«La Russie est comme un patient se vidant de son sang par une artère»
Arrivé au portail principal du lieu où je dois rencontrer Hendrik Remmel, je me fais alpaguer par le commandant de la garde: on ne peut pas simplement entrer comme ça, m'explique-t-on (non sans raison). Nichée idylliquement dans le quartier de villas hambourgeois de Blankenese, l'Académie de commandement de la Bundeswehr (armée allemande) abrite le German Institute for Defence and Strategic Studies (GIDS), le think tank de l'armée allemande.
Une fois le commandant de la garde enfin convaincu de la régularité de ma visite, l'accueil réservé par Hendrik Remmel et son chef de presse n'en est que plus chaleureux. Cet historien et capitaine de la troupe blindée, à l'allure juvénile, est l'un des analystes les plus sollicités du GIDS. La chaîne de télévision allemande ZDF, entre autres, le consulte régulièrement pour son analyse des conflits.
L'impact de l'Iran sur l'Ukraine et la Russie
Dans la guerre en Iran, un accord de paix se dessine malgré toutes les difficultés. Quel bilan tirer de ce conflit?
Hendrik Remmel: Il existe un consensus pour dire que la guerre en Iran a été une erreur stratégique colossale des Etats-Unis. Donald Trump a sans doute fini par comprendre que le calcul américain traditionnel fondé sur l'hégémonie ne fonctionne plus.
Les coûts militaires, politiques et économiques sont énormes. Tout cela a des répercussions sur la guerre en Ukraine.
Lesquelles?
L'erreur stratégique des Etats-Unis d'attaquer l'Iran, c'est le peuple ukrainien qui la paie de son sang. Il faut le dire aussi clairement que cela. Il faudra du temps pour reconstituer les stocks de missiles antiaériens Patriot consommés au Moyen-Orient. Dans le même temps, ce n'est pas seulement l'Ukraine qui a subi un désavantage stratégique du fait de la guerre en Iran, mais aussi la Russie.
Comment cela?
Trump s'est rendu compte qu'il n'existe pas de solution simple pour l'Ukraine. C'est pourquoi les Etats-Unis se sont largement retirés des efforts diplomatiques de paix. La Russie perd ainsi sa position de prétendue grande puissance négociant, aux côtés des Etats-Unis, du sort de l'Ukraine. Les Américains disent: «la guerre en Ukraine ne nous intéresse plus, c'est aux Européens de la résoudre seuls». Or, négocier avec les puissances moyennes européennes, c'est précisément ce que Vladimir Poutine refuse.
Pourquoi donc?
Le président russe se voit au même niveau que la Chine et les Etats-Unis. Cependant, au moment où les Américains ont déplacé leur priorité diplomatique loin de la guerre en Ukraine, ils ont diplomatiquement rétrogradé la Russie au rang de puissance moyenne.
Si vous comparez la situation actuelle de la guerre en Ukraine à celle d'il y a un an, quelles sont les différences les plus frappantes?
Le fait que la Russie ait perdu l'initiative stratégique. En 2025, la Russie était nettement plus efficace avec son calcul d'usure qu'aujourd'hui. Sur les plans militaire et économique, elle n'était pas autant sous pression et bénéficiait d'un élan diplomatique venu de Washington, qui avait alors largement repris à son compte la vision russe de la fin du conflit. Sur les trois piliers classiques du pouvoir, diplomatie, économie et armée, la Russie réussissait globalement. Aujourd'hui, la situation se présente différemment sur ces trois dimensions.
La Russie pourrait mobiliser sa population, si elle veut poursuivre la guerre comme elle le faisait au début.
C'est précisément là la prémisse décisive: «si la Russie veut continuer comme avant». C'est là que réside une imprécision analytique dans certaines conclusions que l'on tire de la dynamique actuelle du conflit. L'hypothèse selon laquelle la Russie veut ou doit absolument continuer comme avant est erronée.
Les forces armées russes ont fait preuve d'une très grande capacité d'adaptation au cours des quatre années de guerre. Elles se sont adaptées plusieurs fois sur le plan doctrinal. Elles n'ont certes pas tout bouleversé, mais elles se sont adaptées aux conditions de manière à rester efficaces.
Et maintenant?
Maintenant, les Russes ont perdu l'initiative stratégique; pas seulement sur le plan militaire, mais, et c'est la particularité, aussi sur les plans économique et diplomatique. Cela ne signifie toutefois pas que les Russes doivent poursuivre cette guerre comme jusqu'à présent, avec des attaques frontales, des tactiques d'infiltration, des cadences de tir élevées et l'acceptation de pertes très importantes.
