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Santé

Cocaïne sur ordonnance à Genève : un projet contre le crack

À Genève, un projet inédit envisage de délivrer de la cocaïne sous contrôle médical à des personnes gravement dépendantes, dans le but de réduire la consommation de rue et de contenir la scène ouverte ...
La ville de Genève explore de nouvelles approches: des personnes gravement dépendantes devraient recevoir de la cocaïne sous surveillance médicale.Image: watson

Cette expérience de Genève contre le crack divise

Face à l’explosion du crack, Genève prépare un essai inédit: prescrire de la cocaïne sous contrôle médical pour stabiliser les usagers et réduire la scène ouverte. Un médecin zurichois veut y faire obstacle.
21.04.2026, 05:3721.04.2026, 05:37
Julian Spörri

Avec la montée des températures, la consommation de drogues redevient plus visible dans l’espace public. Des personnes en grande précarité sur les places de gare, des dealers dans les parcs, et surtout des usagers de crack dans des scènes ouvertes. De Coire à Zurich, de Brugg à Genève, les villes de toutes tailles sont confrontées au phénomène. La consommation est en plein essor.

La raison principale est la forte disponibilité de cocaïne, qui entraîne des prix historiquement bas. A cela s’ajoute «l’attractivité» du crack – autrement dit une forme de cocaïne fumable, mélangée à du bicarbonate de soude. Ses effets apparaissent rapidement, mais ne durent que peu de temps. L’envie de consommer à nouveau revient donc très vite. Un cercle vicieux qui met à rude épreuve les stratégies éprouvées en matière de politique des addictions.

La cocaïne possède le statut de médicament

Genève explore désormais de nouvelles approches: des personnes gravement dépendantes devraient recevoir de la cocaïne sous surveillance médicale. Le projet est suivi avec attention dans d’autres villes, comme Bâle et Berne. Zurich examine actuellement la possibilité de mener sa propre étude, comme la ville le confirme. Mais comment cet essai doit-il précisément fonctionner?

Il ne s’agit pas d’une vente régulée, comme celle actuellement testée pour le cannabis. Dans le cas de la cocaïne, il manque en effet une base légale pour un tel dispositif. Les initiatives politiques en ce sens – comme celles adoptées en 2023 dans la ville de Berne – ont finalement été abandonnées avant même leur mise en œuvre.

En revanche, l’administration de cocaïne dans un cadre thérapeutique est déjà possible aujourd’hui. En Suisse, la substance illégale dispose en effet du statut de médicament. Daniele Zullino, responsable de la psychiatrie des addictions aux Hôpitaux universitaires de Genève explique:

«Une légalisation n’est pas à l’ordre du jour. Nous voulons sortir les personnes dépendantes de la rue et les accompagner sur le plan thérapeutique afin de réduire la scène ouverte»

Il souhaite administrer de la cocaïne à des personnes dépendantes du crack dans les mêmes locaux que ceux où l’hôpital propose déjà des traitements assistés par héroïne. Le modèle s’inspire directement de la distribution d’héroïne sous contrôle médical, mise en place en Suisse depuis les années 1990.

La cocaïne est fournie par une petite entreprise pharmaceutique suisse, à un prix inférieur à celui du marché noir. Un pharmacien est chargé de la liquéfier afin de permettre son utilisation via un dispositif d’inhalation, par exemple une e-cigarette. «Ainsi, aucune particule nocive ne se dépose dans les poumons des patients», explique Daniele Zullino. Selon lui, la technologie est prête à l’emploi. La fabrication du produit nécessitera toutefois encore quelques semaines.

Un médicament contre le TDAH comme traitement de substitution

En plus de la cocaïne, le psychiatre genevois souhaite également recourir à des traitements de substitution, sur le modèle de la méthadone utilisée dans la prise en charge de la dépendance à l’héroïne. Il envisage notamment la lisdexamfétamine, un stimulant prescrit dans le traitement du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Le projet doit débuter avec six participants, avant d’être étendu à douze. Le responsable attend encore le feu vert du canton. L’accord du médecin cantonal ne devrait toutefois pas constituer un obstacle, celui-ci ayant déjà suivi le projet de près. Un lancement pourrait intervenir au début de l’été, dès que le gouvernement genevois aura également donné son aval.

