Cette ambassade suisse cache un trésor unique au monde
Longue de seulement 87 mètres, Bryanston Mews East est une impasse bordée d’élégantes maisons en brique, dans le quartier huppé de Marylebone, à Londres. Au numéro 4 se trouve un discret portail métallique vert foncé.
Habituellement fermé et placé sous vidéosurveillance, ce portail donne accès au parking souterrain de l’ambassade de Suisse à Londres. C’est là, à l’abri des regards, que se cache un trésor artistique inestimable: la plus grande collection au monde d’œuvres de Banksy réunies dans un même espace, avec 16 réalisations. Malgré plusieurs enquêtes prétendant avoir levé le voile sur son identité, le Britannique reste une énigme. Il est aujourd’hui l’un des artistes contemporains les plus célèbres.
L’histoire de ce trésor débute au cours d’une nuit de décembre 2000. Elle met en scène des bombes de peinture financées par les contribuables suisses, un attaché culturel peu conventionnel, un ancien international suisse de football et un futur Premier ministre britannique. Mais n’anticipons pas.
Une protection préventive à la suisse
Si les fresques de Banksy et des autres artistes existent encore aujourd’hui, ce n’est pas un hasard. Les graffeurs avaient été officiellement invités par l’ambassade à décorer le parking souterrain selon leur propre inspiration.
Une partie du personnel diplomatique se montrait toutefois très sceptique face au projet. Pour répondre à ces inquiétudes, un compromis typiquement suisse fut trouvé: les murs et les piliers du parking furent préalablement recouverts d’un revêtement spécial permettant, si nécessaire, d’effacer facilement les graffitis. Comme le résultat final séduisit largement, il ne fut heureusement jamais utilisé.
L’idée est née d’une conversation, en juillet 2000, entre Wolfgang Amadeus Brülhart, alors attaché culturel de l’ambassade de Suisse à Londres, et une connaissance venue de Suisse. Celle-ci lui raconta que son fils adolescent venait d’être surpris par la police en train de réaliser des graffitis. Son nom d’artiste: TSA («The Style Artist»).
A Londres, Wolfgang Amadeus Brülhart avait notamment pour mission de développer, dans le cadre d’un projet de Présence Suisse, le thème «The Next Generation» au Royaume-Uni, afin de promouvoir l’image de la Suisse.
L’attaché culturel en chef de chantier
En décembre 2000, TSA fut invité par l’ambassade à Londres. C’est alors qu’il fut décidé de transformer le parking souterrain en œuvre de street art. L’ambassadeur de l’époque, Bruno Spinner, soutint le projet malgré les réticences d’une partie de ses collaborateurs. L’objectif était de réunir des artistes suisses et britanniques.
TSA proposa notamment les graffeurs suisses RIGA. Wolfgang Amadeus Brülhart prit ensuite contact avec un responsable culturel très introduit dans le milieu du street art afin de recruter des artistes britanniques. C’est ainsi que CHU et un Banksy encore relativement peu connu rejoignirent le projet. Pendant une semaine, à la fin du mois de décembre 2000, le parking fut vidé chaque nuit pour permettre aux artistes de travailler.
En tant que responsable des lieux, l’ambassadeur Bruno Spinner accorda aux participants une totale liberté artistique, se souvient Wolfgang Amadeus Brülhart:
Aujourd’hui âgé de 66 ans, il est désormais envoyé spécial de la Suisse pour le Proche et le Moyen-Orient. Mais Wolfgang Amadeus Brülhart a toujours entretenu un lien étroit avec l’art. Jeune homme, il mettait régulièrement son appartement de la vieille ville de Fribourg à disposition de jeunes artistes pour des expositions. Plus tard, alors qu’il était attaché culturel à Sarajevo pendant les guerres des années 1990, il transforma son cabanon de jardin en galerie.
L’ambassade fournit les bombes de peinture
A Londres, il mit à la disposition des artistes du café, de la bière ainsi que de l’argent pour acheter des bombes de peinture. Le cannabis destiné aux pauses «créatives», en revanche, fut fourni par les artistes eux-mêmes. Banksy et les autres participants se mirent d’abord d’accord sur la répartition des murs et des piliers avant de commencer leur travail.
