Mykola a quitté l'armée ukrainienne pour une mission plus importante
Mykola Ivanchenko nous attend sur le pas de la porte de son immeuble à Brovary. Une barre brejnévienne sans charme, comme il en existe des milliers autour de la capitale. T-shirt kaki frappé du logo «Azov», son épaisse carrure ne semble pas s’émouvoir des -15 degrés extérieurs. Pourtant, la capitale vit son hiver le plus rude depuis que Vladimir Poutine a lancé son invasion à grande échelle en février 2022. Les forces russes pilonnent méthodiquement les infrastructures énergétiques du pays, plongeant ses habitants dans le noir et dans le froid depuis plusieurs semaines.
Au mois de janvier, le maire de Kiev, l’ancien boxeur Vitaly Klitschko, avait annoncé le départ de 600 000 habitants sur les 3,6 millions de personnes que compte la capitale.
Mais Mykola Ivanchenko a décidé de rester. Avec ses trois filles. Pantoufles en fourrure aux pieds, il nous invite à entrer, le photographe et moi. Il me tend les chaussons de l’une de ses filles. «Avec les coupures de courant, le sol est gelé. Tu vas prendre froid», dit-il d’une voix douce en me montrant son téléphone. Un canal Telegram le tient informé de l’état du réseau énergétique. «Il nous reste encore quelques minutes d’électricité, mais après ça va couper pendant sept heures, soupire-t-il. Mais ça va, on s’organise.» En témoignent la kyrielle de batteries externes disséminées dans l’appartement.
Jusqu’à ce que la mort nous sépare
On fait le tour du propriétaire. Une petite cuisine sur la gauche, un salon qui se transforme en chambre à coucher la nuit: «ma garçonnière», plaisante l’homme de 43 ans. Au fond, deux chambres. Il entrouvre l’une d’elles. «Je n’ai pas le droit d’y entrer.» Dans l’autre, Oleksandra, 13 ans, dort encore. Dans le couloir, un sapin de Noël. Nous sommes en février. Il hausse les épaules. «J’ai demandé aux filles de le ranger. Elles veulent le garder encore un peu. Alors je le laisse» dit-il en nous invitant à nous asseoir au salon.
Au sommet d’une étagère, un couple de squelettes d’Halloween tient une inscription: «Jusqu'à ce que la mort nous sépare». «On espérait vieillir ensemble avec Marina», confie-t-il, calmement.
La mort les a séparés. Bien plus tôt que ne l’avait imaginé Mykola. Marina Aleksiuk a été tuée le 8 mai 2022 lors d’un bombardement russe. Membre du régiment Azov, l’unité emblématique de la résistance ukrainienne, elle défendait l’usine d’Azovstal lors du siège de Marioupol. Après avoir évacué les enfants, Mykola se trouvait chez lui, dans la ville occupée de Berdiansk, au sud-est du pays, avec un fusil et des grenades à portée de main.
Coup de foudre chez Azov
Ils s’étaient rencontrés en 2018 au sein d’Azov. Lui avait rejoint le régiment en 2014 déjà, lorsque la Russie avait attaqué le Donbass. Elle, en 2015. Au premier regard, c’est le coup de foudre.
Marina a deux filles d’une précédente union, Olena et Oleksandra. Mykola, une: Milena. En 2021, il quitte Azov et rejoint le corps des Marines. La famille s’installe à Berdiansk, au bord de la mer d’Azov, pas loin de Marioupol Marina signe avec Azov pour cinq ans de plus.
La trentenaire aux cheveux tantôt bruns, tantôt blonds n’a jamais tenu d’arme. Elle travaille à l’arrière comme technicienne. Si la guerre n’est pas «une affaire de femmes» selon Mykola, le bonhomme veut lui apprendre à se défendre «correctement». Maniement des armes, tir, déplacements tactiques, les entraînements s’enchaînent.
Dès les premiers jours de l’invasion russe, l’unité de Marina est envoyée à Marioupol. Mykola la supplie de rentrer. La réponse de la quarantenaire est sans appel: «Non, tu sais que ma place est ici».
