Tout est possible aux Etats-Unis. Le pire, comme le meilleur. The sky is the limit, dit-on. Le rêve américain, celui que l'on a toutes les peines du monde à définir depuis la Suisse (sans sombrer dans un marécage d'idées reçues) coule bel et bien dans les veines des Américains.
Tous les citoyens, sans grande exception, du fin fond du Wisconsin au volant d'une Corvette rose à Miami Beach, se dopent encore à la promesse de jours meilleurs et d’une réussite personnelle flamboyante. Prospérité et ascension sociale pour tous. Si tu veux, tu peux. Just do it. Dans une société qui nous relègue froidement sur le trottoir dès que l’oseille vient à manquer, il y a quelque chose de foutrement réaliste à vouloir mouiller sa chemise pour arracher sa part du gâteau.
Depuis le 1er septembre, watson écume le pays du Big Mac et de la Big Tech. Nous ne sommes pas les seuls. Tous les quatre ans, les candidats à la présidentielle comme les journalistes étrangers se lancent le défi de chasser «the real American». Celui qu’on ne peut soi-disant observer qu’une fois armé d’une boîte à outils sociologique et d’une bonne dose de courage.
On parle ici de l’honnête ouvrier prisonnier de son Midwest poussiéreux. De la mère célibataire étouffée par le prix de son caddie. En face, et par un étrange esprit d’opposition, le jeune étudiant en sciences politiques qui sirote son Pumpkin Spice Latte dans un Brooklyn qu’il va forcément finir par conquérir.
Il paraît que ça fait toujours son petit effet d’incarner un chercheur d’or, obnubilé par un idéal perdu et une authenticité qui n’aurait qu’un seul visage. Comme s’il fallait oser s’aventurer dans des zones mal éclairées et peu recommandables pour enfin comprendre l'Amérique, celle qui s’apprête à se dégoter un nouveau président. Ce serait dangereux de le penser.
Le rêve américain se cache à tous les échelons de la société. Il est pluriel, complexe, farouche, versatile et en constante évolution. Du jeune riche accro aux cryptomonnaies au fermier de l'Alabama. Et c’est précisément ce qui complique les campagnes de Donald Trump et de Kamala Harris. Si l’espoir n’a pas la même saveur dans un petit village du Kentucky qu’une fois hissé sur un rooftop de Chicago, il trimballe la même définition. Pour les candidats à la fonction suprême, il s’agit donc de donner l’assurance (certains diraient l’illusion) qu’ils sont les seuls à pouvoir le maintenir à flot.
Pour y parvenir, deux slogans se tirent la bourre, symboles d’un pays profondément fracturé. D’un côté, «Make America Great Again». De l’autre, «We Are Not Going Back».
Parce que, dans les faits, Trump et Harris prennent appui sur le passé pour dire exactement la même chose: avec moi, demain aura bien meilleur goût.
A un détail près, puisque la vice-présidente parie sur le «plus jamais». Une négation, qu’on nous apprend pourtant à éviter dans la vente ou la communication, qui n’est pas anodine et se reflète aujourd’hui dans l’esprit des électeurs. Alors que les démocrates que l’on a croisés sur la route depuis deux mois «espèrent que Trump ne va pas gagner», les groupies MAGA sont persuadés de rafler la mise.
Un coach de NBA dirait que c’est une affaire d’état d’esprit. La gagne ou la prudence assumées.
Et si le clan des bleus semble parfois dirigé par la peur, c’est aussi parce que la campagne et les alliés de Kamala Harris en ont décidé ainsi, dans une stratégie qui vise à diaboliser suffisamment l’ennemi pour convaincre les derniers indécis de choisir la démocratie. La vice-présidente a fait le choix du rempart bruyant à l’autoritarisme, en traitant son adversaire de «fasciste assoiffé d’un pouvoir sans contrôle», plutôt que d’imprimer durablement sa propre marque de fabrique.
Pas plus tard que ce week-end, Michelle Obama a rajouté une couche d’angoisse au sommet du gâteau démocrate, en partageant ses craintes d'un retour de Donald Trump au pouvoir.
A l’inverse, Donald Trump incarne le bulldozer sans état d'âme, misant tout sur sa force de persuasion et sa personnalité. Il passe ses journées à ridiculiser son ennemie, raillant son QI, ses contradictions ou ses origines, pour tenter d'apparaître compétent, influent, responsable, présidentiable. Dans sa bouche et celle de ses apôtres, l'Amérique va gagner. Et l’Amérique, c’est lui. Un point c'est tout. Un discours d'une violence rare, mais bourré d'assurance, qui rassure ses apôtres, mais peut effrayer quelques conservateurs plus modérés au passage.
Quoique.
Durant notre périple, on a vite compris qu'il n'y avait pas qu'un seul trumpiste. Que le bourrin écervelé et agressif, déguisé en clown MAGA dans les rassemblements du milliardaire, n'est pas forcément celui qui fera pencher la balance. On a causé avec bon nombre d'Américains embarrassés par ses discours de haine, mais déterminés à voter pour sa politique. Des électeurs qui louent le programme et ignorent l'homme qui le défend.
Deux stratégies antagonistes qui, de fait, placent le candidat républicain au centre des négociations. Car cette course finale à la présidentielle oppose moins Donald Trump à Kamala Harris, que Donald Trump à «pas Donald Trump». S'il est trop tôt pour critiquer les plans de match, force est de constater que les deux candidats sont persuadés que la personnalité du milliardaire de Mar-a-Lago les fera remporter la guerre. Risqué? Sans doute.
Alors que tous les citoyens, du Tennessee à Venice Beach, aimeraient bêtement s'assurer que leur «rêve américain» est entre bonnes mains, l'optimisme, le vrai, manque cruellement dans les deux camps. Pour ce qui est de l'espoir, celui qui consiste à «attendre quelque chose avec confiance», les trumpistes ont un gros train d'avance. Mais gare à la chute. En cas de défaite du gourou MAGA, ce seront des millions de mauvais perdants qui tomberont de très haut, pour s'écraser sur la démocratie.