Ce que cache le succès de la catégorie transgenre sur Pornhub en Suisse
Les statistiques des recherches de Pornhub, récemment diffusées, ont révélé un détail singulier: la catégorie «transgender» a été la plus visionnée en Suisse l'an dernier. Il ne s'agit pas d'une exception. Ce contenu occupe la deuxième place du classement mondial et figure parmi les plus regardés dans de nombreux autres pays, tels que les Etats-Unis, la France, l'Argentine, l'Italie, l'Espagne ou le Danemark.
Pour Pornhub, cela ne fait aucun doute:
La plateforme se félicite de «l'ouverture d'esprit des spectateurs» et n'hésite pas à parler d'un «changement culturel».
Pourtant, ce résultat a de quoi interpeller. Non seulement parce que les personnes trans représentent une minorité, mais parce qu'elles «risquent souvent d’être victimes d’exclusion économique et sociale», rappelle Amnesty International. Y compris en Suisse, où leurs droits humains «restent peu garantis», selon l'organisation humanrights.ch. Même la Confédération concède que «les personnes LGBTIQ subissent encore des discriminations dans différents domaines».
Que se cache-t-il derrière la popularité de ces contenus? Qui les regarde, et pourquoi? Surtout, quelles sont les implications pour les personnes trans elles-mêmes? Nous en avons parlé avec Romy Siegrist, sexologue chez Sexopraxis, à Lausanne. Interview.
Les personnes trans constituent une minorité. Peut-on donc affirmer que ces contenus soient regardés par une plus large tranche de la population?
Romy Siegrist: Oui. La plupart des personnes qui consomment du porno en ligne recherchent des protagonistes qui ne leur ressemblent pas forcément. Cette volonté de chercher la différence peut être motivée par la curiosité, mais je ne pense pas que cela soit le cas pour la majorité des utilisateurs.
Qu'est-ce qui les motive alors?
Cette démarche traduit surtout la fétichisation du corps de certaines populations, essentiellement assimilées à un ensemble de caractéristiques physiques. Les catégories «asiatique» ou «ebony», termes désignant des personnes racisées dans le porno, en sont des exemples.
De quel type de représentations parle-t-on?
Ce qui est le plus représenté, du moins sur les sites pornos mainstream, ce sont des femmes trans avec pénis. Quand bien même elles existent en effet, cela montre qu'on ne cherche pas vraiment des corps trans tels qu'ils existent dans leur diversité, mais tels qu'on imagine qu'ils sont ou qu'ils devraient être.
Vous évoquez les stéréotypes: le succès de ces contenus risque-t-il de les renforcer, ou cette situation témoigne au contraire de l'ouverture d'esprit des utilisateurs, comme le prétend Pornhub?
Les sites comme Pornhub proposent du contenu qui fétichise et objective les corps pour le regard masculin.
Les contenus censés représenter les personnes trans suivent la même logique: ils ne montrent pas leur réalité, mais recourent à une fétichisation pour assouvir un désir majoritairement masculin.
Cela n'a finalement rien à voir avec l'ouverture d'esprit...
Si le porno mainstream pouvait aider à résoudre le sexisme, le racisme ou la transphobie, je pense qu'on le saurait. Malheureusement, ce n'est pas le cas. La popularité de ces contenus n'est pas un indicateur d'une meilleure tolérance et ne s'accompagne pas d'une avancée des droits de ces minorités. Au contraire, les chiffres nous disent que les violences transphobes sont en augmentation, y compris en Suisse.
Justement, la popularité de cette catégorie ne cache-t-elle pas une certaine hypocrisie, au vu de la situation que vous venez de décrire?
On ne trouve pas beaucoup d'amour ou d'affection dans le porno mainstream. Parfois, son utilisation vient d’un désir de se confronter à ce qui est intolérable, ce qui nous dégoûte, nous fait peur ou nous met en colère. L'excitation sexuelle peut cacher des mécanismes paradoxaux.
Dans quel sens?
Certains utilisateurs cherchent du porno mettant en scène des populations spécifiques, que ce soient des personnes noires, arabes ou trans, notamment pour jouir de ce qui les met mal à l’aise dans la réalité, et parfois pour les voir dominées par des hommes via des actes souvent hard.
Rechercher des vidéos mettant en scène des personnes trans est-il également une manière d'aller «toujours plus loin» pour certains usagers, de s'écarter de ce qui est considéré comme normal?
Peut-être, car la consommation de pornographie peut entraîner une sorte d'habituation à certains contenus, ce qui fait qu'il faut toujours quelque chose de plus, de différent. Cet attrait de la nouveauté n'est pas nécessairement motivé par la curiosité, mais plutôt par une lassitude envers d'autres contenus.
Vous avez dit que les sites pornos montrent des représentations stéréotypées et objectivées de certaines populations. Pensez-vous que c'est l'imaginaire qui influence le porno, ou bien l'inverse?
C'est difficile à dire, mais il ne faut pas oublier que le porno mainstream est là pour répondre à une demande. De ce point de vue, il prend très peu de risques, contrairement peut-être au porno indépendant, qui laisse plus de place à la liberté et à la réflexion. Cela dit, ces contenus peuvent effectivement influencer le comportement des gens.
De quelle manière?
Une étude anglaise rapporte que 40% des femmes ont été confrontées à des actes de violence physique non-discutés au préalable dans un rapport hétérosexuel «standard», tels que gifles, crachats, étranglements ou fessées, ce qui relève d’une agression. Une piste de compréhension face à ce changement de «script» du rapport standard est la présence de ces actes dans des vidéos pornos même pas labellisées comme hard.