«Je t’aime, prends soin des enfants»
Le 6 mars 2022, la communication avec Marina est coupée. «Je t’aime. Prends soin des enfants», écrit-elle à Mykola. «C’étaient ses derniers mots. Je me suis littéralement effondré», se souvient-il. Avec l’énergie du désespoir, Mykola tente de la rejoindre à Marioupol, mais ceux qui tentent de passer aux checkpoints sont systématiquement abattus par les forces russes. Il parvient à rejoindre un lieu sûr. Là, le message de la délivrance s’affiche sur son portable:
Un répit de courte durée. Assiégés, affamés, bombardés, les combattants se retranchent dans l’usine d’Azovstal, dernière poche de résistance ukrainienne dans la ville. Ils tiendront plusieurs semaines. Mais, alors que la chute de l’aciérie devient inévitable, Marina formule une dernière demande: que Mykola devienne le tuteur de ses deux filles. Le 8 mai, la combattante meurt dans un bombardement.
Mykola apprend la nouvelle le 16 mai. «J’ai réagi avec plus de retenue qu’en mars, quand le temps s’était arrêté. Ce premier traumatisme m’a permis d’encaisser la nouvelle, cette fois-ci bien réelle. Puis, j’ai pensé à comment l’annoncer aux filles».
Il avoue avoir hésité à leur mentir avant de se raviser:
Avec peu de mots, il évoque les crises, les larmes, le monde qui se dérobe sous les pieds de la famille. Très vite, il faut organiser la suite. Libéré de ses obligations militaires, il se bat pour obtenir la garde des deux filles de Marina, Olena (16 ans) et Oleskandra (13 ans) tout en élevant la sienne, Milena (11 ans). «Il était clair qu’elles resteraient avec moi. Filles biologiques ou pas.» La famille recomposée s’installe à Kiev en juillet 2023. Et, tente de reprendre pied.
De vétéran à papa poule
Il faut le voir, ce vétéran endurci transformé en papa poule. A la tête d’une tribu 100% féminine, Mykola apprend à composer:
Quand les mots manquent, il reste. Présent. Une amie, Viktoria, prend le relais pour «les trucs de filles» et le shopping. «C’est mieux ainsi», sourit-il.
Avec trois adolescentes sous le même toit, le quotidien est parfois… animé. «Elles ont leurs envies, pas toujours alignées avec les miennes et notre réalité financière», s’amuse-t-il. «Quand je ne sors pas le porte-monnaie, je deviens le méchant ‘Oncle Kolya’»
En Ukraine, appeler un homme «oncle» est une marque d’affection et de respect, une façon pudique pour les filles de montrer leur attachement à Mykola sans toutefois prononcer le mot «papa». «Leur père s’est mal comporté, explique-t-il. Elles refusent d’utiliser ce terme. Je suis Oncle Kolya et c’est très bien comme ça.»
Des fleurs sur Maïdan
Le corps de Marina n’a jamais été retrouvé. Un soulagement, presque, pour Mykola:
Avec ses trois ados, ils se rendent parfois au centre de Kiev, sur la place Maïdan, où des milliers de petits drapeaux jaunes et bleus rendent hommage aux hommes et femmes tués sur le front. Au centre, un espace est dédié aux membres d’Azov. «On y dépose des fleurs. J’ai l’impression que ça compte davantage pour moi que pour elles», croit le papa. «Plus tard, elles comprendront l’importance. Pour l’instant, elles vivent au présent.»
Dans un pays qui compte des dizaines de milliers de veuves, Mykola fait figure d’exception. Il a bien tenté de fréquenter des groupes de soutien, mais les hommes en sont absents. «Il est très difficile de trouver un langage commun entre parents endeuillés. Chacun vit le deuil à sa manière». Le vétéran avance comme il peut:
Il se dédie dorénavant à la réinsertion dans la société d’anciens combattants blessés. S’occuper des autres, toujours.
Une chatte passe une tête dans le salon. Les grands yeux verts de Mykola s’animent. «C’est une petite fille de Zaporijja. Peu après la mort de ma compagne, elle s’est faufilée dans notre quartier général. Elle a sauté sur mon épaule, s’est mise à ronronner juste au-dessus de mon tatouage à l’effigie de Marina à peine cicatrisé». «Ta bien-aimée est venue te voir», lui dit un ami. Mykola se marre: «J’ai voulu appeler le chaton Marina mais sa sœur n’a pas voulu.» Ça sera Rousya, d’après le mot ukrainien pour sirène (rusalka) car «Marina était ma sirène».
L’électricité saute. Olena passe la porte de l’appartement, éclairée par la lampe torche de son iPhone. En fond d’écran, une photo du pilote Charles Leclerc. «Il est trop beau», rougit-elle. Avant de filer dans sa chambre, «Oncle Kolya» lui tend une batterie externe. Et referme doucement la porte.
