Trump est dépassé en Iran et cet expert explique pourquoi
Depuis trois semaines, l'organigramme du régime iranien, les cercles rouges ne cessent de s'additionner. Israël et les Etats-Unis en ont après la tête du régime du régime théocratique des mollahs.
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Jusqu’ici, cela ne semble avoir eu guère d'effets en Iran. Les puissants Gardiens de la révolution continuent de tirer des missiles et des drones sur les États voisins du Golfe. Malgré les récentes menaces de Donald Trump, le détroit d’Ormuz reste bloqué et fait exploser les prix du pétrole.
Mahdi Rezaei-Tazik est politologue et expert de la région. Il commente cette situation dont l'issue peine à se dessiner.
Sur l'intervenant
Malgré des bombardements d’une violence extrême et l’élimination de ses principaux dirigeants, le régime iranien ne vacille pas jusqu’ici. Comment l’expliquer?
Mahdi Rezaei-Tazik: Le régime iranien doit être compris comme une structure décentralisée de pouvoir, profondément enracinée, qui se prépare depuis des décennies à une grande guerre contre les États-Unis et Israël.
Trump a-t-il sous-estimé le régime des mollahs?
Oui. Cela tient aussi au fait que, depuis des décennies, le pays n’est plus gouverné par les mollahs, mais en réalité par les Gardiens de la révolution. Par le passé, ceux-ci ont à plusieurs reprises menacé de régionaliser la guerre et de bloquer le détroit d’Ormuz en cas d’attaque. Donald Trump n’avait sans doute pas envisagé qu’ils mettraient réellement tout cela à exécution.
Et l'Europe est désormais impliquée.
Qui, à cause de la guerre en Ukraine, dépendait déjà du pétrole et du gaz de la région du Golfe. Le renchérissement des sources d’énergie, le manque de moyens des Européens pour sécuriser le détroit d’Ormuz, mais aussi la crainte d’une déstabilisation totale de l’Iran et des vagues de réfugiés qui en découleraient, ne sont que quelques-unes des raisons pour lesquelles l’Europe oppose un refus clair à Donald Trump.
Donald Trump et Benjamin Netanyahu appellent les Iraniens à descendre à nouveau dans la rue. Doivent-ils le faire?
Il existe au moins cinq raisons pour lesquelles la population ne descendra pas dans la rue. Premièrement, la guerre engendre un profond sentiment d’insécurité. Deuxièmement, depuis plusieurs jours, le régime menace toute personne qui manifesterait de mort ou d'être désignée comme ennemi de l’État.
Ensuite?
Troisièmement, beaucoup sont tiraillés entre le rejet du régime et l’amour de leur patrie, ils doivent assister à la destruction des infrastructures du pays sous couvert de lutte contre le régime. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui constatent la résilience du régime, ce qui renforce les sentiments nationaux et une certaine cohésion dans le pays. Quatrièmement, certains redoutent l’effondrement de l’Iran. Cinquièmement, le régime remplit les rues de ses partisans et les contrôle ainsi.
De nombreux opposants au régime espéraient qu'une attaque américaine, aiderait ceux qui aspirent à la démocratie en Iran.
L’histoire de la région montre clairement qu’on ne peut pas instaurer la démocratie à coups de bombes. À mon avis, l’Iran ne fait pas exception. S’ajoute à cela le fait que les États-Unis ont désormais reconnu publiquement que la démocratisation du pays n’était pas leur objectif.
Donald Trump a-t-il donc échoué?
Jusqu’à présent, oui. Le régime est toujours au pouvoir, il contrôle le détroit d’Ormuz, les prix de l’énergie augmentent et il menace de représailles si les infrastructures iraniennes sont de nouveau attaquées, et ce uniquement avec des missiles et des drones. L’espace aérien, en revanche, est largement sans protection, l’Iran ne dispose pas d’avions de combat modernes.
Quel cartes le régime iranien a-t-il encore en main?
Outre le détroit d’Ormuz, une autre voie maritime importante, Bab el-Mandeb, que l’on appelle en français «la porte des Larmes». C’est un détroit large d’à peine 30 kilomètres, qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden. Les Houthis au Yémen, alliés du régime de Téhéran, pourraient le bloquer et ainsi compliquer les exportations de pétrole saoudien.
Donald Trump envoie deux signaux contradictoires. S'il s’arrête maintenant, le régime iranien ne sortira-t-il pas renforcé de la guerre?
Le régime est affaibli, mais il se présentera comme vainqueur, parce qu’il a survécu à la plus grande guerre qu'il a menée jusqu’ici. S’il allait vers la population, s'ouvrait vers la société et, après la guerre, obtenait un allègement des sanctions internationales contre l'Iran, améliorant ainsi l’économie du pays, alors le régime des mollahs pourrait effectivement en sortir renforcé.
Jugez-vous réaliste que le régime se modère? Les mollahs viennent de choisir Mojtaba Khamenei, un tenant de la ligne dure, comme nouveau guide de la révolution.
On ignore si Mojtaba Khamenei est encore en vie et s’il est en mesure d’exercer le pouvoir. On ne sait pas s'il a réellement écrit la lettre publiée en son nom sur la chaîne des Gardiens de la révolution. Ils restent l’institution la plus puissante du pays.
Les Gardiens résistent-ils à la pression de la guerre?
Jusqu’à présent, je ne vois pas de division parmi eux. Eux aussi agissent de manière très décentralisée. Les hauts responsables ont été éliminés, mais ils continuent de fonctionner. Je ne peux pas dire s’il y aura tôt ou tard une scission des Gardiens de la révolution, ou si une aile se déclarera neutre en faveur d’une transition démocratique. Il n’est pas non plus exclu qu’une aile réellement disposée au dialogue s’impose et arrive au pouvoir.
Faudrait-il désormais un cessez-le-feu ou de nouveaux bombardements?
Certains craignent que le fait de poursuivre la guerre ne conduire le pays à sa désintégration.
En fin de compte, le pays a besoin, indépendamment du régime, de ses infrastructures et de son appareil de défense. Au début, beaucoup étaient favorables à la guerre. Mais à mesure que les infrastructures ont été détruites et que le nombre de victimes augmente, la question devient pour beaucoup de plus en plus pressante: 'comment vais-je encore pouvoir vivre ici à l’avenir?' En Iran, 70% des besoins énergétiques sont couverts par le gaz. Les attaques contre les installations gazières touchent donc directement la population.
Le mouvement démocratique a-t-il encore une chance en Iran?
L’avenir de l’Iran est indéniablement laïque. Les gens ont vu ce que pouvait provoquer un régime islamique, une religion d’État. Mais il est difficile de dire quand une véritable transformation sera possible. Pour cela, il faudrait que l’armée et les Gardiens de la révolution se déclarent neutres.
Et l'opposition au régime?
L’opposition, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, devrait coopérer, au lieu de chercher à s’emparer du pouvoir. Reza Pahlavi (l'héritier du dernier Shah, ndlr) est soutenu par de nombreux médias. Mais sans l'opposition iranienne, il lui sera très difficile de rassembler le peuple derrière lui.
