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Le Suisse qui gère les 60 milliards de la Suva se confie

Hubert Niggli, directeur financier sortant de la Suva, au siège de Lucerne.
Hubert Niggli, directeur financier sortant de la Suva, au siège de Lucerne.Manuela jans-koch

Le Suisse qui gère les 60 milliards de la Suva se confie

Le directeur financier de la Suva, Hubert Niggli, évoque les placements, les crises et les mesures d’assainissement parfois drastiques. Physicien de formation, il dresse un parallèle entre les assurances et la physique des particules.
01.06.2026, 18:5501.06.2026, 18:55
Maurizio Minetti

Hubert Niggli, 58 ans, est membre de la direction de la Suva depuis le 1er juillet 2019 en tant que responsable du département Finances et informatique. Le Lucernois de naissance dirige notamment les divisions des placements financiers, de la comptabilité et du controlling, de l’immobilier, de la technique d’assurance et de l’informatique. Après un doctorat en physique, il a travaillé plusieurs années dans la recherche, en Suisse et à l’étranger. Pour des raisons de santé, il quittera la Suva fin juin après 23 ans passés dans l’institution.

La Suva fait partie des plus grands investisseurs institutionnels de Suisse. En tant que directeur financier, vous gérez près de 60 milliards de francs. Vous arrivez encore à dormir tranquille?
Hubert Niggli: Nous portons effectivement une immense responsabilité. Cet argent ne nous appartient pas: il sert avant tout à garantir le financement des rentes. Lorsque nous réalisons des excédents, ils bénéficient aux assurés. Mais globalement, oui, je dors très bien.

Comment investissez-vous ces fonds?
La Suva a une particularité importante: son monopole partiel. Cela nous assure une base d’assurés stable et nous permet d’investir sur le très long terme. Notre stratégie consiste à répartir les actifs entre différentes catégories: obligations, immobilier, actions et placements alternatifs. Ensuite vient la mise en œuvre concrète. Une partie est gérée en interne, par exemple les actions suisses et européennes.

«Pour d’autres investissements, nous faisons appel à des gestionnaires externes»

La Suva investit donc un peu comme une caisse de pension?
Oui, c’est très comparable. Il existe certaines différences, mais l’approche de base est similaire.

Vous travaillez depuis plus de 20 ans dans les finances de la Suva. La gestion des placements a-t-elle évolué?
Enormément. Lors de la création de la Suva en 1918, les capitaux étaient investis presque exclusivement dans des placements à revenu fixe et uniquement en Suisse. Après la Première Guerre mondiale, personne n’investissait à l’étranger. Puis les choses ont changé au fil des décennies. Les investisseurs institutionnels suisses se sont progressivement tournés vers l’international.

La Suva a ensuite traversé une période financièrement difficile.
C’est vrai. Dans les années 1980, la Suva accumulait les déficits. Le problème de fond était un sous-financement chronique de l’activité d’assurance. Les primes de l’assurance accidents professionnels et non professionnels étaient très inférieures aux risques réels. Puis la récession du début des années 1990, provoquée par une crise immobilière, a frappé.

«La Suva s’est alors retrouvée au bord du gouffre financier»

L’assainissement a finalement été rendu possible grâce à des hausses de primes de 20 à 25% et aux rendements des marchés boursiers en plein boom. Avec les nouvelles règles de solvabilité introduites dès 2017, nous avons dû couvrir davantage les risques par des fonds propres. Cela a réduit notre appétit pour le risque.

Investissez-vous davantage dans l’immobilier aujourd’hui qu’autrefois?
Depuis les années 1990, nous avons continuellement augmenté la part de l’immobilier. Aujourd’hui, les placements immobiliers directs en Suisse représentent environ 16% de notre portefeuille, soit près de 8 milliards de francs. A cela s’ajoutent les fonds immobiliers.

Investissez-vous uniquement dans l’immobilier suisse?
Oui. Nous connaissons bien ce marché, nous évitons les risques de change et, au final, nous réinvestissons aussi l’argent des assurés dans le logement en Suisse. Actuellement, nous investissons environ 400 millions de francs par an dans de nouvelles constructions, des acquisitions et des rénovations.

L’immobilier reste-t-il la classe d’actifs la plus attractive?
Cela reste un placement attractif, même si les rendements sont plus faibles qu’il y a dix ou quinze ans. Mais chaque catégorie d’investissement possède son propre équilibre entre risque et rendement.

Quelle a été la plus grande crise de votre carrière à la Suva?
La crise financière de 2008. Les marchés étaient parfois totalement dysfonctionnels.

«A cette époque, le vendredi, on ne savait souvent pas si une banque existerait encore le lundi»

Notre objectif est toujours d’éviter les pertes permanentes de capital. Les pertes de valeur sur les actions finissent généralement par se résorber. Les vrais problèmes sont les défauts définitifs. Nous avons eu quelques pertes sur des crédits, notamment auprès de banques islandaises. Mais nous avons toujours adopté une approche plutôt prudente. Cela nous a permis d’éviter des problèmes plus graves.

La Suva avait-elle investi dans les fonds frauduleux du financier américain Bernie Madoff?
Ce fonds nous a été proposé à plusieurs reprises. Nous l’avons analysé, mais sa stratégie manquait trop de transparence à nos yeux. Nous ne comprenions pas comment ces rendements pouvaient être générés. Nous n’avons donc pas investi. En tant qu’assurance sociale, nous devons pouvoir expliquer pourquoi nous faisons certains choix. Nous devons comprendre dans quoi nous investissons.

Quel a été le grand moment de vos 23 ans à la Suva?
L’assainissement financier. Lorsque je suis arrivé en 2003, il n’y avait pratiquement aucun fonds propre. Grâce aux mesures de redressement, à une stratégie de placement adaptée et à l’organisation particulière de la Suva, l’institution a pu retrouver une stabilité durable. Vivre cela de l’intérieur a été impressionnant.

Et la période la plus difficile?
Sur le plan humain, ce sont toujours les maladies graves ou les décès de collaborateurs. Professionnellement, la crise financière de 2008 a été la phase la plus éprouvante.

Vous êtes docteur en physique. Comment passe-t-on de la physique au secteur de l’assurance?
Curieusement, à cause d’un mauvais professeur de physique. Au gymnase, je comprenais à peine les cours, alors j’ai commencé à lire moi-même des livres de physique. C’est là que j’ai réalisé à quel point cette discipline était passionnante. J’ai ensuite étudié la physique, puis fait un doctorat en physique des particules avant de travailler dans la recherche à Berkeley. Nous participions à l’expérience Atlas du CERN à Genève.

«A un moment donné, je me suis demandé si je voulais rester toute ma vie dans la recherche. J’avais envie de découvrir autre chose»

C’est ainsi que je suis arrivé dans le domaine de la réassurance.

Qu’est-ce qu’un physicien peut apporter à une assurance?
Beaucoup de méthodes quantitatives. Dans la réassurance, on modélise les catastrophes naturelles: tremblements de terre, ouragans, inondations. Cela nécessite des modèles mathématiques, des simulations et de la programmation. Méthodologiquement, c’est très proche de la physique des particules.

Vous aurez désormais plus de temps pour lire des livres de physique?
La physique continue de beaucoup m’intéresser, surtout l’astrophysique. Mais je ne sais pas encore exactement ce que je vais faire ensuite. Pour commencer, je me réjouis déjà de faire des promenades avec mon chien. (adapt.tam)

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