Le dernier meeting de Donald Trump avant la convention républicaine a viré au drame. Visé par une tentative d'assassinat lors d'un discours ce samedi 13 juillet, l'ex-président américain a été blessé à l'oreille. Un spectateur est mort et deux autres sont grièvement blessés.
Le tireur présumé, âgé de 20 ans, a été abattu. Un fusil semi-automatique de type AR-15, associé aux nombreuses tueries de masse et devenu symbole du débat sur les armes à feu aux Etats-Unis, a été retrouvé auprès de son corps. Une arme symbole pour le camp républicain.
Il convient tout d'abord de clarifier un malentendu très répandu: l'abréviation AR ne signifie pas «assault rifle» (fusil d'assaut), mais plutôt Armalite Rifle, l'entreprise qui a développé cette arme.
Le père de ce fusil semi-automatique s'appelait Eugene Stoner. Il était vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années cinquante, il travaillait comme ingénieur chez le petit fabricant d'armes Armalife. Il voulait développer ce fusil exclusivement pour l'armée, une réponse américaine à la Kalachnikov, le légendaire fusil d'assaut des Soviétiques.
Pendant la guerre du Vietnam, les soldats américains ont été équipés de ce fusil. Il s'appelait M-16 et était fabriqué par Colt. Ce producteur d'armes avait acquis le brevet d'Armalife. Colt a également développé une version à usage civil, l'AR-15 semi-automatique. Le brevet a expiré en 1977, ce qui veut dire que chaque armurier pouvait désormais fabriquer sa propre version de l'AR-15. C'est pourquoi il en existe aujourd'hui différentes typologies.
Aujourd'hui, cette arme est omniprésente aux Etats-Unis. C'est ce que montrait, l'an dernier, le Washington Post dans un reportage détaillé. On estime qu'au moins 20 millions d'AR-15 sont détenus par des particuliers dans le pays. Cela signifie qu'un Américain adulte sur 20 en possède au moins un. Les AR-15 dominent aujourd'hui les vitrines des vendeurs d'armes. «Ils ont une emprise sur l'imagination des Américains, tant positive que négative», constate le média américain.
Le culte de l'AR-15 est peut-être symbolique, mais dans la réalité, il a des conséquences mortelles. Les auteurs de 10 des 17 massacres perpétrés depuis 2012 ont utilisé un AR-15: Orlando en 2016 (49 morts), Las Vegas en 2017 (60 morts), Uvalde en 2022 (21 morts)... Alors pourquoi les Américains n'ont-ils pas interdit cette arme depuis longtemps? Pour répondre à cette question, nous devons faire un bref retour en arrière dans l'histoire des Etats-Unis.
Dans son livre The Gunning of America, l'historienne Pamela Haag écrit: «Nous sommes nés avec une culture des armes. Les Américains ont une relation extraordinaire, unique et intemporelle avec les fusils, qui a commencé avec les milices de la guerre révolutionnaire et s'est développée à partir de là.»
Dans le Far West, le fusil Winchester est devenu le symbole de l'homme qui défendait sa famille contre les Indiens et les animaux sauvages. Son inventeur, Oliver Winchester, utilisa des légendes telles que Buffalo Bill et Calamity Jane comme supports publicitaires. Après la Première Guerre mondiale, son fils William a lancé «la campagne publicitaire nationale la plus importante et la plus sophistiquée jamais entreprise par un fabricant d'armes», décrit Pamela Haag.
La mythification du fusil n'explique pas à elle seule le succès de l'AR-15. Dans un premier temps, l'arme n'a pas connu de succès commercial. Même la National Rifle Association (NRA) a fait une croix sur cette arme semi-automatique, car elle n'était pas adaptée à la chasse et bien trop puissante pour repousser d'éventuels cambrioleurs. Il faut dire qu'elle avait mauvaise réputation. Elle était considérée comme une «arme noire» parce qu'elle n'avait pas de crosse en bois.
Après le 11 septembre 2001, tout a changé. Les soldats en Irak et en Afghanistan ont exhibé leur M-16, devenant ainsi les meilleures égéries pour la vie civile. «Il n'y a jamais eu de meilleure promotion dans l'histoire», explique Doug Pinter, ancien président de la National Shooting Sports Foundation (NSSF).
Lorsque l'interdiction des armes d'assaut a été levée en 2004 aux Etats-Unis, presque tous les fabricants ont commencé à promouvoir leur propre version de l'AR-15. Ils avaient de bonnes raisons de le faire. La marge par unité est de 1000 dollars, soit environ cinq fois plus qu'un fusil normal. Les ventes de l'AR-15 ont explosé avec l'élection de Barack Obama. Les habitants des zones rurales, majoritairement blancs, se sont rués sur cette arme, et l'industrie a déclaré Obama en 2009, ironiquement, «vendeur de fusils de l'année».
Les fabricants ont transformé l'arme en gadget pour les consommateurs. «La meilleure comparaison avec le fusil AR-15 est la casquette de baseball que l'adolescent porte à l'envers», explique Doug Pinter. «Ce n'était pas cool avant que cela ne devienne soudain très cool». Un effet de mode, donc.
En parallèle, presque toutes les notices de sécurité ont été retirées. «Cela signifie qu'aujourd'hui, un jouet qui prend la forme d'un fusil doit répondre à plus de critères de sécurité qu'un vrai», constate Pamela Haag.
La polarisation croissante de la politique américaine a également touché l'AR-15. Désormais, même les Américains qui ne sont pas des férus d'armes à feu ont acheté ce fusil pour faire passer un message. Les politiciens conservateurs se font photographier avec, parfois avec leur femme et leurs enfants. L'arme est devenue un «f-you à l'adresse de la gauche», lance Grover Norquist, militant en faveur de la réduction des impôts.
Le deuxième amendement de la Constitution américaine autorise en principe la possession d'armes. L'AR-15 est devenu un sanctuaire pour les conservateurs américains. Il existe aujourd'hui de véritables icônes, comme l'adolescent Kyle Rittenhouse, qui a tué deux personnes avec cette arme lors d'émeutes dans la ville de Kenosha (Wisconsin) à l'été 2020 et qui a malgré tout été acquitté.
L'obsession des conservateurs américains pour l'AR-15 n'était pas prête de s'éteindre. Il y a eu d'autres massacres avec cette arme. En réaction, les démocrates ont demandé des lois plus dures, voire une interdiction. Et les républicains ont bloqué ces réformes au Congrès.
Ironie de l'histoire, cette fois c'est un partisan de Trump qui est tombé sous les balles et le candidat a lui-même a faillit y passer. A voir si la droite conservatrice continuera, à la place d'interdiction, d'offrir des «pensées et prières» aux victimes.
Cet article est déjà paru en 2023, nous l'avons adapté.