Alors comment?
Les Russes peuvent mener cette guerre à basse intensité encore bien plus longtemps. En disant simplement: «Nous restons exactement là où nous sommes, nous nous enterrons, nous n'avons besoin que d'une fraction des soldats et des moyens militaires pour tenir le territoire que nous avons conquis».
Mais cela contredit les déclarations de Poutine, qui affirme que tout le Donbass doit être conquis. Et de nouvelles échéances sont sans cesse annoncées.
Oui, c'est précisément le dilemme stratégique dans lequel Poutine s'est lui-même enfermé avec sa communication publique. Il a besoin d'une victoire, même minime. Il doit pouvoir vendre quelque chose à sa population. Et c'est exactement cette victoire que les Ukrainiens ne veulent pas lui offrir, parce qu'ils n'y sont pas contraints. Sur le plan militaire, ils sont actuellement en position de pouvoir tenir le Donbass encore longtemps.
👉 L'actu en direct sur la guerre en Ukraine, c'est ici
Quel effet cela a-t-il sur les objectifs de Poutine?
L'objectif supérieur de sa guerre d'agression reste le retour de la Russie, de l'empire russe, au statut de grande puissance, dans une tradition nationale-russe. Les objectifs concrets à atteindre en Ukraine pour y parvenir ont été sans cesse adaptés: de la frappe décapitante à la grande guerre d'usure. Et maintenant, la direction politique russe, et surtout Poutine, doit réfléchir à la suite. Cependant, les moyens stratégiques disponibles pour cela s'amenuisent, tant sur les plans diplomatique, économique et militaire.
Que reste-t-il alors aux Russes?
Actuellement, le seul levier dont disposent encore les Russes, c'est de terroriser la population ukrainienne avec des armes à longue portée. Cela fonctionne de mieux en mieux, parce que les Ukrainiens manquent des missiles antiaériens correspondants. C'est aussi pour cela que l'on constate une hausse des cadences de production de types de missiles russes, comme l'Iskander-M et le Kinjal. Mais, au fond, une telle campagne est un signe de faiblesse militaire. Le temps joue en faveur de l'Ukraine, à condition que les Russes ne trouvent pas de nouvelle solution. Mais j'en suis sûr:
Quelle pourrait être une telle solution pour Poutine?
Dans une guerre aussi complexe et figée, où il n'y a pratiquement plus de surprises, il n'existe pas de «solution miracle» militaire.
Au sud, les Ukrainiens menacent la domination russe sur la Crimée. Et les Russes cherchent justement un moyen de stopper cette hémorragie.
Il s'agit donc d'un changement de stratégie pour la Russie?
Au cours des trois dernières années, Poutine et son administration présidentielle n'ont pas eu à prendre de décisions stratégiques, parce que tout se déroulait plus ou moins selon leurs souhaits. Ils n'ont certes pas obtenu la victoire rapide espérée, mais ils ont conservé l'initiative stratégique et enregistré des progrès constants. Maintenant, ils doivent chercher des moyens de regagner cette initiative par des moyens techniques, doctrinaux, économiques et diplomatiques.
Sommes-nous peut-être en train d'assister, malgré tout, au tournant où la Russie reconnaît que cette guerre doit cesser?
Les guerres sont trop complexes et multifactorielles pour pouvoir être prolongées causalement par extrapolation. Dans une guerre, tout et rien peut arriver. Les prédictions ne sont donc jamais sérieuses sur le plan analytique; au mieux, une projection est possible. Je répondrais donc à votre question ainsi: pour l'instant, peu d'éléments indiquent que cette guerre va se terminer prochainement. Dans tous les scénarios n'impliquant pas la poursuite de la guerre, la Russie a actuellement plus à perdre qu'à gagner.
Mais il pourrait quand même se produire, au sein de la société russe, un point de rupture qui mènerait, par exemple, à un coup d'Etat contre Poutine. L'ancien champion du monde d'échecs Garry Kasparov a estimé que la Russie pardonne tout à son dirigeant, sauf une guerre perdue.
Poutine, officier formé au KGB, a eu 25 ans pour éliminer tous ses opposants politiques et bâtir un appareil sécuritaire tourné avant tout vers l'intérieur. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles la Russie n'a pas réussi militairement en Ukraine en 2022.
Bien sûr, un coup d'Etat ne peut être totalement exclu. Mais quand je vois ce qu'il faudrait pour qu'un coup d'Etat contre Poutine se produise dans la Russie d'aujourd'hui, c'est selon moi un scénario négligeable.
