Il avait 20 ans et il n’était pas l’idole de sa classe. Thomas Matthew Crooks est mort d’avoir voulu tuer Donald Trump. Abattu par un tireur d’élite après qu’il eut vidé une partie de son chargeur, blessant mortellement un homme dans la foule qui tentait de protéger ses filles. On le voit, du sang coulant de son crâne, immobile sur le toit du hangar où il avait rampé pour se mettre en position de tir et ouvrir le feu.
Qui était Thomas Matthew Crooks? C’est la grande question et on a comme l’impression d’avoir la réponse. Une réponse de scénariste hollywoodien brossant à gros traits le caractère d'un de ces personnages de film ou de série bourrés de complexes: matheux, boutonneux, harcelé, qui, un beau jour, pète les plombs. De fait, le tireur infiltré samedi au meeting de Butler, en Pennsylvanie, était calé en mathématiques, avait un physique ingrat et se faisait rabrouer à l’école, selon des témoignages recueillis par la presse américaine.
Thomas Matthew Crooks habitait Bethel Park, une banlieue middle-class de Pittsburgh. Il travaillait comme conseiller en diététique dans un centre de soins infirmiers et de réadaptation. Son père, qui réserve ses déclarations pour la police, s’est contenté de dire face à la presse:
On se le demande. Surtout que le jeune homme était inscrit sur les listes électorales en tant que républicain, le parti de Donald Trump. Certes, lui – ou un autre portant le même nom – a fait un don de 15 dollars à un comité d’action classé à gauche en janvier 2021, le jour de l’investiture de Joe Biden.
Il reste que dans son lycée de Bethel Park, dont il est sorti diplômé en 2022, on se souvient de Thomas Matthew Crooks comme du «seul de la classe qui défendait des positions conservatrices, les autres étant en majorité progressistes», rapporte The Philadelphia Inquirer. Il était régulièrement harcelé par une partie des élèves», affirme un ex-lycéen. Qui ajoute:
Tous n’ont pas les mêmes souvenirs. Enfin, pas tout à fait les mêmes. «Oui, c’était un ringard, mais je ne pense pas qu’il ait été durement harcelé comme certains le disent», nuance, à peine, un autre ancien du lycée.
Un ringard, un banni, mais qui semblait tenir tête et n'était pas sans ressource. Il était féru de politique, connaissait les institutions comme sa poche, il était intelligent, raconte-t-on aussi. Il ne fuyait pas les débats organisés au lycée, où les élèves jouent un rôle. Lui, on l’a vu, campait le point de vue républicain, en tout cas conservateur. Peut-être plus original que solitaire, il se démarquait des autres en portant des tenues de chasseur – cela aurait pu mettre la puce à l'oreille. Samedi, jour fatidique, il avait enfilé un pantalon de treillis.
Le FBI paraît dans le bleu. La police fédérale est à la recherche d’indices pouvant renseigner sur les motifs du coup de folie de Thomas Matthew Crooks, dont on sait qu’il jouait à la console, comme beaucoup de jeunes. Et qu’il s’entraînait au tir avec l’arme de son père, un AR-15, le fusil semi-automatique souvent impliqué dans les tueries de masse aux Etats-Unis et qui a failli être fatal à Donald Trump le 14 juillet.
Curieuse et paradoxale société américaine, qui produit ce qu’elle réprouve, dirait-on. En 2022, Thomas Matthew Crooks apparaissait brièvement dans une publicité BlackRock, investisseur majeur dans les sociétés d'armes à feu. Une vidéo de 30 secondes faisant la promotion des armes, tournée au lycée Bethel Park, avec la participation d’un enseignant. Si la vidéo circule toujours sur les réseaux sociaux, elle a été retirée par l'entreprise «par respect pour les victimes», indique notamment Le Figaro.
Le jeune homme était-il un fan de l’ex-président des Etats-Unis, désormais candidat officiel des républicains dans la course à la Maison-Blanche? Ce ne serait pas la première fois qu’un fan tue son idole, le sort réservé par Mark David Chapman à John Lennon, le 8 décembre 1980 à New York.
Qu’est-ce qui aurait pu pousser un jeune défenseur de thèses conservatrices à vouloir éliminer celui qui les incarne? C’est tellement gros qu’on pense à l’œdipe, le fameux «tuer le père», pointe aussitôt Damien Halgand-Moreau, psychanalyste à Genève. Qui affine l’angle:
On ne sait si cette approche psychanalytique tombe juste. Mais, d’une certaine manière, Donald Trump est ressuscité. Grâce à Thomas Matthew Crooks.