«Le débat sur le temps d’écran détourne des vraies questions»
Faudrait-il moins parler du temps d'écran et plus de la fonction du smartphone dans notre société? C'est l'avis de Moritz Büchi, professeur à l'Institut des médias appliqués de la Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW) et chercheur spécialisé dans les pratiques numériques et le bien-être.
Les injonctions pour passer moins de temps sur son téléphone sont omniprésentes. Qu'en pensez-vous?
Moritz Büchi: En Suisse, deux tiers des personnes disent chercher activement à diminuer leur temps en ligne. Je prends évidemment au sérieux le fait que beaucoup trouvent que leur consommation de smartphone a des effets négatifs sur leur bien-être.
Que voulez-vous dire?
Le smartphone regroupe de multiples fonctions. Peu de gens considèrent par exemple problématique le fait de s'informer ou de faire un Facetime avec leur famille qui vit ailleurs. Souvent, ce qui dérange, ce sont d’autres aspects, par exemple la disponibilité permanente ou les réseaux sociaux.
Les temps ont changé
Des loisirs comme le tricot, la pâtisserie ou le vélo connaissent un regain d’intérêt. Assiste-t-on à un retour vers l’analogique?
Je ne crois pas à un retour vers l'analogique. Il est cependant indéniable qu'il y a eu un renversement du paradigme. Il y a vingt ans, seuls les plus privilégiés pouvaient se permettre un téléphone portable. Personne n’aurait sans doute pensé vouloir passer moins de temps dessus.
Qu’est-ce qui a changé?
Dans les années 1990, internet était perçu comme une révolution technologique. Beaucoup pensaient que l’accès libre à l’information allait diffuser le savoir et la démocratie dans le monde entier. Depuis l'arrivée des connexions mobiles rapides au début des années 2010, l’attention s’est toutefois déplacée vers les effets négatifs, parce que de nombreuses attentes ne se sont pas réalisées.
Par exemple?
L’idée que les médias numériques amélioreraient automatiquement nos relations ou nous fourniraient des informations de qualité. On a pris conscience que les réseaux sociaux fonctionnent surtout comme des plateformes publicitaires et que la désinformation se propage rapidement en ligne.
La fonction du smartphone en question
De quoi ne parlons-nous pas assez selon vous?
Nous devrions réfléchir à nos attentes en temps que société vis-à-vis des médias numériques et comment les concrétiser.
Comment mettre en place cette infrastructure autour de la technologie?
Dans l’alimentation, les télécommunications ou l'électricité, des entreprises privées opèrent sous un cadre réglementaire strict. Cela crée des incitations en faveur de la qualité, car nous avons collectivement reconnu leur valeur publique. Les médias numériques sont en revanche très peu régulés par l’Etat. Nous devrions réfléchir à la forme que devrait prendre l’ensemble du système et prendre conscience de certains enjeux actuels.
Cela signifie-t-il que le débat sur l’usage du smartphone serait en réalité un faux débat selon vous?
Oui. Nous ne devons pas faire porter toute la responsabilité sur l’individu. Il faut penser davantage en termes d’infrastructure et se demander par exemple quelles alternatives concrètes ont les gens.
(traduction et adaptation: btr)
