Roger Nordmann convoite ce trésor de guerre pour battre l'UDC
C’est à vélo que le candidat socialiste à l’élection complémentaire au Conseil d’Etat vaudois arrive au Bar 44, à quelques pas de la gare de Sébeillon. Il ôte son casque, passe la porte, la chevelure encore ébouriffée, mais le costume bleu marine à peine froissé. Il se justifie en s'attablant:
Depuis le début de la campagne, l’ancien conseiller national n’a pas eu une minute à lui. Il a compté: 140 événements pour le premier tour, entre distributions de tracts, soirées, rencontres avec des associations, des institutions ou des start-up. «J’adore ça, c’est extrêmement stimulant. On rentre à la maison le soir avec le cerveau liquéfié, il y a beaucoup d’informations à assimiler. Mais j’apprends énormément. J’explore de nouveaux domaines», raconte, enthousiaste, l’économiste de formation.
Des atouts dans la manche
Après plus de 20 ans passés sous la Coupole, celui qui disait «avoir besoin d’une pause et d’être moins exposé» est reparti dans l’arène avec une énergie renouvelée. «Je souffre de voir mon canton en crise. Je me suis dit que j’avais quelques atouts dans ma manche.» Il se voit en bâtisseur de ponts: «Dans des situations de forte conflictualité, je parviens à discuter avec toutes les parties et à trouver des lignes de sortie.» Il cite le sauvetage de l’aciérie de Gerlafingen (SO) – l’un de ses plus beaux coups politiques – où il s’était allié au parlementaire UDC soleurois Christian Imark. Il en est persuadé:
Vu le pédigrée de la bête politique, certains pensaient l’élection au Conseil d’Etat pliée, lui prédisant de remporter dès le premier tour le siège laissé vacant par la ministre socialiste Rebecca Ruiz. Or, deux trublions sont venus gâcher la fête du parti à la rose.
L’UDC Jean-François Thuillard, soutenu par l’Alliance vaudoise (PLR, UDC, Le Centre), est arrivé en tête avec 45,1%, devançant Roger Nordmann de 2 000 voix. Et la candidate d’Ensemble à gauche, Agathe Raboud Sidorenko, a créé la surprise avec 18 000 suffrages (7,7%).
Un trésor de guerre convoité, alors même qu’elle a appelé «à ne donner aucune voix à l’UDC», sans se rallier explicitement au socialiste.
Un deuxième tour ouvert
Le vieux renard de la politique le sait: «Rien n’est joué. Les électrices et électeurs d’Agathe Raboud Sidorenko sont libres. Leur voix n’appartient à personne. Mais leurs positions sont, à mon sens, plus proches des miennes que de celles de Jean-François Thuillard, qui porte un programme de démantèlement de l’Etat et d’abaissement de l’impôt sur la fortune.»
A ceux tentés par l’abstention, il lance:
Pour mobiliser, des soutiens romands se mettent en scène. A la gare de Sébeillon, Roger Nordmann retrouve l’éco-aventurier Raphaël Domjan, premier à avoir bouclé le tour du monde propulsé à l’énergie solaire en 2010. Objectif: tourner une vidéo avec deux pionniers de l’agrivoltaïsme, Jonas Roch et Dominik Blaser, de la start-up vaudoise Voltiris.
La start-up vaudoise développe une technologie singulière: un système de panneaux solaires photovoltaïques pour les producteurs maraîchers qui permet de faire pousser les plantes tout en produisant de l’énergie renouvelable. Dans cette halle industrielle où cohabitent curieusement des agrès de gymnastique et des panneaux photovoltaïques, Roger Nordmann se sent comme un poisson dans l’eau. «C’est génial, c’est génial», s’exclame-t-il à chaque explication fournie par «ces pionniers du solaire».
Un explorateur en renfort
A ses côtés, Raphaël Domjan observe avec attention. Pour la première fois, le Neuchâtelois s’engage publiquement dans une campagne politique.
