Ambassadeur suisse à Washington depuis 2019, le Valaisan Jacques Pitteloud nous raconte sa vision des Etats-Unis, l'image de la Suisse auprès des Américains et la relation entre nos deux pays. Cet été, il quittera son poste pour sa dernière mission diplomatique: ambassadeur de Suisse à Bruxelles et auprès de l'Otan.
Contrairement à la gigantesque ambassade des Etats-Unis à Berne, où il faut prévoir au moins une demi-heure rien que pour le contrôle de sécurité, l'ambassade de Suisse à Washington est petite et somme toute assez discrète, située dans un quartier cossu et résidentiel.
Une soixantaine de personnes, composées de Suisses et d'Américains, travaillent dans cette chancellerie, dont l'architecture moderniste du bâtiment a été conçue par l’Américano-suisse William Lescaze en 1959. Petite anecdote au passage: il suffit de traverser le jardin pour rejoindre la résidence de l'Ambassadeur et de sa famille. Un autre joyau architectural.
Etes-vous rassuré de quitter votre poste à Washington juste avant la réélection de Donald Trump?
Jacques Pitteloud: Je suis évidemment très triste de quitter Washington juste avant une élection, mais notre rythme diplomatique veut que l'on finisse notre mandat, soit juste avant, soit juste après une élection présidentielle américaine.
Je ne parlerai pas de l'élection de Trump en novembre, je parlerai de l'élection présidentielle. Il y a encore beaucoup d'eau qui va couler dans le Potomac (réd: fleuve qui traverse Washington) d'ici novembre. Il y a pas mal de facteurs qui peuvent encore jouer un rôle. C'est vrai que l'ancien président jouit d'une avance relativement tangible, mais l'expérience m'a appris à être prudent avec les prédictions.
Vous l'avez d'ailleurs rencontré à deux reprises, dont une fois dans le Bureau ovale.
Quand j'ai rencontré le président Trump dans le Bureau ovale, c'était pour la présentation des Lettres de Créance (réd: un document qui accrédite un ambassadeur étranger en tant que représentant et autorité diplomatique de son pays). Un moment extrêmement formel et extrêmement court, car les Ambassadeurs se succèdent à une vitesse impressionnante.
Pensez-vous que Donald Trump a durci sa politique depuis qu'il a quitté la Maison-Blanche?
C'est difficile d'interpréter les intentions politiques d'un candidat, puisqu'on est en période électorale. Les messages du parti républicain et de l'ancien président ne sont pas fondamentalement différents de ce qu'ils étaient il y a huit ans et il y a quatre ans.
Mais pour le reste, les grandes lignes politiques qui seraient, en cas d'élection, la politique de son administration, n'ont pas changé.
Votre franchise valaisanne vous a-t-elle aidée à Washington?
Certainement! Le fait qu'aux Etats-Unis, on est extrêmement direct, avec une tendance parfois à grossir les choses, mais ça, c'est plutôt un côté marseillais que valaisan, où tout est toujours extraordinaire, immense, fantastique, merveilleux. Le fait de parler un langage clair aide sans doute à établir des relations positives et aussi, pour une raison différente: les Américains n'ont pas de temps à perdre. Si on se perd en formules diplomatiques pour enrober un sujet, pour ne pas aborder de front la question, il n'y aura qu'une seule rencontre et pas deux.
Est-ce que ce franc-parler marche vraiment partout aux Etats-Unis? De mon expérience jusqu'ici, en ayant visité pas mal de villes différentes, pas forcément...
L'Amérique est un pays-continent. J'ai quand même constaté d'extraordinaires différences de mentalités. Pour prendre deux exemples extrêmes, entre l'Etat du Maine et le Texas. Le Maine étant beaucoup plus proche des mentalités européennes moyennes, avec une certaine retenue, avec beaucoup de modération dans les propos, quel que soit le sujet.
En revanche, le cliché voudrait que la diplomatie ne soit pas vraiment une qualité valaisanne!
Je dirai que la diplomatie a fondamentalement changé. Je pense que nous nous sommes rapprochés du monde des affaires. C'est-à-dire, peu de temps à perdre, à s'embarrasser de formules.
Là où la diplomatie n'a pas changé et là où les idées reçues ces dernières années se sont révélées fausses, c'est que l'on a cru, et ça a été une idée à la mode, qu'on pouvait faire de la diplomatie par Zoom. On a cru qu'on pouvait tout faire par le biais des médias sociaux et, qu'au fond, les ambassades devenaient un peu redondantes, car c'est beaucoup plus simple de se parler par Zoom.
La diplomatie par Zoom fut donc un échec?
Cette vision est réductrice et fait totalement fi de la dimension humaine des réseaux que l'on crée par une vie sociale, par une présence sur les lieux et par des sympathies ou des amitiés. Et qui permettent le moment venu, en cas de crise, de prendre le téléphone et d'appeler quelqu'un qui a une relation émotionnelle avec vous. Cela n'a pas de prix.