Mais cette guerre doit bien finir un jour, d'une manière ou d'une autre.
Doit-elle vraiment? Elle peut aussi durer des décennies. Les exemples historiques en ce sens ne manquent pas.
Pour nous, la paix est l'état normal.
Il est tout à fait compréhensible, étant donné notre contexte culturel, de penser que la guerre est une anomalie et la paix la norme. Sauf que cela n'a jamais été vrai. Ça n'a toujours été qu'une illusion née de notre vision eurocentrée du monde, et ce, depuis que l'Europe a construit et préservé sa paix et sa richesse sur le dos d'autres peuples, et avec énormément de sang versé. Maintenant, ce phénomène qu'est la guerre, qui n'a jamais disparu du monde, revient en Europe, parce qu'un acteur, la Russie, ne respecte plus la prémisse de la paix.
Et qu'en est-il de la société russe?
Tant que Poutine garde une chance, sur le champ de bataille, d'atteindre ses objectifs stratégiques, même sans avoir l'initiative, il poursuivra cette guerre. Et la société russe est désormais endoctrinée par son régime autoritaire et orienté vers le conflit systémique avec l'Occident. Donc, si des moyens militaires semblent nécessaires pour atteindre un objectif dans ce qui est présenté comme une lutte de survie de la Russie face à un Occident agressif, ils seront employés.
Cela signifie qu'il n'y aura, dans un avenir prévisible, plus de paix possible avec la Russie de Poutine.
Nous devons comprendre la manière de penser russe. Pour nous, paix et cessez-le-feu sont en pratique la même chose. Nous croyons que le silence des armes signifie la fin du conflit. Dans la culture stratégique russe, ce n'est pas le cas. On y distingue bor'ba et vojna. Bor'ba peut se traduire par conflit, lutte, confrontation; et vojna désigne la guerre. Pour les Russes, les frontières entre ces deux notions sont fluides. Et ce n'est pas parce que la guerre s'arrête de fait, c'est-à-dire que les combats cessent, que la confrontation est terminée pour la Russie.
Qu'est-ce que cela implique?
Poutine et son administration présidentielle pourraient, dans un avenir proche, conclure que les objectifs stratégiques ne sont plus atteignables par des moyens militaires, et que Poutine accepte donc un cessez-le-feu. Tout en sachant que l'Occident associe l'arrêt des combats à la paix. Mais pour la Russie, cette pause des combats ne signifie qu'une chose: la possibilité de reconstituer ses forces armées pour pouvoir attaquer à nouveau. Nous devons comprendre cette dynamique.
Que faut-il concrètement pour amener Poutine à la fameuse «table de négociation sérieuse», afin qu'au moins les combats cessent?
Poutine a besoin d'un succès minimal objectif, qu'il puisse vendre au maximum sur le plan intérieur. Ce serait la conquête complète des oblasts ukrainiens de l'est, Donetsk et Louhansk. Or, les Ukrainiens ne les céderont pas, tant qu'ils n'y sont pas contraints militairement. Le reste du Donbass, les Ukrainiens peuvent le défendre efficacement sur la ligne le long de la rivière Oskil, avec une ceinture défensive urbaine et des positions désormais très fortement renforcées.
Abandonner volontairement cette ceinture défensive serait, pour l'Ukraine, une folie sur le plan militaro-stratégique. Dans le même temps, j'ai du mal à imaginer comment Poutine pourrait présenter le statu quo comme une victoire stratégique, notamment sur le plan intérieur.
Est-ce le facteur décisif?
Il s'agit avant tout de politique intérieure. Dans les objectifs à court et moyen terme de Poutine, il ne s'agit plus de poursuivre l'objectif supérieur, à savoir le retour au statut de grande puissance russe. Aujourd'hui, c'est hors de portée. Poutine n'est ni fou ni imprévisible. Il continuera certes de viser cet objectif, mais il sait qu'il ne peut, militairement, y parvenir, du moins en l'état actuel des choses. Néanmoins, pour que la société russe continue de le soutenir, s'il veut reconstituer ses effectifs militaires au détriment de l'économie et de la prospérité, il doit vendre une forme de victoire, quelle qu'elle soit. Il a besoin d'une version positive de ce qui s'est passé en Ukraine.
Comment pourrait-il encore y parvenir?
Cela m'échappe. Mais il existe toujours des scénarios que l'on doit considérer, sur la base des informations dont on dispose, comme peu réalistes. Ces derniers peuvent se produire malgré tout, même s'ils sont difficiles à imaginer.