Son soutien s’explique aussi par un contexte qu’il juge préoccupant. «Aujourd’hui, on vit un moment très difficile. Les aides à l’innovation disparaissent, tant au niveau fédéral que cantonal. Si ça continue, des projets comme celui-ci ne pourront plus démarrer.»
Un constat qui, selon lui, concerne directement le monde agricole. «Ce type de projet soutient directement l’agriculture, améliore les rendements… et pourtant beaucoup d’agriculteurs votent UDC.» L'aventurier poursuit:
Un paradoxe qui renvoie à une phrase qui colle encore à la peau du candidat socialiste. Une casserole qui est revenue hanter la campagne. Et les campagnes. En 2023, Roger Nordmann avait évoqué une alliance du «fric et du fumier» lors de l’élection d’Esther Friedli (UDC/SG) au Conseil des Etats. Depuis, il s’en est excusé. Mais, la sortie n’a pas été digérée, comme nous avons pu le constater en sillonnant le canton de Vaud avec Jean-François Thuillard.
Pas mal pour un boomer
Silence, on tourne. Une séquence assez cocasse: il faudra s’y reprendre à plusieurs fois pour que le contenu soit «réseaux sociaux compatibles» et poussé par les algorithmes. Le premier essai est trop long, sur le deuxième, on entend la respiration du caméraman, le troisième est mal cadré. Au sixième, c’est dans la boîte. Roger Nordmann est hilare.
Sur le terrain médiatique comme dans les rangs politiques, le socialiste peut aussi compter sur des soutiens. Députée socialiste au Grand Conseil, Orianne Sarrasin met en avant les qualités de fond du candidat.
Selon elle, Roger Nordmann a montré une progression tout au long de la campagne. «Je vois une montée en puissance d’un débat à l’autre.» En creux, elle pointe les limites de son adversaire. «Je ne retrouve pas cette évolution chez Jean-François Thuillard, qui répond de manière plus générale.»
Dialogue et compromis
Mais c’est surtout la capacité à dialoguer qui fait la différence. «La politique vaudoise est très clivée aujourd’hui. Or, Roger Nordmann a une culture du compromis, acquise à Berne. Il sait aller chercher des majorités au-delà de son camp.»
Elle compare avec l’expérience cantonale de son adversaire, peu enclin au compromis. «Au Grand Conseil, je ne l’ai jamais vu s’emparer d’un objet pour aller chercher des soutiens dans d’autres groupes. Il a géré sa présidence, mais il est globalement resté dans son bloc.»
Tractage à Renens
On file à pied, direction Renens. On longe la ligne du futur tram lausannois jusqu’à la gare de Prilly. Il observe l’avancée du chantier et s'émerveille:
Tout en poussant son vélo, il se saisit du petit rétroviseur. «C’est moi qui l’ai fabriqué, j’ai dû le rafistoler, mais il tient bon. J’aime bricoler, faire des choses avec mes mains», dit celui qui apprécie se ressourcer également grâce au sport, ski de fond et peau de phoque en tête.
Dernière halte à la gare de Renens pour une session de tractage en compagnie d’une poignée de militantes et militants ultra-motivés. Roger Nordmann est ici en terrain conquis. Largement en tête au premier tour avec 52,9% contre 32% pour son rival, avec une gauche radicale à plus de 12%, la distribution de flyers tient presque de la formalité.
En cette fin de lundi après-midi, les badauds sont pressés de rentrer de leur journée de travail, mais s’arrêtent volontiers. «C’est vous! Très belle photo. Vous avez beaucoup de charisme. Je voterai pour vous», s’exclame une jeune femme. «C’est sympa de vous voir en personne», lance un homme. Des connaissances s’arrêtent:
Murielle et Mireille, tracts à la main et plus de 30 ans de militantisme au sein du PS, y croient dur comme fer: «Roger va gagner.» Reste à convaincre au-delà de Renens.
