De Genève à Martigny, le malaise de l'UDC face à un influenceur sulfureux
A Martigny, le 25 avril dernier, Colin Walks était partout. Sur Facebook, on le voit poser, sourire aux lèvres et pouce levé, aux côtés de l’ancien conseiller d’Etat UDC Oskar Freysinger, ou entourant, avec sa compagne Mila, le président de l’UDC Martigny, Nicolas Rivard.
Sur sa chaîne YouTube, une vidéo d’une vingtaine de minutes le montre, micro à la main, dans les travées de l’assemblée générale de la section martigneraine du parti, plaisantant avec plusieurs figures de l’UDC valaisanne, comme le député Jérôme Desmeules ou la présidente des femmes UDC romandes, Marie-Bertrande Duay. Loin d’être un invité discret ou toléré du bout des lèvres, l’influenceur semble au contraire parfaitement intégré au décor.
L’une des séquences filmées résume à elle seule cette proximité affichée. Sur le ton de la plaisanterie, Colin Walks se fait remettre un paquet contenant des attache-câbles en plastique par un membre du parti. «Ils vont me sponsoriser pour tenter de réparer le tort que j’ai pu commettre à la commune de Vevey», lance-t-il, amusé. Pour rappel, l’activiste avait escaladé le bâtiment de l’Hôtel de Ville pour décrocher un drapeau palestinien en sectionnant les attaches qui le maintenaient. Ce qui lui a valu un détour au poste de police pour dégradation de biens publics.
Son avocat et le président de la section UDC de Martigny, Nicolas Rivard rigole:
Gros malaise à Genève
Une séquence qui contraste fortement avec la gêne provoquée, quelques mois plus tôt, à Genève. Début janvier, l’annonce de sa participation à une conférence publique de l’UDC sur la sécurité avait déclenché une polémique suffisamment importante pour pousser le président de la section genevoise, Lionel Dugerdil à annuler l’événement à la dernière minute. La réaction des Jeunes UDC du bout du lac avait alors été cinglante dans le Temps: «Nous l’avons toujours dit à l’UDC: nous n’avons rien d’extrême. On est contre tous les extrêmes, de gauche comme de droite.»
Contacté, son président Jason Détraz persiste et signe:
Le jeune élu genevois estime également que «le ton agressif» et les méthodes de l’activiste «ne sont pas en adéquation avec le fonctionnement du parti et ne respectent pas toujours le cadre légal».
Mouvement «10pourcent»
Car Colin Walks n’est pas un militant lambda, ni du genre à se faire discret. Ce Français installé en Valais depuis quelques années, membre de l’UDC du canton, se définit comme «conservateur de la civilisation chrétienne» et «patriote suisse».
Il est aussi le fondateur du mouvement identitaire «10pourcent» (la population occidentale ne représente que 10% de l’humanité» peut-on lire sur le site) qui affirme que «le grand effacement de nos peuples occidentaux est en marche».
Sur ses réseaux sociaux, où il cumule 37 000 abonnés sur Instagram et 23 000 sur Facebook, l’activiste multiplie les contenus volontairement outranciers: dénonciation du «racisme antiblanc» visant les «10% de Blancs chrétiens qui sont en train de disparaître», vidéo dans laquelle il se grime en «arabe» ânonnant «Free Palestine» pour obtenir un passeport suisse «bradé», ou encore diatribes contre les militants antifascistes lausannois et les manifestants propalestiniens, qualifiés de «cheveux sales».
Florilège de l'Instagram de Colin Walks
D’autres contenus portent des titres comme «Centre d’asile = centre de deal», «Pourquoi je combats l’islam» ou encore «Genève interdit les méduses», en référence à l’interdiction du burkini, illustrée par l’image d’une femme voilée barrée d’une croix rouge sur le visage. La communauté queer rebaptisée élégamment LGBTEUB en prend également pour son grade:
Le créateur de contenus d’extrême droite – un terme qu’il dit ne plus réfuter par lassitude – ambitionne de «dégauchiser» la Suisse aussi grâce à ses «happenings» polémiques. Décrochage d’un drapeau palestinien du balcon de l’Hôtel de Ville de Vevey, mise en scène de fausses prières musulmanes à Lausanne pour lutter contre ,«l’islamisation» de la capitale vaudoise ou encore «apéro viril» dans un refuge du val d’Illiez où de faux agents de l’ICE, la police américaine de l’immigration, interpellaient des personnes vêtues de sombreros ou de djellabas.
Dans le viseur de la justice
Depuis plusieurs mois, Colin Walks est dans le viseur de la justice. Il fait l’objet de plusieurs plaintes pénales et dénonciations, notamment pour discrimination raciale et incitation publique à la haine. L’une vient de trois associations LGBTIQ+ après une vidéo dans laquelle il qualifie notamment la Pride de Berne de rassemblement «fasciste».
