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Pourquoi la dépression fait plus de morts chez les hommes

Homme dépressif
Image: Shutterstock

Pourquoi la dépression fait plus de morts chez les hommes

Ne pas pleurer, être fort, se débrouiller seul: l’image traditionnelle de la masculinité empêche encore beaucoup d’hommes de recourir à une aide psychologique. Témoignages et éclairages d’un spécialiste.
25.05.2026, 18:5725.05.2026, 18:57
Stephanie Schnydrig

Dès l’enfance, Aaron Berruet* a ressenti que les émotions des garçons et des filles n’étaient pas traitées de la même manière. Deuxième d’une fratrie de trois enfants, avec une sœur aînée et une cadette, il a grandi dans un environnement où, dit-il, «quand mes sœurs n’allaient pas bien, on leur parlait, on les consolait, on cherchait des solutions ensemble».

Et lui, quand ça n’allait pas?

«On me disait: tu es grand et fort, tu vas t’en sortir»

Aaron comprend aujourd’hui que ses parents n’avaient aucune mauvaise intention. Il ne s’agissait pas d’un manque d’attention, mais d’un schéma de rôles bien ancré: l’homme doit tenir, ne pas se plaindre, résoudre ses problèmes seul. Ce qui se voulait encourageant a pourtant laissé une autre empreinte: les émotions sont quelque chose que l’on garde pour soi, quand on est un «homme».

Pour fuir ses sentiments, il s’est jeté dans le sport, de manière excessive. Le football est devenu son exutoire. «Je donnais toujours au moins 120%.» Il est devenu capitaine d’équipe, celui qui prend des responsabilités, qui soutient les autres. «Mais pour moi-même, je n’y arrivais pas», confie-t-il. Et lorsqu’il tentait de s’ouvrir, de montrer sa sensibilité, la réaction de ses coéquipiers ne tardait pas:

«T’es homosexuel, ou quoi?»

Longtemps, Aaron a cru être au-dessus de ce genre de remarques. Jusqu’au jour où il s’effondre. A seize ans, il cherche de l’aide et passe d’abord par une évaluation médicale avec suspicion de TDAH. Le véritable diagnostic n’arrivera que bien plus tard: une dépression modérée récurrente, caractérisée par des épisodes dépressifs à répétition, entrecoupés de phases où tout semble aller mieux.

Trois fois plus de suicides chez les hommes

Les études sont aujourd’hui largement unanimes: femmes et hommes sont touchés à peu près aussi souvent par la dépression. Andreas Walther, spécialiste de la psychologie masculine, explique:

«Il n’existe aucune preuve que les hommes sont psychiquement moins vulnérables que les femmes. Ils présentent simplement des manifestations différentes.»

Pourtant, le diagnostic est posé environ deux fois plus souvent chez les femmes. Une réalité aux conséquences lourdes: les hommes meurent environ trois fois plus souvent par suicide, souvent sur fond de dépressions non détectées ou non traitées.

Si les dépressions masculines passent fréquemment sous les radars, ce n’est pas seulement parce que les hommes hésitent à consulter. C’est aussi parce que la maladie ne se manifeste pas toujours comme dans les manuels. Ceux-ci mettent l’accent sur des symptômes intériorisés: tristesse, repli sur soi, fatigue, désespoir.

Or, ces signes sont souvent perçus comme «non masculins». L'ancien chercheur à l’Université de Zurich et aujourd’hui professeur à Graz souligne:

«Les hommes masquent fréquemment leur dépression par d’autres symptômes»

A la place de la tristesse dominent la colère, l’agressivité, l’irritabilité, la prise de risques ou encore une consommation accrue d’alcool et de drogues, des signes qu’on associe rarement, au premier abord, à une dépression.

La fuite dans les drogues

Benjamin* a lui aussi longtemps dissimulé sa dépression. Il souhaite rester anonyme pour pouvoir en parler librement, sans «s’autocensurer». Parmi ses premiers souvenirs, figure une scène de l’école primaire: pendant des heures, il s’imaginait dans la peau d’un de ses camarades. Une sorte d’échange d’identité:

«Je ne voulais tout simplement pas être moi»

Alors qu'il a cinq ans, sa mère se sépare de son père. L’absence d’une figure paternelle a marqué son enfance. Sa mère était dépassée, les moyens financiers limités, le cadre social instable. Il se souvient:

«J’étais triste, malheureux, crispé, intimidé, sans estime de moi»

A douze ans, il faisait encore pipi au lit. Une simple défaite (une partie de backgammon, par exemple) pouvait le bouleverser profondément. Il résume:

«J’étais extrêmement fragile»

A douze ans, il entame ce qu’il appelle une «double vie». Il rejoint un groupe de jeunes issus de l’immigration:

«C’est dans cette culture de masculinité marquée par la testostérone que j’ai grandi»

Lui ne correspondait pas à cet idéal, mais il a commencé à s’y conformer: d’abord avec l’alcool et les cigarettes, puis le cannabis, et enfin des drogues plus dures.

