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Voici le prix à payer pour perdre sa nationalité américaine

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J'ai voulu rendre mon passeport américain et ça a été un calvaire

Oubliez les marathons et baignades en eau froide: si vous cherchez un challenge personnel pour 2026, je recommande la procédure de renonciation à la citoyenneté américaine. Vous en sortirez éprouvé, mais grandi.
02.01.2026, 07:0502.01.2026, 07:05
Michael Shepherd
Michael Shepherd

«Land of the free, home of the brave.» En 2025, ces mots sonnent comme une mauvaise plaisanterie. Le «pays de l'opportunité» se mue de plus en plus en «pays de l'opportunisme». Après 32 ans de citoyenneté américaine, j’en ai personnellement eu un peu marre.

Avec le deuxième mandat de Donald Trump et le démantèlement accéléré de la démocratie américaine qui l’accompagne, les quelques ambitions que j’avais encore de vivre un jour aux Etats-Unis se sont définitivement évaporées. Je suis même prêt à renoncer au privilège d’être éventuellement libéré par une unité de la Navy en cas de prise d’otage.

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Des agents de l’ICE interpellent un homme après une audience au tribunal de l’immigration. Pas très fier de mon pays.Image: keystone

Cela mijotait en moi depuis longtemps, et grâce à un savant mélange de censure scientifique, de Robert Francis Kennedy Jr. propulsé ministre de la santé, de frasques du DOGE de Musk, de raids de l’ICE et j'en passe, ma décision est prise: je ne veux plus faire partie de ce pays.

Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

Ce qui suit est le récit, pas entièrement sérieux, d’un gars un peu maladroit passé à la moulinette de la bureaucratie américaine.

Diagramme de Venn: les personnes à écouter lorsqu’il s’agit de renoncer à sa nationalité

Voilà le prix à payer pour perdre sa citoyenneté américaine
(Je suis ce gars.)Image: watson

Pas de cheat code

Première pensée: n’y a-t-il pas de raccourci? Ne pourrais-je pas être «déchu de force» de ma nationalité si je brûle un drapeau américain devant l’ambassade, insulte le président ou encore, hérésie, si j'achète une voiture à faible consommation? Malheureusement, je n’ai trouvé aucune indication sur le sujet (si vous disposez d'informations que je n'ai pas, laissez-moi un commentaire).

Impossible d'y échapper: l’obligation fiscale

Toute personne possédant la citoyenneté américaine est imposée par les Etats-Unis, même si elle vit à l’étranger et paie déjà des impôts dans un autre pays. Cela peut paraître aberrant, mais les Etats-Unis ne sont pas les seuls à fonctionner ainsi. L’Erythrée applique, par exemple, le même principe.

La Suisse a conclu plusieurs conventions de double imposition avec les Etats-Unis, ce qui permet d’être exonéré jusqu’à un certain niveau de revenus. La déclaration fiscale américaine doit néanmoins être remplie chaque année. De nombreux expatriés américains l’ignorent et ne remplissent jamais de déclaration. J’en faisais partie.

Il est fortement recommandé à toute personne souhaitant renoncer à sa nationalité de régulariser sa situation fiscale, car les Etats-Unis peuvent refuser la restitution du passeport, par exemple s’ils soupçonnent une tentative d’évasion fiscale.

Pour ceux qui n’ont jamais déposé de déclaration fiscale américaine, il existe la procédure dite de «streamlining». Une sorte d’auto-dénonciation sans sanction, qui consiste à rattraper les déclarations des cinq dernières années.

«… de mon plein gré, sans aucune contrainte ni influence indue»
Extrait de la déclaration de renonciation»

Contrairement à la déclaration suisse, la déclaration américaine ne se remplit pas tranquillement en une matinée avec deux tasses de café. La plupart des expatriés font appel à des entreprises spécialisées, même lorsqu’ils ne sont, comme moi, que de jeunes salariés sans fortune.