Quelles sont les trois qualités d'un bon diplomate? La première qualité, c'est la curiosité, la volonté d'apprendre en permanence. Chaque fois que vous changez de pays, vous devez réapprendre, vous devez recommencer, non pas à zéro, car il y a des comportements humains qui sont les mêmes partout, mais les cultures sont profondément différentes. Qu'elles soient politiques ou sociales, dans tous les domaines.
Et la deuxième?
La volonté de se plonger dans l'histoire du pays dans lequel on est en poste et cela va au-delà de l'histoire superficielle.
La troisième qualité, c'est l'amour. L'amour des êtres humains. Etre capable d'aimer des gens qui sont profondément différents, au lieu de porter en permanence des jugements à travers notre petite lorgnette suisse et d'essayer avec sincérité et empathie de comprendre pourquoi ils sont différents. De comprendre pourquoi il y a des comportements qui nous offusquent, qui nous choquent, ou qui nous semblent ridicules. Il y a beaucoup de choses dans la société américaine qui nous paraissent extrêmement choquantes.
Comme les armes, par exemple?
Les armes sont un assez bon exemple.
Pour eux, il s'agit simplement de tolérer une limite à leur liberté individuelle. Toute l'idée de la création des Etats-Unis, en faisant abstraction des deux grands faits d'histoire, l'élimination des peuples d'origine, ainsi que l'esclavage, est d'exalter la liberté individuelle et de donner à chacun des chances égales.
Vous auriez un exemple récent?
J'ai rencontré des Américains pauvres qui s'insurgeaient contre «Obamacare» (réd. une loi promulguée en 2010, dont l'ambition était de permettre au plus grand nombre de bénéficier d'une couverture santé). Non pas pour des questions de parti politique, mais, car ils sont convaincus que personne ne doit leur imposer une assurance maladie. Dans leur tête, s'ils veulent une assurance maladie, ils la prendront. Pour eux, ce n'est pas l'Etat qui doit leur imposer ce genre de choses.
Avez-vous visité beaucoup d'Etats en cinq années de mandat ici?
J'aurais voulu pouvoir en visiter plus, hélas le Covid-19 nous a joué des tours à tous. J'ai visité une trentaine d'Etats, depuis mon arrivée ici en 2019.
C'est plutôt pas mal!
C'est bien, mais j'aurais voulu visiter les 50 Etats! Ce pays m'est très cher et c'est sûr que je reviendrai. Pour en revenir sur les qualités d'un bon diplomate, j'ai aimé tous les pays dans lesquels j'ai été en poste. J'ai été triste à mourir de quitter l'Afrique de l'Est (où il y fut ambassadeur entre 2010 et 2015). J'y ai vécu cinq ans et j'ai eu l'impression, en partant, que l'on m'arrachait quelque chose. De la même manière, je sais que je vais être très triste de quitter les Etats-Unis.
Il paraît qu'on vous surnomme «Jack» (comme le héros de la série 24 heures chrono), en référence à votre passé d'agent secret.
En effet, il y a une certaine mythologie qui me colle à la peau. D'une part, car j'ai exercé des fonctions dans le renseignement suisse. D'autre part, à un âge où j'ai été un peu idiot, voire imbu de ma personne, j'ai un peu cultivé cette image mystérieuse.
Très souvent, dans les situations de conflits entre pays, les derniers qui partent sont les gens du renseignement, car leur boulot est de conserver un maximum d'informations absolument utiles.
J'imagine que ce passé vous sert encore aujourd'hui?
La connaissance du monde du renseignement m'a beaucoup servi, notamment pour les réseaux construits au fil des années. Avoir fait partie d'une certaine hiérarchie du renseignement mondial, cela crée des liens pour la vie et permet d'être accepté dans des milieux dans lesquels un diplomate classique aurait de la peine à se faire une place. D'autant plus à Washington.
Du coup, ça vous manque?
Non, cette fonction que je vais exercer pendant encore deux mois, ici à Washington, a été comme un aboutissement de toutes ces années d'expérience. Une très belle manière de presque finir ma carrière. Cette ambassade en particulier est l'une des rares, il y en a peut-être quatre ou cinq dans le monde, où il faut s'occuper de tous les sujets: sciences, défense, renseignement, aide au développement. Du multilatéral, tout y est. Ce qui rend cet endroit si intéressant, c'est aussi le fait que Washington, c'est la Rome ancienne, la Rome Impériale.
Que peut-on vous souhaiter pour cette nouvelle aventure pour l'Otan, qui vous attend à Bruxelles?
D'avoir un travail passionnant, de pouvoir servir les intérêts de la Suisse, de pouvoir expliquer à nos concitoyens ce que nous faisons et faire comprendre qu'il s'agit avant de défendre notre pays. J'ai passé cinq ans ici à Washington, à créer des conditions pour que la Suisse prospère. Je souhaite faire de même avec ce dernier mandat.