Ce dissident chinois a réussi une fuite spectaculaire
Au moment d'approcher la côte sud-coréenne à bord de son embarcation, Dong Guangping était inconscient. Les vents côtiers, mais surtout les quelque 30 heures passées en mer l’avaient épuisé.
A bord d'un canot pneumatique de seulement trois mètres de long, équipé d’un petit moteur de 10 chevaux, le dissident de 68 ans a parcouru 400 kilomètres depuis Weihai, une ville portuaire de l’est de la Chine. Repéré in extremis par des pêcheurs sud-coréens, il a probablement échappé à la mort.
Quelques jours après son arrivée, l’avenir de ce critique du régime chinois reste incertain. Dong Guangping est toujours détenu par les garde-côtes sud-coréens. Il a toutefois franchi une étape importante vers sa liberté. Jeudi après-midi, un juge a refusé de délivrer un mandat d’arrêt à son encontre pour entrée illégale sur le territoire sud-coréen.
Les garde-côtes devraient néanmoins le remettre temporairement aux services de l’immigration, qui pourraient le placer dans un centre de rétention en vue d’une éventuelle expulsion.
Le dissident a déjà fait savoir qu’il souhaitait déposer une demande d’asile. Son objectif est de rejoindre le Canada, où vivent sa femme et sa fille, qu'il n'a pas revues depuis plus de dix ans.
Comme dans un film
Ce parcours digne d'une fiction ressemble à celui de nombreux dissidents chinois. Né à Zhengzhou, dans le centre de la Chine, durant la Révolution culturelle, Dong Guangping est issu d’une famille de hauts gradés militaires. Il a choisi de faire carrière dans la police.
Mais en 1999, il est brutalement licencié, après avoir signé une pétition publique marquant le dixième anniversaire de la répression sanglante du mouvement de Tiananmen.
Au printemps 1989, des centaines de milliers de Chinois étaient descendus dans les rues de Pékin pour dénoncer la corruption et réclamer davantage de possibilités de participer à la politique du pays. Dans la nuit du 3 au 4 juin, les dirigeants communistes avaient envoyé les chars pour mettre un terme au mouvement dans un bain de sang. Des milliers de personnes avaient alors été tuées.
L'évènement qui n'a jamais eu lieu
Près de 40 ans plus tard, le sujet reste tabou en Chine. Les événements de Tiananmen n’apparaissent ni dans les manuels d’histoire, ni au cinéma, ni dans la presse officielle.
Même les «mères de Tiananmen», ces proches des victimes qui se réunissent chaque année pour se recueillir et entretenir la mémoire de leurs disparus, sont depuis longtemps dans le viseur des autorités. Les déclarations qu’elles publient sont systématiquement censurées. Depuis plusieurs années, elles sont également empêchées de tenir leur rencontre annuelle dans un restaurant de Pékin.
Pour Dong Guangping aussi, le massacre de Tiananmen a marqué un tournant décisif. Dans les années 2000, il commence à militer en faveur de la démocratie. Il est emprisonné à plusieurs reprises par la police. Sa dernière incarcération remonte à 2014, après avoir réclamé l’organisation d’une commémoration des manifestations de Tiananmen.
Plusieurs tentatives de fuite
Au cours des onze dernières années, le Chinois a tenté à plusieurs reprises de quitter son pays afin de rejoindre sa femme et sa fille, déjà installées à Toronto. Mais les autorités chinoises imposent systématiquement une interdiction de sortie du territoire aux critiques du régime et aux dissidents.
Dong Guangping n’a pas échappé à cette règle et a donc tenté de fuir de façon clandestine. Mais, à plusieurs reprises, il est rattrapé par les tentacules de Pékin. En 2015, l'homme arrive même jusqu’en Thaïlande, où l’ambassade du Canada a déjà fait savoir qu’elle était prête à engager une procédure d’asile.
Mais sous la pression des autorités chinoises, il est toutefois expulsé vers son pays d’origine. En 2022, après avoir franchi illégalement la frontière vietnamienne, il est à nouveau renvoyé en Chine. Entre-temps, il a tenté de rejoindre Taïwan à la nage, à la seule force de ses bras, mais a dû rebrousser chemin.
Cette fois, son rêve pourrait se réaliser à la quatrième tentative. La Corée du Sud est en effet considérée comme une démocratie attachée aux droits humains. Mais le pays subit également une pression croissante de la Chine, son principal partenaire commercial depuis des années.
Lorsque Dong Guangping s'est présenté pour la première fois devant la presse sud-coréenne jeudi, il semblait marqué par son odyssée. Sa peau était profondément bronzée et, selon des militants proches, il n’a pratiquement pas dormi durant près de 50 heures, le temps qu'a duré sa fuite. Malgré cela, le Chinois se montre extrêmement confiant et son visage rayonne littéralement de joie. Son avenir demeure pourtant incertain.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