Première étape: la déclaration d’impôts

Je contacte donc une société fiscale à Zurich, en choisissant sciemment une entreprise dont les bureaux ne se trouvent pas à la Bahnhofstrasse ou autre artère cossue. Après plusieurs échanges, je reçois enfin un devis: 8000 francs suisses pour la procédure.

Disbelief

Je finis par tomber sur une société internationale proposant un logiciel permettant de remplir la déclaration en ligne, un peu comme en Suisse. Prix: 749 euros. A ce stade, c'est une bouchée de pain.

Si vous choisissez cette voie, préparez-vous à quelques étrangetés. Si vous avez plusieurs sources de revenus, il faut indiquer pour chacune le montant d’impôts payé en Suisse. Il vous faudra donc calculer, à l’aide de tableaux Excel, la part d’impôt correspondant à chaque revenu.

Contrairement aux autorités suisses, l'IRS, l’administration fiscale américaine, ne veut pas connaître le solde de vos comptes à la fin de l’année, mais le montant maximal qu’ils ont atteint à un moment quelconque durant l’année.

S’ensuit donc une exploration déprimante de mes maigres finances. Après avoir exporté toutes mes transactions bancaires et les avoir triées dans Excel par solde restant, une chose est claire: je gère très mal mon argent.

Je finis par croire que tout est correctement rempli. Les données doivent encore être vérifiées par un «tax professional». Celui-ci m’informe que je dois également déclarer ma caisse de pension.

Petite précision: si je dépose ma déclaration avant le 15 juin 2025, je peux encore prétendre à un «Covid stimulus», une aide financière versée par le gouvernement américain pendant la pandémie. Il s’agit de plus de 1000 dollars: me voilà motivé à me lancer dans toute cette paperasse.

Je déclare donc ma caisse de pension et mon troisième pilier, ouvert jadis avec un optimisme excessif et oublié après le premier versement. C’est précisément ce qui éveille les soupçons du «tax professional». Qu’est-ce qu’un troisième pilier? On me demande de remplir un formulaire supplémentaire, facturé 200 euros.

Mon frère, qui suit la même démarche, n’a pas eu besoin de ce formulaire. J’essaie de l’expliquer à la personne en charge et de détailler le système suisse de prévoyance. Quoi de plus sympa que passer un dimanche ensoleillé à rédiger un interminable e-mail sur notre système de retraite? Les échanges se font par e-mail, avec un délai de réponse d’environ deux jours. La date limite pour le «Covid stimulus» approche dangereusement.

John Oliver

Finalement, tout est en ordre et je reçois la déclaration définitive. Surprise: contrairement au calcul provisoire, je dois soudainement 1079 dollars d’impôts pour l’année 2023.

Je n’y comprends rien. En 2023, j’ai gagné moins que les autres années et je suis largement en dessous du seuil d’imposition, situé autour de 120 000 dollars annuels, environ 95 000 francs suisses. Mais j'imagine qu'une salle de bal présidentielle doit être financée d'une manière ou d'une autre.

Deux options s’offrent à moi: envoyer la déclaration telle quelle et espérer toucher le «Covid stimulus», ou tenter de comprendre, via des e-mails espacés de deux jours, si une erreur s’est glissée ou si je n’ai tout simplement pas compris le génie du système fiscal américain.

Je choisis la première option:

Direction le print shop. Oui, il faut imprimer. Plus de 200 pages, à envoyer en recommandé au Texas. Premier jalon franchi.

Place aux choses sérieuses: la renonciation

Pour la renonciation proprement dite, il faut s’inscrire en ligne auprès de l’ambassade des Etats-Unis, située à Berne.

Je reçois un questionnaire par e-mail dans lequel je dois expliquer les raisons pour lesquelles je souhaite abandonner ma nationalité. Je m’abstiens soigneusement d’invoquer des motifs politiques. A la place, j’explique simplement que les Etats-Unis et moi nous sommes éloignés au fil du temps et que je suis désormais plus heureux avec la Suisse.