Peut-être en recourant à l'arme nucléaire?
La doctrine nucléaire russe prévoit l'usage d'armes nucléaires tactiques dès lors que la perte d'un territoire souverain menace, ou en cas d'impérieuse nécessité opérationnelle. Les armes stratégiques ne seraient employées que si l'existence même de la Fédération de Russie était menacée.
Car, dans la réalité, il existe, entre le tabou et l'apocalypse nucléaire, un large éventail de possibilités. Mais je pense que Poutine ne jouera pas cette carte, parce qu'il sait que les dommages économiques et diplomatiques seraient bien plus élevés que le bénéfice militaire. Jouer sur la peur de l'escalade nucléaire est, pour Poutine, bien plus précieux que l'usage effectif d'armes nucléaires tactiques isolées.
A l'inverse, la perte de la Crimée pourrait-elle marquer la fin du régime de Poutine?
Je trouve absurde l'idée que la seule perturbation de la logistique russe entraînerait des gains territoriaux ukrainiens massifs, et que le front russe s'effondrerait simplement parce que Moscou a perdu l'initiative stratégique. Les gains de terrain russes obtenus jusqu'ici sont le résultat logique d'une campagne d'usure réussie contre la capacité de combat ukrainienne. Mais si l'on observe la situation d'ensemble depuis l'offensive de l'automne 2022, relativement peu de choses se sont produites en termes de gains territoriaux russes, même si de nombreuses personnes sont mortes des deux côtés.
Pourquoi pas?
Parce que les Ukrainiens, tout comme les Russes, ne disposent ni du personnel formé ni du matériel nécessaire pour mener des opérations de grande ampleur, c'est-à-dire une guerre de mouvement. Le mur de drones le long du front agit contre les deux camps.
Une comparaison historique s'impose à cet égard: en 1943, la Wehrmacht allemande engageait, dans la région de Koursk, 1000 soldats pour 1000 mètres de front. Chez les Ukrainiens, c'est en moyenne 15, ce qui illustre le manque de personnel dans l'infanterie. Ils parviennent certes à contrôler cet espace grâce aux drones. Mais ils ne disposent pas non plus, à l'arrière, de plusieurs brigades d'infanterie mécanisée en réserve, prêtes à forcer des percées opérationnelles.
Des robots de combat, que l'Ukraine a également nettement développés, pourraient-ils bientôt intervenir dans ce domaine?
L'usage de systèmes terrestres sans pilote a effectivement fortement augmenté au sein des forces armées ukrainiennes, c'est exact; il a été multiplié par cinq par rapport à l'année précédente. Mais nous sommes encore loin de pouvoir remplacer entièrement l'infanterie ou les forces mécanisées dans le combat interarmes, condition nécessaire à la reconquête de territoires. Les opérations offensives d'envergure menées par l'infanterie mécanisée en coordination avec des systèmes automatisés constitueront sans aucun doute l'avenir, et ce, dans toutes les armées du monde.
Sur le champ de bataille actuel, ces systèmes remplissent surtout des tâches tactiques liées au ravitaillement et au service sanitaire, mais aussi à la reconnaissance de combat.
En résumé, votre thèse est la suivante: puisque la paix avec la Russie de Poutine est illusoire, il ne nous reste, pour l'avenir, que la force militaire et la dissuasion.
C'est la seule option opportune pour l'Occident.
D'un point de vue purement stratégique, une autre option serait envisageable: envoyer des forces armées européennes en Ukraine et vaincre la Russie sur le plan conventionnel. Mais cela ne constitue pas, dans notre contexte stratégico-culturel, une option d'action acceptée, et ce, pour de bonnes raisons. Cela signifie que si nous ne voulons pas combattre contre la Russie, la seule alternative consiste à nous positionner de manière à ne pas avoir à le faire.
L'analogie pour l'avenir serait une nouvelle guerre froide avec la Russie, qui empêcherait au moins, dans le cadre de ce conflit de système, une nouvelle flambée de guerre.
S'agissant d'une guerre conventionnelle, cette analogie est juste. Mais la Russie exploite déjà les possibilités, y compris en dessous de ce que j'appelle le seuil létal, pour attaquer l'Europe. Et elle continuera de le faire. Espionnage, sabotage, cyberattaques, campagnes de désinformation: ce quatuor classique d'agressions hybrides va se poursuivre, tant que la Russie ne renoncera pas à ses ambitions de grande puissance.
Et que faisons-nous contre les attaques russes situées en dessous de ce «seuil létal»?