André Seidenberg entend faire obstacle au projet. Le médecin zurichois du Platzspitz est considéré comme l’un des «pères» de la distribution d’héroïne. Il met en garde: «Il ne faut pas faire d’expériences sur des êtres humains simplement parce qu’on espère un bénéfice pour la société dans son ensemble.» Selon lui, dans le dispositif genevois, les risques médicaux pour les personnes dépendantes seraient insuffisamment pris en compte. Le médecin de 75 ans affirme avoir suivi des consommateurs de cocaïne pendant des décennies:

«J’ai vu des gens mourir, ce ne sont pas des effets anodins»
André Seidenberg

La semaine dernière, André Seidenberg a déposé une plainte pénale contre Daniele Zullino. Nous l'avons consultée. Il y qualifie les essais genevois de non éthiques. Selon son argumentation, l’inhalation de vapeurs chaudes de cocaïne provoquerait des troubles de la circulation sanguine au niveau des voies respiratoires. Il en résulterait des suppurations, des inflammations et des lésions internes; à long terme également des «situations potentiellement mortelles».

Le médecin à la retraite n’est pas fondamentalement opposé à la délivrance médicale de cocaïne. Dans les années 1990, il a lui-même participé à des essais et propose aujourd’hui un modèle alternatif: encapsuler la cocaïne dans des liposomes. Ces vésicules lipidiques serviraient de vecteurs de substance active. Administrées par inhalation via un spray, elles permettraient d’acheminer les doses de cocaïne jusqu’aux zones les plus profondes des poumons. Les voies respiratoires seraient ainsi épargnées et les risques sanitaires réduits, selon André Seidenberg. La technologie nécessaire reste toutefois à développer.

Le psychiatre des addictions rejette les critiques

Le psychiatre des addictions Daniele Zullino estime que la proposition d'André Seidenberg mérite d’être examinée. En revanche, il rejette les critiques visant son propre projet, qu’il juge infondées. Selon lui, les risques pour les patients seraient bel et bien réduits dans le dispositif genevois. «Ne serait-ce que parce qu’ils sont suivis médicalement et que les conditions d’hygiène sont bien meilleures que dans la rue», affirme-t-il.

Par ailleurs, la cocaïne préparée ne serait que faiblement chauffée lors de l’inhalation. Il n’y aurait donc pas de gaz chauds. A l’image d’une e-cigarette, qui remplace la combustion du tabac, la cocaïne serait uniquement inhalée sous forme de vapeur. Daniele Zullino précise:

«Ce n’est pas sans risque. Mais une chose est claire: les personnes concernées fument déjà du crack, et dans la rue les risques sont nettement plus élevés»

De nombreux experts du domaine partagent cette analyse. «Une majorité des spécialistes des addictions soutient l’essai genevois», affirme Frank Zobel, directeur adjoint de la fondation Addiction Suisse. L’Office fédéral de la santé publique se dit également favorable, dans son principe, aux recherches portant sur la prescription médicale de cocaïne. Plusieurs tables rondes ont déjà été organisées sur la problématique du crack.

La Suisse alémanique pourraient suivre le mouvement

Zobel est conscient du dilemme éthique que pose le projet. La cocaïne est plus nocive que l’héroïne: une consommation prolongée entraîne des atteintes au cœur, au système nerveux, ainsi que des troubles psychiques. «Dans un monde idéal, on se prononcerait contre toute prescription de cocaïne», explique Frank Zobel:

«Mais les conséquences du marché noir sont évidentes. L’essai genevois est aujourd’hui la meilleure option pour tenter de maîtriser ces problèmes.»

Il s’agit aussi d’aider des personnes présentant une consommation hautement problématique et exposées aux dealers. Selon lui, d’autres villes pourraient rapidement suivre si les résultats genevois s’avèrent positifs.

Au-delà des questions éthiques, des enjeux pratiques se posent également. Frank Zobel exprime des doutes quant au caractère suffisamment «bas seuil» du dispositif pour certains usagers, dans la mesure où la cocaïne serait administrée dans un cadre médical et non dans une structure de type «Fixerstübli» ou salle de consommation.

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Vidéo: watson

Par ailleurs, trois plages horaires sont prévues à Genève, durant lesquelles les participants ne pourront recevoir au maximum que deux doses. Entre ces sessions, une pause de deux heures devra être respectée. Reste une question centrale: les participants continueront-ils simplement à consommer dans la rue si ces créneaux ne suffisent pas à couvrir leurs besoins?

Daniele Zullino souligne que l’essai ne peut pas tout changer du jour au lendemain. A long terme, il estime que la consommation pourrait diminuer grâce à des conditions plus stables. «Contrairement au marché noir volatil, la pression d’agir de manière impulsive disparaît», affirme-t-il. Il reconnaît toutefois que des horaires d’ouverture plus larges seraient souhaitables, mais qu’ils relèvent en dernière instance aussi d’une question de coûts.

Du bon personnel de santé est coûteux. Pas la cocaïne (trad. tib)

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