On a suivi l'agriculteur UDC qui veut faire tomber Roger Nordmann
Ce samedi matin, Jean-François Thuillard devait battre campagne au marché d’Oron. Finalement, c’est à Lausanne que nous le retrouvons. Le candidat UDC à l’élection complémentaire au Conseil d’Etat a fait ses calculs: s’il veut s’emparer du siège laissé vacant par la socialiste Rebecca Ruiz, il doit convaincre dans les villes vaudoises, bastions électoraux de la gauche.
Et ce, même si l’ancien président du Grand Conseil a déjà fait progresser son parti dans ces bastions urbains, avec des scores de 5 à 8 points supérieurs à ceux de Pascal Desauges en 2019.
A 8h45, sur les pavés détrempés de la place de la Palud, l’agriculteur et syndic de Froideville accorde déjà une interview. Sous un parapluie noir, face à la caméra de la Radio Télévision Suisse (RTS), celui qui a créé la surprise en sortant en tête du premier tour de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat vaudois (45,1%) en devançant de 2 000 voix son rival, le socialiste Roger Nordmann (44,24%), se prête de bonne grâce au jeu médiatique.
A l'assaut des villes
Juste derrière lui, les militants sont venus en nombre, malgré la pluie battante et une météo glaciale, pour soutenir «Jean-François». Réfugiés sous la tente du parti agrarien conservateur, pleine comme un œuf, ils se réchauffent à l’enthousiasme et au ferme espoir de voir un UDC entrer au Château Saint-Maire. «On se mouille pour la cause», plaisantent-ils en nous tendant une barre de chocolat Cailler.
A Lausanne, Jean-François Thuillard a récolté 30,6% des suffrages (9 916 voix) contre 52% pour l’ancien conseiller national Roger Nordmann (16 877 voix). Mais une troisième candidate est venue bouleverser ce duel masculin annoncé. La novice Agathe Raboud Sidorenko d’Ensemble à Gauche a joué les trouble-fête en réalisant des scores remarqués, notamment à Lausanne (15,4 %) et à Vevey (17,3 %). Au total, elle a engrangé près de 18 000 voix dans le canton. Des suffrages très convoités. Si la candidate a appelé «à ne donner aucune voix à l’UDC», aucune consigne de vote explicite n’a été formulée en faveur du socialiste.
Grappiller des voix
Même si ce réservoir de voix devrait plutôt profiter à la gauche, les soutiens de Jean-François Thuillard veulent pourtant y croire. Alors ce matin, malgré le froid, ils sont venus «serrer des pioches». Valentin Christe, l’étoile montante de l’UDC vaudoise qui s’est retirée de la course à la Municipalité de Lausanne, veut se montrer optimiste.
Et d'ajouter: «il y a des voix à aller chercher de ce côté-là. On peut aussi imaginer qu’une partie de ces électeurs ne se mobilisera pas pour aller défendre un candidat jugé "trop au centre"», analyse le conseiller communal lausannois.
A fond derrière son candidat, qu’il décrit comme travailleur, opiniâtre, courageux et rassembleur – avec une tendance à prendre «peut-être trop à cœur les choses» – Valentin Christe estime qu’il est temps pour la droite conservatrice de faire son retour au château Saint-Maire.
Un «fiston» fier
Sous la tente, on croise aussi Loïc, le cadet des trois enfants de Jean-François Thuillard. Celui que l’agriculteur surnomme encore «le petit», malgré sa carrure d’ancien espoir du hockey, a été désigné chauffeur pour la journée. Il conduira son père, d’événements en marchés, par monts et par vaux. C’est aussi «le fiston» qui a sillonné le canton avec ses amis du village pour poser les affiches électorales du paternel.
Il poursuit: «Au fil de la journée électorale, on pensait que Nordmann ferait la différence dans les villes. Mais non, il est resté devant», sourit ce comptable trentenaire, réélu au conseil communal de Froideville ce 8 mars.
Road trip dans le canton de Vaud
L’heure tourne, et nous embarquons dans la voiture tous ensemble, direction Yverdon-les-Bains, là où le candidat UDC accuse près de 10% de retard sur son concurrent. Un road trip et l’occasion de revenir sur ces dernières semaines de campagne.
Jean-François Thuillard l’avoue: il a terminé la campagne du premier tour «un peu sur les genoux». Son résultat lui a redonné un coup de fouet.
Les trois semaines de vacances prévues en Colombie avec sa femme sont passées à la trappe. «Mais je lui ai promis un long week-end pour me rattraper, à l’endroit qui lui fera le plus plaisir», dit ce voyageur qui a sillonné le monde grâce aux fanfares, où il jouait de l’euphonium.
De son propre aveu, et même s’il avait anticipé tous les scénarios pour le premier tour, les 2 000 voix d’avance sur Roger Nordmann l’ont étonné. «L’agriculteur du Gros-de-Vaud qui passe devant une personnalité très connue de la gauche politique, c’est une surprise», dit-il en pianotant sur son smartphone.
Sécurité, mobilité: il estime que les thèmes qu’il a défendus ont trouvé un écho. «Les travailleurs, ceux qui se déplacent tous les jours, veulent pouvoir le faire avec la mobilité qu’ils ont choisie, sans toutes les chicanes décidées par plusieurs municipalités de gauche.»
