Le corps d'Ariana Grande soulève une question majeure
Pendant de nombreuses années, on a été collectivement odieux. Pas juste «les magazines» ou «les réseaux sociaux». Pas simplement «eux». Vous, moi, nous.
On a cliqué, partagé, commenté. Parfois, on a même ri. Britney Spears prenait deux kilos? Les couvertures annonçaient sa «prise de poids», photos «peu flatteuses» à l'appui, et nous on courait voir ça dans les kiosques.
Amy Winehouse semblait aller mal? Sa descente aux enfers devenait un feuilleton. Un jour trop grosse, le lendemain trop maigre, mais toujours bourrée ou déchirée. On a maté sa lente agonie jusqu'au jour où on a tous été tristes «mais pas surpris» par sa mort. Elle avait 27 ans.
Dans le même temps, Kate Winslet était «trop ronde», Nicole Richie «enfin assez mince», Rihanna «plus pulpeuse qu'avant». Le corps des femmes était devenu un divertissement. Et nous, on était tous au premier rang, à taper des mains et pointer du doigt. Puis, heureusement, on a commencé à avoir honte.
Le mouvement body positive est arrivé. D'abord timidement. Puis comme une claque collective. Les marques ont voulu jouer les bonnes élèves. Une mannequin taille 38? Révolution! Une campagne avec un peu de cellulite? Audacieux! On cochait les cases de la diversité tout en continuant, parfois, à vendre exactement les mêmes fantasmes.
Et malgré toute l'hypocrisie marketing qui a accompagné cette transition dans les années 2010, le fond du message commençait à être le bon. Un corps n'est pas un sujet de débat public et le poids d'une femme ne regarde personne. On a commencé à se dire que les gros titres du style «elle a pris du cul!» ou «elle a perdu du cul!» n'auraient jamais dû exister.
Sauf que…
Cette semaine, Ariana Grande a annoncé qu'elle allait prendre du recul après sa tournée, expliquant notamment qu'elle ne supportait plus les commentaires permanents sur son apparence.
Une lassitude parfaitement compréhensible. Personne ne mérite que des inconnus dissèquent chaque photo, ou ne devrait avoir à justifier la forme de son visage, de ses bras ou de ses jambes. Encore moins voir son poids devenir un débat mondial.
Mais c'est précisément là que le sujet devient inconfortable. Est-ce qu'il existe encore une place pour une inquiétude sincère? Sans jugement, sans voyeurisme, et sans ce vieux commentaire de merde laissé sous une publication Instagram par un inconnu persuadé que son avis est indispensable.
Simplement de l'inquiétude, celle dans laquelle réside la nuance, la différence entre dire «cette femme est trop maigre» et «j'espère qu'elle va bien». Aujourd'hui, ces deux phrases sont souvent rangées dans la même catégorie, comme si elles relevaient du même réflexe malsain.
Parfois, le corps et ses changements racontent quelque chose. Pas toujours, mais parfois. Et c'est justement là que le débat devient délicat. Car on ne sait absolument rien de la santé d'Ariana Grande. Peut-être va-t-elle parfaitement bien. Peut-être traverse-t-elle quelque chose. Peut-être ni l'un ni l'autre. Le problème, aujourd’hui, c'est qu'on ne sait plus faire la différence entre s'inquiéter et juger.
S'inquiéter sans condamner
A force de vouloir protéger les individus des commentaires toxiques, est-ce qu'on a pas fini par rendre impossible toute conversation sur la santé lorsqu'elle devient visible? Une question d'autant plus inconfortable que nous vivons une époque un brin étrange.
D'un côté, le fait de répéter (à juste titre) que tous les corps méritent le respect. D'un autre, TikTok voit exploser des tendances comme SkinnyTok, où la minceur extrême est à nouveau présentée comme un idéal à atteindre.
C'est peut-être ça, le paradoxe le plus absurde. On explique aux femmes et aux adolescentes qu'elles doivent aimer leur corps, puis elles ouvrent les réseaux, et l'algorithme leur explique exactement l'inverse. L'esthétique «heroin chic», que l'on croyait enterrée avec les années 1990, revient régulièrement sous des noms différents, mais avec les mêmes injonctions.
Mange moins, sois plus fine, prends le moins de place possible. Et surtout, tais-toi. Les mots ont changé; les fantasmes, pas tant.
Le grand malentendu
Comment expliquer ce paradoxe? Peut-être parce que les discours ont évolué plus vite que les imaginaires. On a enfin appris à ne plus écrire «Britney est grosse» en Une des magazines; même si quelques torchons continuent d'en faire leur fonds de commerce.
En revanche, on n'a peut-être pas encore appris à parler de santé... sans parler d'esthétique. Et c'est sûrement là que se cache tout le problème. Personne ne devrait être réduit à son apparence, mais personne ne devrait non plus être condamné au silence lorsqu'une inquiétude est sincère et formulée avec respect.
L'objectif ne devrait jamais être de diagnostiquer une célébrité à travers un écran, encore moins de transformer son corps en spectacle, façon «oh regardez Amy Winehouse est en train de crever à petit feu sous nos yeux… oh bah ça y est, elle est morte».
En revanche, on peut peut-être s'interroger sur le message collectif qu'on envoie lorsque certaines silhouettes redeviennent omniprésentes dans les clips, les campagnes de mode, les tapis rouges ou les algorithmes.
Le débat mérite mieux que des caricatures. D'un côté, ceux qui pensent avoir le droit de commenter le moindre centimètre carré de chair, de l'autre, ceux qui considèrent que la seule attitude acceptable consiste désormais à se taire.
On a passé des années à croire que tout commentaire sur le corps des femmes était acceptable. Puis, on s'est dit que plus aucun ne l'était. Comme souvent, la vérité se cache sans doute quelque part entre les deux. Entre la cruauté… et le silence.
