Cet économiste-star voit un risque de «grand krach» mondial
Martin Wolf est rédacteur associé et principal commentateur économique du Financial Times. Son médias est l'un des plus influents au monde dans son domaine. De passage en Suisse, ce grand observateur évoque avec nous les défis de l’économie planétaire – tout en se montrant étonnamment optimiste.
Vous disiez au début de l’année que la politique vous inquiétait davantage que l’économie. Depuis, beaucoup de choses se sont produites: crise énergétique, risques de ruptures des chaînes d’approvisionnement, retour de l’inflation. Vous avez changé d'avis aujourd’hui?
Martin Wolf: J’ai deux réponses à cette question. La première: il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une crise économique, mais plutôt du reflet d’une crise politique.
C'est-à-dire?
Donald Trump n’aurait jamais été élu sans crise politique. Avant 2007, il aurait été impensable qu’un profil comme le sien devienne président. Un autre chef d'Etat américain aurait peut-être, au final, agi pareillement, mais ni avec un tel degré d’incompétence ni une telle absence de stratégie.
Voilà pourquoi on parle de crise politique. Et la crise économique n’en est que le reflet.
Et quelle est votre deuxième réponse?
Peut-être que dans quelques temps, tout cela apparaîtra comme un événement économique majeur. Mais ce n’est pas encore le cas pour l'instant. Si le détroit d’Ormuz devait rester fermé définitivement, cela deviendrait significatif – ce ne serait pas la fin du monde, mais un choc important qui marquerait les statistiques pendant des années.
Une petite anomalie…?
Elle ne modifiera pas fondamentalement la trajectoire de l’économie mondiale. D’abord parce qu'on pourra construire des pipelines autour du Golfe – un investissement colossal, mais supportable. La quantité de pétrole et la part de l’énergie mondiale potentiellement perdues restent conséquentes, mais absorbables. Cela accélérerait aussi la transition vers les véhicules électriques et intensifierait les transformations en cours. Au final, on pourrait même constater des bénéfices. Mais je pars du principe que le détroit rouvrira avant cela et que nous reviendrons à la normale.
Le commissaire européen à l’énergie, Dan Jørgensen a récemment parlé de la pire crise de l’histoire. A-t-il tort?
Je pense qu’il a raison. Mais regardez les précédentes crises énergétiques. On a toujours parlé de chocs. Ils peuvent peser lourdement sur l’économie pendant un ou deux ans, mais nos systèmes restent incroyablement résilients. Il s’agit essentiellement d’investir massivement dans des alternatives – presque comme en temps de guerre.
L’Europe, elle, ne peut évidemment pas influencer cela directement. Donc oui, ce sera compliqué, mais je pense qu’au final nous ne perdrons pas plus de 5 à 10% de la production mondiale. Nous pouvons gérer cela – nous sommes plutôt bons pour faire face à ce genre d'épisodes.
Mais il ne s’agit pas seulement d’une crise énergétique: l’inflation repart, les taux d’intérêt aussi…
Bien sûr. Dans les scénarios dont nous parlons ici, il y aura une récession mondiale. Mais ce ne sera pas la première. Et tout dépend de la manière dont on définit une récession.
Expliquez-nous.
Au vu du contexte, on peut raisonnablement s'attendre à croissance inférieure au potentiel global. La croissance mondiale négative, c’est autre chose.
La première, en 2009, avec un recul très limité. La seconde, en 2020. Je ne pense pas que cela sera aussi grave que durant la pandémie qui avait paralysé nos économies – loin de là. En termes d’impact planétaire, cela pourrait éventuellement ressembler à 2009. Mais même cela me surprendrait.
Pourquoi?
Regardez la Chine et l’Inde. La première devrait croître de 3% à 4% quoi qu’il arrive, et la seconde également. Cela représente une énorme partie de l’économie! Une contraction mondiale signifierait que nous serions, cette année et l’an prochain, aussi riches qu’en 2025. Ce scénario me paraît très improbable.
Vous restez donc plus inquiet sur le plan politique?
Nous ne parlons pas ici de l’un des événements majeurs de notre histoire économique. Je peux me tromper, mais c’est mon intuition. Et oui, je pense que l’effondrement du système politique occidental, du monde occidental en tant que réseau d’ordres institutionnels et moraux, ainsi que la montée de l’autocratie et le déclin de la démocratie représentent des changements de long terme bien plus forts qu’une éventuelle récession.