L’autre a été adressée à la justice vaudoise, par Samson Yemane, conseiller communal (PS) lausannois et vice-président de la Commission fédérale contre le racisme. Selon l’appréciation du plaignant, les faits reprochés pourraient tomber sous le coup de l’article 261bis, al.1 du Code pénal suisse, qui punit d’une peine privative de liberté de 3 ans au plus ou d’une peine pécuniaire quiconque incite publiquement à la haine ou à la discrimination en raison de l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse.
Contacté, Colin Walks, n’a pas souhaité donner suite à notre sollicitation.
Sa compagne, Mila, activiste d’extrême droite bien connue en France et présente, elle aussi, à l'AG de l'UDC à Martigny, a quant à elle été condamnée en première instance pour injure raciale, poursuivie pour avoir écrit sur le réseau social X: «Une immense partie des familles maghrébines sont consanguines, et beaucoup ont des visages difformes et assez laids, et de très petits fronts. Surtout les migrants chelous qui nous agressent dans la rue tous les jours.» Elle a fait appel.
Tapis rouge à Martigny
Des procédures et une réputation sulfureuse qui, à Martigny, ne semblent toutefois pas refroidir les soutiens de Colin Walks – ni même empêcher une certaine complicité affichée avec plusieurs figures locales de l’UDC dans cette vidéo tournée lors de l’assemblée générale de la section.
Avec Jérôme Desmeules
On peut aussi apercevoir l’un des porte-parole du mouvement «10pourcent», un certain «Greg», qui affirme être, lui aussi, membre de l’UDC et promet de se présenter aux élections communales de Saxon dans deux ans.
Image illustrant la vidéo publiée sur le compte du porte-parole du mouvement 10pourcent
Sur son Instagram aux 5000 abonnés, ce dernier a notamment partagé une vidéo où il assimile un membre de la communauté des Haszdas, en Tanzanie, à un castor avec la légende suivante: «Est-ce qu’on a vraiment besoin de faire venir plus de Castors en Suisse? #initiativedurabilité #le14juin #votezoui #suisse #castor».
Colin Walks, un membre de l’UDC comme un autre?
Au téléphone, Nicolas Rivard s’efforce de banaliser la présence de Colin Walks au raout de la section. «C’est un membre de l’UDC Valais romand et, comme dans toute assemblée générale, quand les membres décident de venir, on ne peut pas les empêcher d’entrer. On ne flique pas les gens à l’entrée. S’il a envie de venir, il vient.»
Difficile toutefois de voir dans Colin Walks un simple militant de passage, le Français tournant librement ses contenus vidéo dont on ne peut guère douter qu’ils atterriront sur ses réseaux sociaux. «Ça le regarde en tant qu’influenceur, répond Nicolas Rivard. Oskar [Freysinger] a accepté de lui accorder une interview», indique-t-il, sans toutefois revenir sur sa propre apparition à l’écran, lorsqu’il plaisantait avec son client au sujet des attache-câbles sectionnés à Vevey.
Avec Nicolas Rivard
Interrogé sur une éventuelle proximité idéologique de l’UDC avec l’activiste d’extrême droite, le président de l’UDC Martigny refuse cette qualification. «Ce terme, c’est vous qui l’utilisez. Moi, je le conteste», objecte-t-il, avant d’ajouter: «Je crois qu’on est dans un pays libre et que les idées sont de libre parcours.» Idem pour un possible dégât d’image pour le parti:
«Une image médiatique négative»
Même ligne du côté de Marie-Bertrande Duay, aperçue dans la vidéo publiée sur YouTube. «Nos assemblées sont publiques, toute personne intéressée peut y prendre part», souligne la présidente des femmes UDC romandes. Elle affirme ne pas réellement connaître «les faits d’armes» de Colin Walks, ni ses contenus sur les réseaux sociaux. Si la jeune élue valaisanne reconnaît qu’il peut avoir une «image médiatique négative», elle refuse néanmoins de le considérer comme une figure d’extrême droite. «Un extrême, c’est quelqu’un qui veut changer le système. Je ne le connais pas assez pour dire s’il veut renverser le système démocratique.»
Mieux: elle y voit l’occasion d’éduquer le Français aux subtilités du modèle helvétique. «En Suisse, nous sommes davantage dans la recherche du consensus et dans le respect des uns et des autres», glisse-t-elle, estimant même que la participation de Colin Walks aux événements du parti peut lui permettre de «mieux comprendre notre système».
Cette proximité fait toutefois hausser un sourcil, voire les deux, jusque dans les rangs de la formation agrarienne. «Que Colin Walks ait quelque chose à gagner en termes de respectabilité en s’associant à l’UDC, on peut le comprendre», confie sous couvert d’anonymat un membre du parti. En revanche, ce que l’UDC y gagne, cela me laisse perplexe. Qu’est-ce que cela apporte politiquement?»