«Sous cocaïne, je me sentais fort, sûr de moi, capable de communiquer, désinhibé, combatif, extraverti, agressif.»
Benjamin

A 17 ans, il commence à dealer, importe des drogues d’Amsterdam, voyage aussi en Amérique du Sud, «dans des structures parfois mafieuses». Rapidement, il a affaire à la justice, abandonne le lycée et se retrouve sur la scène ouverte de la drogue zurichoise. Plus de 20 cures de désintoxication suivront. Mais l’addiction continue de remplir sa fonction: anesthésier ses émotions, tout en lui apportant argent, statut et reconnaissance. Il raconte:

«Je compensais ainsi mon sentiment d’infériorité et ma profonde tristesse. La dépendance était le symptôme de ma dépression, avec laquelle je n’avais jamais appris à composer.»

Une idéologie de la masculinité qui freine

Ces représentations profondément ancrées de ce que doit être un homme sont regroupées par les spécialistes sous le terme d’idéologie traditionnelle de la masculinité. Pour Andreas Walther, il s’agit d’un obstacle majeur, tant sur le plan social que thérapeutique:

«Plus un homme adhère à ces idéaux, moins il considère la psychothérapie comme une option»

Et plus cette adhésion est forte, plus le risque d’abandon prématuré de la thérapie augmente. La raison est simple, explique Walther:

«Une thérapie implique souvent de lâcher prise et de montrer sa vulnérabilité, ce qui entre en conflit avec l’image que ces hommes ont d’eux-mêmes.»

Et les conséquences sont graves:

«Nous savons qu’environ 60% des hommes décédés par suicide ont eu un contact avec le système de santé dans l’année précédente. Ils ont donc cherché de l’aide quelque part, mais leurs besoins n’ont manifestement pas été suffisamment pris en compte.»

La méfiance des hommes à l’égard de la psychothérapie tient aussi à la recherche elle-même. Une méta-analyse menée par une équipe australienne dirigée par Myles Young, de l’Université de Newcastle, montre que les hommes sont systématiquement sous-représentés dans les études sur la dépression: sur 110 études, à peine plus d’un quart des participants étaient des hommes. Aucune étude ne leur était exclusivement consacrée, tandis que 19 portaient uniquement sur des femmes.

Les thérapies dites «fondées sur des preuves» ont donc été testées majoritairement sur des femmes.

Un constat similaire vaut pour les médicaments. Une analyse récente menée par la médecin et juriste zurichoise Kerstin Vokinger sur près de 500 nouveaux médicaments a révélé que les femmes étaient sous-représentées dans presque tous les domaines, sauf pour les traitements contre la dépression, où ce sont les hommes qui manquent.

Résultat: si l’efficacité de nombreux antidépresseurs est reconnue, leur effet spécifique chez les hommes et leurs effets secondaires restent moins bien documentés.

Pour attirer davantage d’hommes en thérapie, l’équipe de Myles Young a identifié plusieurs pistes: proposer des portes d’entrée via des thèmes comme le sommeil, le sport ou la gestion du stress, plus facilement acceptés; ou encore, adapter le vocabulaire, en parlant par exemple de «forme mentale» plutôt que de «maladie psychique».

Andreas Walther confirme que ces ajustements peuvent abaisser les barrières. Mais il met en garde contre les faux-semblants: «Lorsqu’un trouble psychique est présent, il faut un traitement spécifique». Présenter la thérapie sous un autre emballage peut créer un décalage entre les attentes et la réalité. Walther résume:

«Les hommes veulent être pris au sérieux, pas qu’on leur mente»

Lui-même a développé une approche thérapeutique spécifiquement destinée aux hommes, notamment les plus jeunes, souvent tiraillés entre des attentes contradictoires: réussir professionnellement, être un père présent, vivre une relation égalitaire. Walther indique:

«Beaucoup veulent être là pour leurs enfants tout en assumant le rôle traditionnel de pourvoyeur.»

