C'est quoi ce «paradoxe» fribourgeois qui empoisonne Gottéron?
Fribourg-Gottéron, c'est une histoire de passionnés. Mais quand il s'agit d'aborder l'idée d'une première victoire en championnat, certains fans peinent encore à se voir en champions. On entend souvent:
Après une première victoire en finale de National league samedi dernier, les Dragons ont perdu la deuxième rencontre face au HC Davos, 31 titres au compteur. Même notre push indiquait (coucou les collègues 🫶) «Davos remet les pendules à l'heure face à Gottéron», comme si les Fribourgeois qui échouaient, c'était un genre de retour à la normale.
Le «paradoxe» fribourgeois
Alors, qu'est-ce qui manque à Fribourg pour gagner? A force de caresser le rêve de loin, la plus grande des petites équipes du championnat, devenue la plus petite des grandes, semble presque avoir pris des habitudes. Le journaliste sportif Philippe Ducarroz, qui gère le site spécialisé Planète Hockey estime:
Mais les Fribourgeois et leurs fans n'ont jamais oublié d'où ils venaient: «Gottéron, ce sont des petits gars de la Basse-ville de Fribourg qui sont montés en National league en 1980», rappelle l'ancien commentateur de la RTS. Face à eux, les autres équipes de l'époque, notamment le voisin bernois, ont longtemps fait office de favoris. Quant au reste de la Suisse romande, «elle les a longtemps considéré comme des paysans», lâche Philippe Ducarroz.
Face aux clubs affichant une certaine suffisance, les Fribourgeois ont longtemps joué le rôle des souffre-douleurs qui ne se laissaient pas faire. En 2013, lors de sa finale contre Berne, le club faisait encore figure de David contre Goliath.
Pas de place pour le hasard
Fribourg-Gottéron aurait-il du mal à sortir du rôle de l'éternel outsider? L'aspect psychologique n'est pas à écarter. Mais Orlan Moret, sociologue du sport à l'Université de Lausanne et lui-même ancien joueur de hockey en ligue B avec le HC Martigny, analyse:
On se souvient aussi de Raymond Poulidor, «loser magnifique» du cyclisme, dans les années 1950, qui terminait toujours deuxième. Sa place de cravacheur qui n'y arrivait jamais a fini par lui offir une place dans le cœur des fans de vélo et de l'histoire du sport.
Mais «la dynamique change quand c'est du collectif», explique Orlan Moret. En hockey, «les équipes connaissent un turn-over des joueurs comme des entraîneurs et le style de jeu peut changer en conséquence. C'est complètement différent.» D'autant plus si la finale se joue en plusieurs actes. «En football, tout se joue sur un match et on retrouve une forme d'incertitude, liée à la forme du moment, un joueur-clé malade, un effet psychologique dû à l'ambiance, etc.»
Laisser le romantisme de côté
Mais depuis 2013, de l'eau a coulé sous les ponts – et des ponts à Fribourg, il y en a beaucoup. Si les Dragons ont pu parfois manquer de souffle, «l'état d'esprit dans l'équipe en ce moment est très différent de celui qui a pu régner dans le passé, lorsque l'organisation professionnelle manquait encore un peu», note Philippe Ducarroz. Les investissements injectés dans le club et les nouvelles méthodes de management ont changé la donne.
De fait, Orlan Moret estime que «Fribourg ne peut plus se cacher derrière la figure du David contre Goliath. «C'est désormais une équipe prise très au sérieux par les autres. Elle est devenue dangereuse.» Mais cela veut aussi dire qu'il faut laisser le romantisme de côté.
Un frein psychologique
Mais si l'équipe est mûre sur la glace, les fans, eux, «ont toujours la mentalité d'avant», estime Philippe Ducarroz. Pour le fin connaisseur du hockey, «au fil des années, les supporteurs ont avalé tellement de couleuvres qu'ils sont devenus craintifs. Ils n'arrivent pas à y croire et ont peur.» Et comme les fans représentent souvent le «neuvième joueur», l'équipe en pâtirait.
Orlan Moret fait la même analyse. «Dans la tête des fans, il y a un genre de frein psychologique, une réserve voire une protection émotionnelle: on n'ose pas crier victoire trop vite pour ne pas conjurer le mauvais sort.»
L'arrogance utile qu'il manque à Fribourg
Pour Philippe Ducarroz, cette mentalité bien particulière, «on la retrouve ailleurs dans le sport suisse. On se contente trop facilement d'une médaille d'argent avec le sourire, alors que l'or était à portée de main». Mais tenir tête au premier et gagner, ce n'est pas la même chose. Alors, que faut-il faire? «Changer d'attitude!», s'exclame Ducarroz au téléphone. «On sent que les spectateurs fribourgeois se disent parfois: On est déjà arrivés en finale, si on perd, ce n'est pas si grave...»
Et de compléter:
Et puis, il y a la peur de «l'après». «On l'a vu avec Genève-Servette: ils ont enfin gagné le titre en 2023. Et puis après, quoi? Ce n'est pas forcément mieux. Il faut arriver à retomber sur terre», estime Orlan Moret. Mais pour cela, il faut d'abord gagner. Car malgré leur victoire en coupe Spengler, il manque toujours le Graal du championnat aux Dragons. Pour Philippe Ducarroz, c'est celui-ci le plus important de tous.