«La renonciation à la citoyenneté américaine est un acte grave et irrévocable, qui mérite une réflexion approfondie»

Dans toute cette correspondance, on me rappelle avec insistance la gravité de ma décision. Les termes «grave», «irrévocable» et «nécessitant mûre réflexion» reviennent sans cesse. Des mots que je trouverais plus appropriés pour décrire ce qui se passe actuellement à la Maison-Blanche. Le fait que je me réjouisse secrètement de cette renonciation semble totalement inconcevable pour les autorités américaines.

Visite à l'ambassadde

Die US-Botschaft am Freitag, 5. Juli 2013 in Bern. (KEYSTONE/Gian Ehrenzeller) *** NO SALES, NO ARCHIVES ***
L’ambassade des Etats-Unis à Berne.Image: KEYSTONE

Je finis par être convoqué à l’ambassade à Berne pour remettre définitivement mon passeport. Lorsque je me présente devant le bâtiment avec une ponctualité toute suisse, soit un quart d’heure d’avance, et que j’aperçois le drapeau américain flotter au vent, je suis surpris de ressentir une émotion étrange. Aussi peu que je m’identifie aujourd’hui aux Etats-Unis, ce pays a tout de même fait partie de mon identité depuis l’enfance.

Après avoir passé un contrôle de sécurité minutieux, avec détecteur de métaux, scanner à bagages et test d’explosifs, je me retrouve dans une salle avec plusieurs guichets. Là, ma nostalgie disparaît rapidement.

Sur le mur trône le portrait présidentiel façon mugshot de Donald Trump. A côté, le visage du vice-président J.D. Vance, qui me fait immédiatement penser aux mèmes «Rare Vances», et celui du secrétaire d’Etat Marco Rubio, pour lequel je n’éprouve pas non plus une grande sympathie.

Voici à peu près comment on est accueilli à l’ambassade. (photomontage)
Voici à peu près comment on est accueilli à l’ambassade. (photomontage)

Devant moi se trouve une imprimante portant l’inscription «US-Letter only». Bien sûr, les Etats-Unis ont leur propre format de papier. Tout comme ils persistent à utiliser les pénibles unités de mesure impériales.

Les pays utilisant le format ISO A4 en bleu. Le format US-Letter en rouge.
Les pays utilisant le format ISO A4 en bleu. Le format US-Letter en rouge.Image: Wikipedia

Même avant le contexte politique actuel, je dois reconnaître que je ne me suis jamais fait à ces particularités.

Un jeune employé finit par m’appeler au guichet et me demande, une nouvelle fois et mot pour mot, d’expliquer pourquoi je souhaite renoncer à mon passeport. L’entretien est heureusement détendu et ressemble davantage à une formalité. Je n’ai d’ailleurs plus besoin de réciter à voix haute le «Oath of Renunciation», la déclaration de renonciation, la main posée sur une Bible. Il me suffit de lire le texte en silence et de le signer.

«Je souhaite renoncer officiellement à ma nationalité américaine, conformément à l'article 349(a)(5) de la loi sur l'immigration et la nationalité de 1952, telle que modifiée, et en vertu de celle-ci, je renonce par la présente de manière absolue et totale à ma nationalité américaine, ainsi qu'à tous les droits et privilèges, devoirs, allégeance et loyauté qui y sont associés. Je fais cette renonciation de manière intentionnelle, volontaire et de mon plein gré, sans aucune contrainte ni influence indue.»
La déclaration de renonciation

Il ne me reste plus qu’à payer, puis je pourrai partir. Attendez: payer? Quoi donc?

Eh oui, on ne renonce pas gratuitement à sa nationalité américaine. Le privilège de ne plus être citoyen des Etats-Unis me coûte encore 2350 dollars. Alors certes, Donald Trump a bien fait chuter le cours du dollar, mais j’espère malgré tout recevoir le «Covid stimulus».

Je vais changer l’argent au guichet CFF. La dame me regarde avec perplexité lorsque je lui demande si elle peut me donner les billets en grosses liasses bien épaisses, comme dans les films. Ce n’est p ...
Je vais changer l’argent au guichet CFF. La dame me regarde avec perplexité lorsque je lui demande si elle peut me donner les billets en grosses liasses bien épaisses, comme dans les films. Ce n’est pas possible. Dommage.Image: michael shepherd

On me remet ensuite un reçu papier, ridiculement petit. Et je peux partir.