Lorsque ces exigences entrent en conflit, le risque de dépression augmente.

Contrairement à une idée reçue, ces modèles traditionnels ne concernent pas uniquement les générations plus âgées. Une étude publiée en 2024 par l’équipe d’Andreas Walther à l’Université de Zurich montre que les jeunes hommes accordent eux aussi une grande importance à des valeurs telles que le contrôle des émotions, l’autonomie ou la prise de risques.

D’un point de vue développemental, cela s’explique ainsi: le jeune âge adulte est une phase clé de construction identitaire, et les normes masculines traditionnelles offrent des repères et un sentiment d’appartenance. En somme, il s'agit d'une façon d’entrer dans le «club des hommes».

Une thérapie d’égal à égal

La thérapie développée par Andreas Walther repose sur la thérapie cognitivo-comportementale classique, qui vise à identifier et modifier les schémas de pensée et de comportement destructeurs. Mais elle y ajoute des éléments spécifiques: comprendre l’origine des rôles sociaux, analyser les attentes qui influencent le comportement, et examiner la fonction de symptômes, comme l’irritabilité ou l’agressivité. Le chercheur souligne:

«L’essentiel est que les hommes puissent accéder à leurs émotions sans avoir l’impression de perdre le contrôle»

La relation thérapeutique elle-même joue un rôle clé:

«Nous veillons à ce que personne ne se sente jugé ou traité de haut. Il s’agit d’avancer ensemble, en équipe.»
Andreas Walther

L’étude n’est pas encore achevée, mais une tendance se dessine déjà: «Nous n’avons pas trouvé de solution miracle», admet Andreas Walther avant de poursuivre:

«Mais nous savons mieux où agir: proposer des offres qui prennent les hommes au sérieux et répondent réellement à leurs besoins.»

Aaron Berruet, qui a longtemps ignoré ses propres émotions, y est finalement parvenu par un détour: en écoutant les autres. Il raconte:

«J’ai réalisé que j’étais doué pour ça. J’ai pu aider les autres, et mieux me comprendre moi-même»

De cette expérience est née une vocation. Il s’est formé comme «pair-aidant», mettant à profit son vécu de la maladie et du rétablissement. En Suisse, ces pairs interviennent désormais dans des structures psychiatriques, partageant leur expérience et échangeant avec les patients d’égal à égal. Aaron fait aujourd’hui partie d’une équipe dans une institution résidentielle pour jeunes.

Il constate que les obstacles restent élevés pour les jeunes hommes:

«Ils ressentent la douleur et le vide, mais peinent à les exprimer»

Les femmes y parviennent, en moyenne, plus facilement.

Lui-même se dit aujourd’hui stable, même si la crainte d’une rechute persiste, et, avec elle, celle de devoir une fois encore mobiliser l’énergie nécessaire pour se relever. Le tournant a été un changement de perspective: accepter ses limites et construire une nouvelle image de soi à l’intérieur de celles-ci. Reconnaître que la dépression fait partie de lui, et que la guérison consiste non pas à supprimer la douleur, mais à l’intégrer. «Cela libère de l’énergie», affirme-t-il.

Benjamin a lui aussi trouvé un chemin grâce aux autres. Dans un groupe d’entraide, il a écouté ceux qui ont déjà avancé. Une expérience bouleversante:

«J’ai dû admettre que je ne maîtrisais pas ma vie»

Rencontrer des personnes capables de faire face à leur souffrance autrement que par la drogue a été déterminant. S’ensuivent des années de travail intensif: thérapies, traitement des traumatismes, discussions, approches alternatives, comme l’hypnose. Au début, il se rendait plusieurs fois par semaine à des groupes d’entraide. Aujourd’hui, cela fait plus de quinze ans qu’il vit sans drogue, et il est lui-même pair-aidant.

«Me sentir utile aux autres, cela m’a apporté une immense estime de moi»

Se considère-t-il comme guéri? Non. Cela se manifeste dans son quotidien: le matin, il se lève, prépare un café, prend une douche, puis les pensées reviennent. Il explique:

«Parfois, je dis à haute voix: "je ne veux plus vivre"»

Des connexions neuronales, comme des autoroutes dans le cerveau, qui ne disparaissent pas. Mais aujourd’hui, elles ne l’effraient plus. Il relativise:

«Je sais les gérer. Je sais qu’elles finissent par passer»

(adapt. tam)

*prénoms d'emprunt

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source: reddit
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