Que pensez-vous des gouvernements qui tentent d’alléger la charge de la crise, par exemple avec des rabais sur l’essence? Est-ce durable?
Globalement, les interventions qui neutralisent le mécanisme des prix sont une erreur. Nous devrons consommer moins. J’utiliserais plutôt l’argent public pour soutenir de manière ciblée les revenus des personnes les plus touchées: les ménages modestes, les familles avec enfants.
Ils conduisent les plus grosses voitures et vivent dans les plus grandes maisons, celles qui nécessitent le plus de chauffage. Nous ne pouvons pas subventionner chaque choc de ce type. Nous voulons justement qu'il y ait une répercussion pour les consommateurs, afin qu’ils se disent: «Il est temps pour moi d’acheter une voiture électrique».
Outre cela, il existe d’autres foyers de tension dans l’économie mondiale: inflation, déséquilibres massifs des balances courantes, menace de crise de la dette, mauvaises nouvelles dans le secteur du private credit – ce système bancaire parallèle qui a beaucoup grossi –, et une possible bulle liée à l’IA…
Autant de sujets passionnants! J’aimerais dire un mot sur l’intelligence artificielle. Je compte écrire prochainement là-dessus.
Premièrement, il s’agit clairement de technologies réellement transformatrices. Deuxièmement, il existe des modèles économiques rentables. Au départ, je n’en étais pas sûr. Désormais, j’en suis convaincu. Cela signifie que certains tireront leur épingle du jeu.
Qui?
Comme toujours avec les technologies réellement révolutionnaires, il s'agit des nouveaux venus: Anthropic et probablement, dans une moindre mesure, OpenAI. Elles et personne d’autre. Même si, pour le moment, on ne sait pas exactement ce qui se passe chez Google.
L’incertitude autour de l’IA vient aussi du fait que beaucoup pourraient y laisser des plumes.
Les entreprises qui pourraient souffrir - Google ou Microsoft entre autres - sont gigantesques et disposent de ressources considérables. Je ne parierais donc pas contre elles. Nous ne semblons pas être dans une situation où l’IA provoquerait des faillites massives dans le secteur lui-même – dans ce sens non plus, il ne s’agit pas d’une bulle.
Qu’en est-il des investissements colossaux dans l'IA?
Beaucoup craignent qu’ils ne soient pas durables. C’est une hypothèse plausible, puisqu’il y a une accumulation massive de capital. Mais ce phénomène sera probablement moins marqué que lors du boom ferroviaire du 19e siècle – l’exemple classique –, car ce capital semble relativement éphémère et les puces évoluent sans cesse.
C’est pourquoi cela ne m’inquiète pas excessivement non plus, même si le boom des investissements reste bien sûr considérable.
Qu’en est-il du reste de l’économie?
Beaucoup d’emplois vont disparaître… L’IA va provoquer d’importants bouleversements. Elle pourrait entraîner des pertes massives d’emplois, notamment dans le conseil juridique, le conseil aux entreprises, les médias et bien d’autres secteurs.
Et, à terme, des conséquences politiques potentiellement très importantes, liées à certains dangers associés à l’IA.
A quoi pensez-vous?
A la capacité de fabriquer des armes extrêmement dangereuses, à la transformation de la guerre, à la production de fakes news. Les raisons de s’inquiéter sont infinies! Sans oublier la dévalorisation de l’intelligence humaine. Au sens large, cette technologie entraînera une série de bouleversements gigantesques. Des choses que nous comprendrons peut-être après coup, et que nous sommes incapables d’évaluer aujourd’hui.
Quelles conséquences cela implique-t-il?
Nous devons décider comment former et préparer les jeunes à un avenir dominé par l’IA. Je ne pense pas que quelqu’un se soit sérieusement penché sur cette question jusqu’ici. Les entreprises devront trouver une solution – on ne peut pas arriver à 20 ans sans expérience puis devenir soudainement extrêmement compétent à 35 ans sans phase de transition entre les deux. Sans donner de perspectives d’avenir à notre jeunesse, nous détruirons nos systèmes politiques.
Venons-en aux marchés boursiers, qui ont récemment battu des records. Pour beaucoup de gens, c’est difficile à comprendre.
D’abord, ces «records historiques» ne signifient absolument rien. Il faut toujours considérer ces chiffres en termes réels, donc corrigés de l’inflation. Je pense que le véritable sommet historique remonte soit à 1929, soit à 2000, avant l’éclatement de la bulle internet. Depuis, il y a eu beaucoup d’inflation. Mais les marchés boursiers demeurent élevés, cela ne fait aucun doute.