Il existe des modèles transposant l'idée européenne de dissuasion à des dimensions non létales. Dans le domaine cybernétique, on est déjà bien avancé. On envisage notamment de répondre à une cyberattaque russe massive par une cyberattaque équivalente. En Allemagne, nous restons encore prudents à ce sujet, mais plus on regarde vers l'Europe de l'Est, plus cette exigence se fait clairement entendre. Cela signifierait, par exemple, que si la Russie lance une cyberattaque massive contre les infrastructures énergétiques européennes, nous coupions en réponse les centrales nucléaires russes.
Que doit faire l'Europe pour cela, sur les plans politique et militaire?
La première question est celle de l'institution chargée d'organiser cette dissuasion. L'Otan? L'Union européenne? Des institutions alternatives comme la Joint Expeditionary Force (la coalition militaire multinationale d'intervention rapide dirigée par le Royaume-Uni) ou une nouvelle «coalition des volontaires»? Il n'existe pas de solution parfaite ici, seulement un arbitrage entre des options imparfaites.
Quelle est votre réponse à cette question?
L'Otan a l'avantage de déjà disposer de structures de commandement établies et, avec ses plans régionaux, d'une sorte de scénario tout prêt pour le cas de défense. Dans notre communication stratégique actuelle, il n'existe pas d'alternative. Il est à souligner que l'Otan reste pleinement capable d'assurer la dissuasion. Mais il existe, à tous les niveaux, une forte dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Vouloir s'en affranchir en quelques années est illusoire. La question centrale est: faisons-nous encore confiance aux Etats-Unis d'Amérique?
Sous Trump, ce n'est plus le cas.
Quiconque a lu les journaux ces deux dernières années sait que les Américains ne sont plus fiables sous cette administration. Et que les Etats-Unis déplacent leur priorité stratégique vers le Pacifique depuis l'époque de Ronald Reagan déjà.
Nous pouvons nous réjouir si les Américains restent à nos côtés, mais nous ne pouvons plus compter pleinement sur eux. A terme, les Etats-Unis ne seront plus, pour l'Europe, qu'un bonus stratégique en matière de sécurité, mais plus une garantie.
Qu'est-ce que cela implique?
Soit nous augmentons massivement la contribution européenne à l'Otan, et cela ne se fait pas du jour au lendemain. Il en va de même pour l'UE, qui ne dispose d'aucune structure de commandement ni d'aucun engagement de forces armées comparable à ceux de l'Otan. Soit nous créons délibérément une structure alternative, par exemple au sein de la Joint Expeditionary Force déjà établie, ou d'une coalition des volontaires, dotée d'une composante nucléaire intégrant l'Europe de l'Est et l'Ukraine.
Si vous passez en revue ces quatre ans et demi de guerre, concernant le rôle de l'Europe dans le soutien à l'Ukraine, où en est l'Europe aujourd'hui? Qu'avons-nous appris en matière de soutien à l'Ukraine?
Nous avons mieux compris que le destin de l'Europe dépend, dans une mesure non négligeable, de l'issue de la guerre en Ukraine. Mais nous n'acceptons pas la guerre comme faisant partie de notre réalité, et nous n'avons toujours pas saisi à quel point notre liberté a un prix élevé.
A quoi le voyez-vous?
Il existe de nombreux indices en ce sens. Ainsi, en Allemagne, en France, en Italie, et parfois même en Europe de l'Est, on trouve des pans politiques significatifs, à gauche comme à droite, qui sont clairement prorusses. Cela signifie que le changement fondamental d'époque nécessaire ne s'est pas encore opéré dans les esprits.
Est-ce à ce point grave?
Je n'ai pas de boule de cristal, mais je suis convaincu que les générations futures d'historiens porteront un jugement sévère sur l'Europe des années 2020. Je suis du moins heureux de ne plus avoir à avoir honte du rôle de l'Europe.
L'Europe avait justement besoin, après le choc de l'invasion russe, d'une courbe d'apprentissage.
Oui, mais cette courbe d'apprentissage reste bien trop plate, parce que l'invasion n'a pas été perçue de manière consensuelle comme un choc. Un problème de fond, c'est que nous n'avons toujours pas vraiment compris à quelle vitesse il faut agir. Les décisions stratégiques, la capacité d'adaptation et d'innovation des forces armées, l'industrie de l'armement, l'approche sociétale dans son ensemble, la résilience, les infrastructures critiques, les chaînes d'approvisionnement souveraines, etc.: tout cela doit évoluer bien plus vite que ce n'est actuellement le cas.
