Plainte déposée par Séverine Chavrier: la justice a tranché
Nouveau coup de tonnerre dans le ciel tempétueux de la Comédie de Genève: dans une ordonnance datée du 9 avril dont watson a obtenu copie, le Ministère public du canton de Genève refuse d'entrer en matière sur une plainte pour calomnie et diffamation déposée le 21 janvier par la directrice du théâtre de la Comédie, Séverine Chavrier, par l’entremise de son avocat, Me Romain Jordan. Le 23 avril, l'intéressée a fait recours de cette décision auprès de la chambre pénale chargée de traiter ce type de procédure.
Le classement de sa plainte précède d'un mois l'annonce, vendredi, de son licenciement par son employeur, la FAD, la Fondation d'art dramatique de Genève, un licenciement qui pourrait ne pas être légal, la directrice de la Comédie étant actuellement en arrêt maladie. Mais revenons à sa plainte rejetée par le Ministère public genevois et au recours que Séverine Chavrier a opposé à cette décision.
Le recours, auquel watson a également eu accès, porte sur deux choses. Premièrement, sur le refus du parquet genevois de poursuivre la ou les personnes à l'origine de déclarations parues dans la presse. Ensuite, sur le refus de ce même parquet de procéder à des investigations devant permettre d’identifier les auteurs de propos tenus dans un cadre professionnel ou institutionnel, jugés attentatoires à son honneur par la recourante.
Adresse e-mail visée
Sont ici visés, d’une part, l’adresse mail «témoignages@ssrs.ch», mise en place par le Syndicat suisse romand du spectacle (SSRS) l’automne dernier, dédié au recueil de témoignages de membres du personnel de la Comédie de Genève; d’autre part, des propos potentiellement calomnieux qui auraient été proférés lors d'auditions menées par la commission des arts et de la culture (CARTS) du conseil municipal (législatif) de la ville de Genève, dans le cadre de son rapport qui vient d'être rendu public. L'ensemble des allégations portées contre Séverine Chavrier lui ont valu une relégation professionnelle dans un premier temps, puis, vendredi 8 mai, son licenciement par la FAD, contesté par son défenseur, Me Jordan.
Le ministère public, en la personne de l'un des quatre premiers procureurs du canton, Elsa Studer, qui porte l'étiquette du Parti socialiste, motive son «ordonnance de non-entrée en matière» en arguant du fait que les propos prêtés à Séverine Chavrier par ses détracteurs ou tenus contre elle par ces derniers, quand bien même ils dressent ou dresseraient d’elle un profil portant atteinte à sa réputation, ne sont pas constitutifs, en l’espèce, d’une atteinte à son honneur, en ce qu’ils ne font pas d'elle une personne «méprisable». Ils ne sont donc pas punissables aux yeux du Ministère public, qui se réfère à la jurisprudence.
Réputation morale et réputation professionnelle
En la circonstance, le parquet genevois opère un distinguo entre la réputation morale et la réputation professionnelle. La magistrate estime que les critiques visant Séverine Chavrier s’inscrivent dans un cadre professionnel. Selon le Ministère public, la jurisprudence est plus tolérante aux critiques émises dans un cadre professionnelle, «y compris si elles sont de nature à blesser ou à discréditer».
Médiatiquement, l’affaire de la Comédie de Genève a pour origine la publication d’un article de la Tribune de Genève en date du 22 octobre 2025. La plainte contre inconnu déposée par Séverine Chavrier vise notamment la mention dans cet article de l’acronyme «PPSDM», pour «petites productions suisses de merde», acronyme dont la paternité est alors prêtée à Séverine Chavrier – il sera démontré quelques semaines plus tard qu’il lui a été attribué à tort et manifestement dans le but de lui nuire en la présentant comme une femme ayant du mépris pour la production théâtrale locale, c’est-à-dire genevoise.
«Dehors la frouze!»
A l'époque, la publication de «PPSDM » dans la presse avait valu à Séverine Chavrier de nombreux commentaires méprisants, certains à connotation raciste et sexiste.
Voici des exemples de commentaires insultants:
- «Dehors la frouze!» (Séverine Chavrier est franco-suisse, elle a fait une partie de ses études à Genève).
- «Bla-bla bla-bla. Dégage!)»
- «Dehors et bon retour en France!!!!»
- «Une honte d’avoir engagé ce genre de personnage. Ses arguments avaient une odeur de mensonge»
- «Ces Gaulois sont toujours des victimes mais sont les premiers à nous la mettre!!!»
- «Cette frouzzzzz doit pas gagner assez à Genève… vu son lamentable état physique. Même pas pour s’acheter une brosse à cheveux»
«Abject procédé»
Dans son recours du 23 avril en réponse à l’ordonnance de non-entrée en matière du Ministère public, Me Romain Jordan, conseil de Séverine Chavrier, demande à la Chambre pénale de recours d’annuler l’ordonnance. A l’inverse du parquet, l’avocat affirme que les fausses allégations prêtées à sa cliente, entre autres «PPSDM», qui attesterait d’un prétendu «mépris intense et persistant envers la Suisse, ne vise pas exclusivement ses qualités et aptitudes professionnelles et ne vise pas uniquement en tant que telle la femme de métier. C’était d’ailleurs précisément le but de cet abject procédé.»
L'avocat poursuit:
Me Jordan remet aussi en cause l’analyse faite par le Ministère public des propos tenus par la «Commission du personnel (réd: le syndicat de la Comédie de Genève) dans un courriel du 12 novembre 2025», laquelle écrivait à cette date-là:
Pour le défenseur de Séverine Chavrier, «contrairement à ce qui est allégué par le Ministère public, ce n’est justement pas les termes "atteinte à l’intégrité du personnel", mais bien la sécurité du personnel qui est visée par le syndicat» – une intention prêtée à la directrice de la Comédie, que celle-ci réfute.
Le fait est que cette présentation des choses – «la sécurité du personnel était en péril» – a abouti, le 17 novembre, à la décision de l'employeur de Séverine Chavrier, la FAD, de l'éloigner physiquement et jusqu’à nouvel ordre du théâtre de la Comédie.
«Au vu des circonstances»
Dans le recours, Me Jordan ajoute: «Au vu des circonstances et notamment du fait que seule une mise à l’écart de la recourante permet de protéger la sécurité du personnel, le destinataire non prévenu ne peut que comprendre que les faits reprochés à la recourante sont d’une gravité telle et mettent manifestement en danger l’intégrité physique et psychique du personnel que seule une mise à l’écart de la recourante permet de remédier à cette atteinte.»
L’avocat en conclut:
Me Jordan estime, par ailleurs, que la plainte contre inconnu déposée par sa cliente doit aussi englober le ou les journalistes qui ont, au début de l'affaire, fait état de propos jugés calomnieux par la recourante, et pas seulement, comme semble le considérer le Ministère public, la ou les personnes qui les ont ou les auraient réellement tenus.
Le recours interjeté par Séverine Chavrier pourra-t-il retarder les décisions concernant son avenir professionnel à la Comédie de Genève?
