L'ambassadeur suisse en Iran raconte sa fuite: «Nous avions un plan B»
«On sentait qu'un conflit se tramait», dit Olivier Bangerter. Pourtant, lorsque les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs attaques sur Téhéran le 28 février, l'ambassadeur suisse a tout de même été pris de court. Il se remémore:
C'était il y a maintenant près de trois semaines. Et cinq jours se sont écoulés depuis que l'ambassadeur Bangerter et les derniers collaborateurs suisses de son équipe ont quitté Téhéran, ou plutôt: ont fui. Il est aujourd'hui assis dans une salle de réunion grise du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) à Berne, et revient sur ces journées passées sous les bombes à Téhéran.
Les lits descendus à la cave
Aux premières explosions, il s'est demandé «instinctivement» comment allaient ses quatre collègues à l'aéroport. C'était là sa première et plus grande préoccupation, à ce moment-là. «Même s'ils se trouvaient dans une situation dangereuse, nous avons pu les mettre en sécurité», indique-t-il. Encore que le mot «sécurité» paraisse bien ambitieux au regard des conditions dans lesquelles les diplomates ont passé les deux semaines suivantes. Bangerter raconte:
Celle-ci n'est certes pas un abri aux normes suisses ni un bunker atomique, «mais c'est une partie d'un bâtiment capable de résister aux séismes les plus violents». Il poursuit:
Il y avait entre 150 et 200 attaques et explosions par jour.
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Cela dit, les locaux du sous-sol étaient bien préparés. Il y a là six chambres, dans lesquelles des lits avec de vrais matelas avaient été descendus en amont. «Chacun avait la possibilité de s'isoler», précise Bangerter.
Et le réfrigérateur, habituellement dédié à la conservation des vins pour les réceptions, servait désormais à garder les provisions fraîches. Le vin, assure Bangerter, n'a pas été touché pendant cette période.
L'ambassadeur revient à plusieurs reprises sur les employés locaux, ces Iraniens et Iraniennes qui ont dû rester sur place. Ils n'ont bientôt plus eu à se rendre au travail: en effet, grâce à une avance sur salaire conforme aux règles fédérales, ils ont pu décider eux-mêmes s'ils souhaitaient rester en ville ou se mettre en sécurité ailleurs. L'ambassadeur explique:
Une journée normale à l'ambassade commençait par l'analyse des derniers développements, suivie d'un petit-déjeuner commun et d'un briefing de situation à 9 heures. En fin de journée, les collaborateurs pouvaient se rendre dans leurs appartements pour récupérer des affaires ou régler des choses, avant de revenir à la résidence pour le dîner commun et la nuit. Malgré les risques, l'ambassadeur lui-même a effectué une reconnaissance dans la ville, «pour me faire une idée de la situation», souligne-t-il.
Déjà sous les bombes en Afghanistan
Pour Olivier Bangerter, les bombardements ne sont pas une nouveauté. En tant que chef du bureau de coordination de la Confédération à Kaboul, il avait occupé de 2019 à 2021 le poste alors le plus dangereux que le DFAE avait à pourvoir. Déjà lorsque les talibans se rapprochaient en 2021, il lui arrivait de devoir courir au bunker en moins d'une demi-minute sous des tirs d'artillerie. Et pourtant, il déclarait en 2023 dans la Sonntags-Zeitung: «C'était formidable, cette période me manque.»
Bangerter connaît les crises. Après des études de théologie, il rejoint la Croix-Rouge internationale, le CICR, à l'âge de 30 ans. Celui-ci l'envoie en Afghanistan en 2002. Là-bas, il visite des prisons et aide à la recherche de personnes disparues. «Quand on travaille dans un tel environnement, on doit veiller à ne pas devenir cynique, ou à ne pas s'effondrer émotionnellement», est-il cité dans l'article.
Il ne s'est pas effondré. D'autres missions dans des foyers de crise ont suivi, notamment au Congo, au Soudan, au Tchad ou au Liban. Jusqu'au passage au DFAE en 2019: la mission à Kaboul, la guerre des talibans. De là, il a été transféré en 2021 au Kirghizistan, pour son premier poste d'ambassadeur. Au regard de sa carrière, un endroit comparativement tranquille.
La fuite de Téhéran
C'est seulement en juillet 2025 qu'il a pris ses fonctions à Téhéran, peu après qu'Israël et les Etats-Unis eurent bombardé la ville. Sa prédécesseure, l'ambassadrice Nadine Olivieri, avait été évacuée d'Iran par voie terrestre à la mi-juin, accompagnée de l'unité spéciale de protection diplomatique suisse AAD 10.
Cependant, au printemps 2026, l'unité d'élite de l'armée suisse n'a pas été impliquée dans le départ du personnel de l'ambassade. Ce fut un long voyage, mercredi dernier, de Téhéran à Bakou, en Azerbaïdjan. «Nous avons passé dix heures en voiture», se rappelle Olivier Bangerter.
Mais la fuite était manifestement bien préparée. Lui et son équipe savaient dans quelle direction aller, et qui devait être informé. Bangerter indique:
Au 19h30 de la RTS, l'ambassadeur a soutenu la décision de quitter les lieux:
La RTS rapporte également qu'avant de quitter l'ambassade, Olivier Bangerter et son équipe ont dû se livrer à la destruction de nombreux documents, en respectant le protocole de fermeture. Bangerter a expliqué:
Un départ trop précipité?
La question se pose néanmoins: les Suisses sont-ils partis trop tôt? Monika Schmutz Kirgöz, cheffe de la division Moyen-Orient au DFAE, admet que plusieurs ambassades européennes sont toujours ouvertes à Téhéran; la France, la Norvège, la Tchéquie et la Pologne, notamment. Mais chaque pays a ses propres procédures pour déterminer quels risques il est prêt à prendre.
La diplomatie suisse est parvenue à la conclusion que le risque de rester n'en valait pas la peine. Les bons offices entre l'Iran et les Etats-Unis peuvent également être assurés par d'autres canaux, affirme Schmutz Kirgöz. La Confédération travaille avec différents partenaires en vue d'une désescalade de la situation.
Jusqu'ici, manifestement sans succès: ni les Etats-Unis sous le président Donald Trump, ni le régime de Téhéran ne semblent pour l'heure disposés à négocier. La guerre se poursuit et s'est étendue à l'ensemble de la région.
Le nombre de voyageurs suisses bloqués au Moyen-Orient diminue certes, notamment parce que plusieurs liaisons aériennes ont repris. Mais quelque 1000 personnes sont encore enregistrées sur l'application Travel de la Confédération comme se trouvant dans l'un des pays touchés par le conflit, notamment aux Emirats arabes unis ou à Oman.
L'ambassadeur Bangerter assure quant à lui, depuis Berne, qu'il veut retourner à Téhéran, «dès que ce sera possible et judicieux».