C'est fait.

Enfin presque.

Officiellement, je ne serai totalement déchu de ma nationalité qu’une fois le «Certificat de perte de nationalité» reçu par courrier. Cela peut encore prendre plusieurs mois.

Les suites

Quelques semaines plus tard, je reçois du courrier. Une enveloppe toute simple, contenant un chèque correspondant au «Covid stimulus». Reste à savoir où encaisser un tel chèque. D’après mes informations, seule l’UBS le propose encore, et uniquement pour ses clients.

Je décide donc d'ouvrir un compte UBS, ce qui devrait être beaucoup plus simple maintenant que je ne suis plus citoyen américain. Evidemment, l’ouverture de compte en ligne tourne immédiatement au fiasco. Je dois me rendre en personne dans le temple de marbre de la Bahnhofstrasse, à Zurich, et me sentir une fois de plus comme un escroc, puisque je ne souhaite pas réellement devenir client UBS, mais uniquement encaisser ce chèque.

Le bâtiment d'UBS à la Bahnhofstrasse de Zurich
Voici une agence bancaire bien sobre, l'UBS zurichoise de la Bahnhofstrasse.Image: UBs

Un apprenti très sympathique et sa collègue me parlent de leurs loisirs et me guident pendant 20 minutes en anglais à travers la procédure d’ouverture de compte. Oui, moi, être socialement inapte, je n’ai évidemment pas osé préciser, après qu'on m'a accueilli en anglais à cause de mon nom de famille, que je parle suisse allemand. Au bout d'un moment, il était trop tard. J’ai même donné mon adresse avec un accent américain. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi?

Mon visage pendant tout l’entretien:

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Chers collaborateurs de l’UBS, si vous lisez ceci: je suis vraiment désolé.

La facture finale

Un peu plus tard, je reçois deux lettres de l’IRS. Il s’agit des factures pour les deux années durant lesquelles je dois, pour des raisons qui m’échappent toujours, des impôts aux Etats-Unis. Une fois 1178 dollars, une autre fois 79 dollars. Avec un délai de paiement très généreux de quatre jours.

Je tente de régler la somme par carte de crédit, ce qui entraîne immédiatement le blocage de ma carte. Au deuxième essai, cela fonctionne enfin.

J’espère maintenant ne plus jamais avoir affaire à l'administration américaine. C’est terminé. Je me sens comme dans les minutes qui suivent une séance chez l'hygiéniste dentaire. C'est une sensation formidable.

En résumé

Les coûts:

  • Streamlining: 749 euros, soit 724 francs suisses
  • Impressions au print shop: 18 francs
  • Envois DHL de la déclaration fiscale: deux fois 69.50 francs. (La première étiquette achetée en ligne n’a pas fonctionné au point de service, j’ai donc dû repayer. Le remboursement n’a toujours pas eu lieu)
  • Impôts: 1257.96 dollars américains, soit 1022.70 francs
  • Frais de renonciation: 2350 dollars, soit 1976.60 francs
  • Covid stimulus: -1256 dollars, soit -994 francs
Total: 2885 francs

Mais le sentiment de ne plus être citoyen américain, ça n'a pas de prix.

Evaluation finale:

  • Chicane financière: ⭐️⭐️⭐️ 3/5
  • Envie de hurler, la tête dans un coussin: ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ 5/5
  • Sensation de liberté retrouvée: ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ 5/5

Renoncer à la nationalité américaine, c'est coûteux, déroutant, pénible. Mais être citoyen d’un pays dirigé par un criminel multirécidiviste condamné, sexiste et mégalomane, entouré de comparses parfois encore plus douteux, et qui s’emploie activement à démanteler sa propre démocratie, l’est encore davantage. Je ne regrette pas une seule seconde de ce parcours du combattant; je ne peux que le recommander.

Adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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Video: watson
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