Cet homme pourrait rendre la Hongrie méconnaissable
Ce dimanche soir, la Hongrie s’apprête à vivre une élection décisive. Depuis seize ans, Viktor Orban gouverne le pays avec son parti national-conservateur Fidesz, allié à la formation chrétienne-conservatrice KDNP.
Durant ces années de règne de la droite dure, la place de la Hongrie dans l’Union européenne (UE) s’est profondément transformée. À la base entré dans l’UE en 2004, en faisant figure de l’un des «bons élèves» d’Europe de l’Est, le pays a cependant progressivement pris ses distances avec Bruxelles, dès qu'Orban est arrivé au pouvoir.
Immigration, gestion de la pandémie de Covid-19, relations avec la Russie après l’annexion illégale de la Crimée en 2014, puis invasion de l’Ukraine: le parti Fidesz s’est régulièrement opposé aux positions européennes quant à ces sujets clefs.
A l’intérieur du pays aussi, le climat s’est durci, depuis le couronnement d'Orban: encadrement renforcé des universités, restrictions visant les personnes LGBTQI+, recul des droits des réfugiés et pressions accrues sur les médias indépendants.
Cette évolution aurait peu à peu nourri une contestation grandissante. Mais le mécontentement populaire semble surtout reposer sur des révélations répétées quant à la corruption au sein du pouvoir. Cela ajouté à la crise d'inflation de 2022-2023 et à la hausse du coût de la vie. Des conditions favorables à l’irruption politique de Peter Magyar, principal opposant d'Orban?
Mais qui est cet homme, et que propose-t-il aux hongroises et aux hongrois?
Les débuts en politique... au parti d'Orban
Né dans un milieu étroitement lié aux élites hongroises, fils d’un juriste réputé et d’une haute fonctionnaire du ministère de la justice, Peter Magyar a lui-même étudié le droit.
A la différence d’Orban, issu d’un environnement rural, il s’est formé dans les cercles urbains du pouvoir. Sa trajectoire politique commence après l’arrivée de Fidesz au pouvoir en 2010.
Avocat, puis actif dans le privé, il rejoint ensuite le parti d'Orban et obtient un poste au ministère des affaires étrangères. Lors de la présidence hongroise du Conseil de l’UE, il est envoyé à Bruxelles comme diplomate, où il reste jusqu’en 2018, occupant plusieurs fonctions.
Par la suite, il travaille dans des entreprises proches de l’Etat, sans jamais accéder au premier cercle de Fidesz.
Amour, scandale et rupture avec le parti d'Etat
Son ex-épouse, Judit Varga, connaît au contraire une ascension rapide au sein du gouvernement Orban, jusqu’au poste de ministre de la justice en 2019. Mais c'est tout de même à travers elle que Peter Magyar fera, plus tard, son entrée fracassante dans la vie politique nationale.
En janvier 2023, il enregistre secrètement une conversation dans laquelle Judit Varga évoque des pressions exercées par des responsables gouvernementaux sur des enquêtes pour corruption. Il dira plus tard avoir voulu se protéger au cas où Fidesz déciderait de les «sacrifier».
Le couple n'y survivra pas: il se sépare la même année, mais Magyar conserve l’enregistrement.
En février 2024, il apparaît alors que la présidente Katalin Novak a accordé sa grâce à l’adjoint d’un foyer pour enfants, accusé d’avoir aidé à dissimuler des abus sexuels sur mineurs. Judit Varga aurait contresigné cette décision.
À la sortie de ce scandale, les deux femmes quittent leurs fonctions. Peter Magyar publie alors son enregistrement, qu’il présente comme la preuve d’une corruption systémique.
Il quitte Fidesz, démissionne de ses postes dans des entreprises publiques et écrit sur Facebook:
En mars 2024, 50 000 personnes manifestent à Budapest contre le gouvernement. Peter Magyar s’appuie sur ce climat, sur les réseaux sociaux et sur quelques médias indépendants pour construire une nouvelle force politique. Avec ses alliés, il reprend la base d’une petite formation et lance le parti Tisza.
La naissance et l'ADN du parti Tisza
Dès les élections européennes de 2024, Tisza obtient 29,3% des voix. Peter Magyar entre alors au Parlement européen. Dans la même temporalité, le parti d'Orban Fidesz tombe à 44,8%, son plus mauvais score depuis son retour au pouvoir en 2010.
Sur le fond, Peter Magyar se distingue de fait d’Orban quant à l’ancrage européen de la Hongrie. Il affirme que «la Hongrie appartient à l’Europe, à l’Union européenne et à l’OTAN». Là où Orban critique régulièrement Bruxelles et bloque certaines décisions, notamment sur la Russie, Magyar se présente comme partisan d’une ligne plus coopérative.
Son thème central reste toutefois la corruption. Il parle d’une «mafia Orban» et promet d’examiner chaque contrat et chaque transfert d’argent.
Tisza ne rompt pourtant pas avec toute la droite hongroise. Sa ligne reste bourgeoise et conservatrice. Au Parlement européen, le parti siège dans le groupe du Parti populaire européen. Peter Magyar défend tout de même une politique d’autorité, et ne propose pas de changement majeur sur des questions comme la migration, par exemple.
Fin 2024, il écrivait que «l’entrée illégale sur le territoire d’un pays n’est pas un droit humain fondamental». Il soutient aussi le maintien de la clôture érigée à la frontière, tout en estimant qu’une telle politique devrait pouvoir être menée dans le respect du droit européen pour éviter les sanctions de l’UE contre Budapest.
Qui pourrait le faire élire?
Sa campagne vise d’abord l’électorat rural et conservateur. Mais l’absence d’une gauche forte peut aussi lui apporter des voix dans les villes, moins par adhésion que par rejet d’Orban. Un député écologiste hongrois l’a résumé dans le média Politico: «Nous ne votons pas pour Tisza, nous votons contre Fidesz.»
Son ascension repose aussi sur sa présence en ligne. Très actif sur les réseaux sociaux, Peter Magyar s’adresse directement à ses partisans et soigne une image d’assurance et d’autorité. Sur Instagram, il se présente comme «the man». Pour Marton Hajdu, président de Tisza au Parlement européen, il parle «la langue des algorithmes» tout en créant un lien de confiance.