La découverte du revêtement protecteur surprit les artistes, sans pour autant les décourager. L’immensité du parking constitua un défi bien plus important. Les réserves de peinture furent rapidement épuisées et les artistes durent se réapprovisionner pendant la journée.
Le projet put finalement être mené à bien dans toute son ampleur. Le 26 janvier 2001, l’ambassade organisa le vernissage. Environ 350 personnes, principalement des jeunes, répondirent à l’invitation.
Comme s’en souvient TSA, les artistes restèrent en retrait durant la soirée. Habitués à pratiquer un art généralement illégal, de nuit et sous la menace constante de la police, ils n’étaient guère enclins à se mettre en avant. Quelques mois plus tard, en septembre 2001, l’ambassade organisa une table ronde très suivie réunissant artistes, responsables politiques et représentants de la police autour de la question du street art. Les œuvres retombèrent ensuite quelque peu dans l’oubli.
Philippe Senderos impressionné
La situation changea en février 2008, lorsque la BBC choisit le parking souterrain de l’ambassade de Suisse pour lancer son programme caritatif «Your Game», destiné aux jeunes issus de quartiers défavorisés. La télévision suisse ainsi que The Guardian couvrirent également l’événement.
Entre-temps, la notoriété de Banksy avait explosé. Des célébrités comme Angelina Jolie ou Jude Law déboursaient déjà des sommes considérables pour acquérir ses œuvres. L’artiste observait pourtant ce succès commercial avec distance, sur son site internet il écrivait ceci:
Lors de l’événement «Your Game», en février 2008, l’ancien défenseur d’Arsenal et international suisse Philippe Senderos était notamment présent. «C’est fantastique», lança-t-il en découvrant les œuvres. Le secrétaire d’Etat à la Culture du gouvernement travailliste de l’époque assistait également à la manifestation: Andy Burnham, qui a récemment succédé à son malheureux collègue de parti Keir Starmer au poste de Premier ministre du Royaume-Uni.
La crainte de Banksy face à l’«art washing»
Banksy n’était pas présent lors de l’événement «Your Game». Mais il n’a pas oublié les œuvres qu’il a laissées à l’ambassade de Suisse. Des courriels échangés durant l’été 2020 entre son équipe et des collaborateurs de l’ambassade de Londres en témoignent. La Radio Télévision Suisse (RTS) les a obtenus grâce à la loi sur la transparence et en a révélé le contenu en février 2026.
Banksy avait alors appris que l’ambassade discutait avec le «London Mural Festival» d’une éventuelle ouverture du parking au public. Selon le message transmis par son équipe, il considère ce type de festival comme l’antithèse du graffiti et craint qu’il ne soit utilisé par des entreprises à des fins d’image, dans une logique d’«art washing». L’ambassade de Suisse fit finalement marche arrière et renonça à participer.
Le parking pourrait néanmoins être ouvert au public cet automne à l’occasion de la célébration, reportée, du 25ᵉ anniversaire des œuvres de Banksy et des autres artistes. Le Département fédéral des affaires étrangères confirme l’existence de ce projet, sans donner davantage de précisions.
Ensuite, le chantier de rénovation pourra commencer. La rénovation complète de l’ambassade doit débuter à la fin de l’année 2027. Le Conseil fédéral a récemment demandé au Parlement un crédit d’engagement de 96 millions de francs pour financer ces travaux. Les Chambres fédérales se prononceront en décembre.
L’Office fédéral des constructions et de la logistique assure que ce trésor artistique sera «intégralement préservé» durant les travaux, avec le concours de spécialistes. Même après la rénovation complète, il n’est toutefois «pas prévu de rendre les œuvres accessibles au public».
Le trésor artistique caché derrière le portail métallique vert foncé du numéro 4 de Bryanston Mews East restera donc réservé aux collaborateurs et aux invités de l’ambassade. (trad. hun)