Comment est-ce que cela s'explique?
Il y a deux raisons, toutes deux plausibles. D’abord, nos économies ont montré une très grande résilience – malgré la crise financière mondiale, la pandémie et la crise énergétique. En partie parce qu’il existe des pays émergents très puissants – si l’on considère encore la Chine et l’Inde comme tels – et qu’ils continuent de croître. Ils traversent un processus de rattrapage et restent innovants. Cette innovation continue de soutenir les économies et de créer une demande forte.
Et la deuxième raison?
Les bénéfices des entreprises ont globalement progressé davantage que les revenus, et la Bourse est avant tout une valorisation des bénéfices. Elle ne reflète pas l’économie dans son ensemble, mais les profits attendus.
Il pourrait en aller autrement, et certains secteurs souffrent, évidemment – mais pas tous. Les entreprises énergétiques, par exemple, se portent très bien. Et elles ont du poids.
Il n’y a donc pas «d’exubérance irrationnelle», comme l’avait formulé l’économiste américain et ancien président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan?
Les valorisations sont globalement élevées à mes yeux. Cela signifie essentiellement que les marchés parient sur un scénario où tout se passe bien. Et le marché raisonne à moyen terme:
Les investisseurs supposent que ces chocs auront des effets à moyen terme, mais que la dynamique de fond de l’économie reste bonne et que les entreprises continueront de bien se porter durant les cinq à dix prochaines années. Cela me paraît raisonnable. Nous n'en savons pas davantage. Et c’est précisément ce que dit le marché boursier.
Autrement dit, le marché n’anticipe pas les crises?
Les marchés ne prédisent pas les grands krachs. S’ils le faisaient, il n’y aurait pas de krach. Personnellement, je pense qu’une grande crise financière – qui inquiète sans aucun doute énormément les banques centrales – reste tout à fait possible et ne devrait jamais être exclue.
Vous dites «possible» – quelle est selon vous la probabilité?
J’ai tendance à être plutôt pessimiste, parce que je vois beaucoup de problèmes. Je ne suis pas actif sur les marchés, et mon travail consiste justement à identifier les risques et à rappeler aux gens que ce que racontent les acteurs des marchés n’est pas forcément exact. Je n’ai pas le sentiment que nous nous trouvions dans une impasse.
Par exemple…?
En temps normal, je dirais qu’il est absolument impensable que l’Etat américain fasse défaut. Mais avec l'équipe de Trump, je ne l’exclus pas. Qui sait ce qu’elle ferait si les alternatives étaient, par exemple, des coupes budgétaires massives ou une forte hausse des taux? Le comportement du gouvernement dans une situation de crise potentielle sous Donald Trump reste totalement imprévisible. C’est l’une des raisons pour lesquelles le spectre d'une crise m'effraie.
Kevin Warsh prendra bientôt la tête de la Réserve fédérale. Et Donald Trump veut absolument des taux plus bas…
Imaginons qu’il réussisse effectivement à convaincre Kevin Warsh d’abaisser les taux à 1%. On commencerait à alors à se détourner du dollar et des obligations. Les taux à long terme s’envoleraient. La banque centrale serait forcée de racheter des obligations pendant que tout le monde chercherait à s’en débarrasser.
Cela pourrait-il vraiment arriver?
Dans des circonstances normales, non, parce que ce serait tout simplement stupide! Mais comme je l’ai dit, je ne fais pas confiance à l'administration actuelle. La perte de confiance pourrait provoquer une sorte de «ruée» hors des Etats-Unis, chacun cherchant à retirer ses capitaux. L’endettement mondial lié aux Etats-Unis atteint un niveau record – un vrai record cette fois.
Cela affecterait tout, parce que les Etats-Unis restent la base de l’ensemble du système.
Avec quelles conséquences?
La confiance est l’élément le plus important du système financier. Si celle envers les Etats-Unis s’effondre alors qu'elle est le garant du système, et si le gouvernement américain n’est plus perçu comme un soutien crédible et un prêteur de dernier recours… alors nous pourrions connaître une crise aussi grave que celle des années 1930, voire pire.
Une perspective inquiétante.
Que les choses soient très claires: je ne dis pas que c'est ce qui va arriver! Il faudrait une accumulation considérable d’erreurs pour en arriver là. Mais le système est suffisamment fragile pour imaginer ce scénario. Et Donald Trump rejetterait alors la faute sur tout le monde.
(adapt. vz)