Il évoque aussi un sentiment d’insécurité.
Le shérif UDC
Et qui de mieux qu’un shérif de l’UDC pour remettre de l’ordre? «Au Conseil d’Etat, les décisions se prennent collégialement. Si j’entre au gouvernement, je n’hésiterai pas à défendre mes convictions et à dire à mes collègues qu’il faut durcir certaines choses. Tout respectant les convictions des autres et le principe de consensus.»
Interrogé sur les manifestations récentes et le climat politique tendu autour des mesures d’austérité et des affaires qui ont secoué le Conseil d’Etat, Jean-François Thuillard reconnaît que certains épisodes ont été difficiles à vivre et que certaines décisions ont pu être mal comprises. «Il est nécessaire de mieux communiquer les décisions aux Vaudois. Même si certaines discussions doivent rester dans la confidence du collège gouvernemental, il est important de mener une action transparente et prévisible.»
De la transparence, pourtant, il n’en a pas voulu en s’opposant à la création d’une commission d’enquête parlementaire (CEP) sur l’affaire du bouclier fiscal. Sa mauvaise application pourrait avoir coûté un demi-milliard au canton de 2009 à 2021.
Jean-François Thuillard assume. «J’ai mes raisons». Et de rappeler qu’il était à l’origine de la création de la Délégation des commissions de surveillance (DELSURV) sur les «affaires Dittli». «Tous les partis l’ont acceptée et elle a fait un très bon travail.» Mais le candidat UDC dit avoir été refroidi par l’expérience d’une précédente CEP.
Pour lui, les mécanismes existants suffisent. «Aujourd’hui, le ministère public et la Commission de gestion (COGES) y travaillent. Tous les partis y sont représentés et nous présenterons un rapport.»
Halte à Yverdon
Au marché d’Yverdon-les-Bains, on croise Pascal Broulis, conseiller aux Etats et ancien grand argentier du canton. Blick s’était récemment demandé où il était passé. Mystère résolu: le voilà au stand de campagne de l’UDC. Et malgré les affaires Dittli et celle du bouclier fiscal, l’Alliance vaudoise n’a pas explosé en vol. Le candidat Thuillard a fait une excellente campagne, affirme l'élu PLR. «Posé, adéquat, fédérateur, il a montré qu’il pouvait s’insérer dans un collège. Le canton a besoin de calme après ce qui s’est passé. La population s’est montrée inquiète avec toutes ces interférences.»
Saut de puce au marché d’Orbe. La présidente du PLR Florence Bettschart-Narbel est venue afficher son soutien au candidat UDC. Pascal Broulis arrive à son tour.
En terrain conquis
Quelques minutes plus tard, nous reprenons la voiture pour le Séchoir d’Orbe, qui fête ses dix ans. «Il y a une "épeclée" de monde», s’exclame Jean-François Thuillard en découvrant la foule venue pour l’événement. Client de cette coopérative d’agriculteurs régionaux, l’éleveur de génisses et de poulets avait été invité à prononcer un discours «avant même de [s]’être lancé dans la course au Conseil d’État». Mais, la campagne n’est jamais loin: la pause déjeuner prend vite des airs de meeting électoral.
Sur scène se succèdent les soutiens de Jean-François Thuillard, du président de la coopérative à la ministre centriste, Valérie Dittli, en passant par le conseiller national Jacques Nicolet (UDC/VD). Et si le candidat UDC s’efforce de cultiver une image de fédérateur, ses soutiens ne se gênent pas pour décocher quelques flèches contre son adversaire socialiste. A Orbe, on martèle le «bon sens paysan», présenté comme l’antidote aux politiques menées depuis les villes.
Micro à la main, Jacques Nicolet se charge de torpiller Roger Nordmann sous les sourires amusés du public.
Autour d’un verre de blanc, les langues se délient. «Roger Nordmann déteste les paysans», glisse-t-on au bar. Une petite phrase de l’ancien conseiller national reste encore en travers de la gorge de plusieurs convives.
«Alliance du fric et du fumier»
En 2023, il avait évoqué une alliance du «fric et du fumier» après l’élection d’Esther Friedli (UDC/SG) au Conseil des Etats. La formule n’est manifestement pas digérée. «On n’oublie pas», lance un convive en tranchant le bœuf rôti à la broche. A table, une femme renchérit:
Après un dernier passage au Cellier d’Echallens — surtout pour voir les copains — la voiture remonte vers Froideville, commune d’un peu plus de 3 000 habitants située à quelques kilomètres de Lausanne, dans le Gros-de-Vaud. Les champs sont couverts de neige.
Jean-François Thuillard troque l’habit des villes pour celui des champs et reprend la direction de l’exploitation familiale qu’il s’apprête à transmettre à son fils aîné, Matthias: entre 80 et 90 génisses d’engraissement et 22 000 coquelets et poulets. S’il a levé le pied depuis le début de la campagne, il aime s’y ressourcer et s’assurer que tout est à sa place. Soulagement: «Mon fils est aussi maniaque que moi», sourit-il en réajustant son bonnet noir.
Loin des marchés et des discours, c’est ici qu’il reprend son souffle. Les pieds dans la terre, mais le regard tourné vers le château Saint-Maire.