Cette porosité supposée entre certains membres de l’UDC valaisanne et des mouvances plus radicales ne date pas d’hier. Longtemps emmenée par Oskar Freysinger, figure tutélaire de la droite nationaliste romande, la section valaisanne du parti a régulièrement été accusée par ses adversaires d’entretenir des liens ambigus avec certains milieux identitaires. L’ancien conseiller d’Etat avait lui-même suscité la polémique en participant en 2010 aux «Assises contre l’islamisation de l’Europe» organisées par le mouvement d’extrême droite «Bloc Identitaire».
Lors de sa non-réélection au Conseil d’Etat en 2017, plusieurs médias suisses avaient analysé cette défaite comme une sanction infligée par les électrices et électeurs à ses «provocations» et à ses «acoquinements avec les milieux d’extrême droite».
Samedi dernier encore, l’homme à la queue de cheval a défilé à Lucerne pour s’opposer aux accords institutionnels contre l’Union européenne aux côtés de Mass-Voll, un mouvement qui s’était fait connaître par son opposition aux mesures anti-Covid et du groupuscule d’extrême droite alémanique Junge Tat placé sous surveillance par Fedpol et Europol.
«Son langage n'est pas celui de nos élus»
Dans le canton de Vaud, où Colin Walks a réalisé quelques incursions avec ses actions coup de poing, il semble également bénéficier de certaines sympathies au sein de la droite conservatrice. Lui-même a récemment publié une vidéo de soutien à la conseillère communale lausannoise Patrizia Mori, qui affirmait s’être fait voler sa valise par un «homme d’origine africaine».
La publication montrait une personne noire vêtue d’un costume traditionnel tirant une valise censée représenter le bagage dérobé, avant de se conclure par ces mots: «Welcome to ‘Lausangeles’. Envoyez toute votre force à Patrizia. Rejoignez ‘10pourcent’. Force à la Suisse libre.»
La proximité entre certains membres de l’UDC vaudoise et Colin Walks, fait-elle réagir son président, Sylvain Freymond? Non. «Je n’ai pas d’avis sur la question», répond-il, au bout de la ligne.
Plus loquace, l’ancien président de l’UDC Vaud et actuel coordinateur romand Kevin Grangier reconnaît :
Mais lorsqu’il est interrogé sur la présence de l’influenceur à l’assemblée générale de l’UDC Martigny, Kevin Grangier évite soigneusement de juger ses homologues valaisans, renvoyant à l’autonomie des sections cantonales. «Chaque section est indépendante. L’UDC Suisse n’intervient pas pour dire qui peut être invité ou non», insiste-t-il, rappelant que «l’UDC Genève a fait un choix» tandis que «l’UDC Valais en fait un autre».
Le coordinateur romand s’arc-boute également sur l’absence, à ce stade, de condamnation pénale visant Colin Walks. «Nous sommes un parti attaché à des valeurs libérales. Tant qu’il n’y a pas de condamnation pénale, il serait contraire à ces principes de vouloir faire la police de la pensée ou de l’expression», martèle-t-il. Selon lui, «une éventuelle remise en question ne devrait intervenir qu’à la lumière d’une condamnation pénale».
Quant au président de l’UDC Genève Lionel Dugerdil, il ne souhaite pas se prononcer sur la présence de Colin Walks à l’AG de Martigny.
Des sections aux sensibilités différentes
Pour le politologue de l’Université de Lausanne Andrea Pilotti, ces différences de sensibilité entre sections cantonales s’expliquent en partie par des héritages historiques distincts. Il distingue notamment les cantons où l’UDC est issue de l’ancienne tradition paysanne de ceux où le parti s’est implanté plus tardivement sous l’influence de l’aile blochérienne. «Dans le canton de Vaud, il existe encore une forte âme paysanne qui agit comme contrepoids. En Valais, l’UDC s’est développée plus récemment dans un contexte où il fallait exister face à un PDC ultra-dominant. Cela a favorisé une culture plus provocatrice», analyse-t-il.
Andrea Pilotti rappelle également que l’UDC valaisanne s’est construite autour de figures comme Oskar Freysinger, dans une logique politique différente de celle observée dans d’autres cantons romands.
A Genève, en revanche, «les provocations déclencheraient immédiatement des réactions de la gauche et du reste du spectre politique. Il y a davantage de risques en termes d’image et d’alliances», poursuit-il. Une différence de contexte qui explique, selon lui, pourquoi la section genevoise a préféré couper court à la polémique autour de Colin Walks.
A plus long terme, cette proximité affichée avec l’influenceur pourrait compliquer les efforts menés, ces dernières années, par certaines sections romandes pour apparaître plus institutionnelles et capables de nouer des alliances au-delà de leur camp. «Je peux comprendre que plusieurs responsables romands aient souhaité se passer de ce type de publicité», estime Andrea Pilotti, ajoutant que «l’UDC n’a plus besoin de ce type de provocations pour exister politiquement».
