DE | FR
L'Italien cet été, à 52 piges. Même les poissons sont jaloux.
L'Italien cet été, à 52 piges. Même les poissons sont jaloux. Image: Instagram

Antonio Conte, c'est le coach qu'on aurait aimé être

Le Transalpin à la chevelure soyeuse souffre d'une réputation qui le réduit à un seul système et à une seule philosophie. Mais le nouveau coach de Tottenham est bien plus subtil que cela.
04.11.2021, 09:1004.11.2021, 09:23
Julien Caloz
Julien Caloz
Suivez-moi

Au coup de sifflet final du match Italie-Belgique (2-0), que nous avons eu le bonheur de vivre au stade de Lyon lors de l'Euro 2016, on a eu très envie de demander la nationalité italienne, de déménager dans les Pouilles et d'épouser Antonio Conte. On se serait même contenté de réaliser qu'un seul de ces rêves tant le sélectionneur né à Lecce nous avait ébloui, transformant d'un coup de baguette (celle de chef d'orchestre) une équipe nationale amoindrie en collectif redoutable.

C'était Conte dans tout ce qui se dit sur lui, avec son «vieux» 3-5-2, son physique étudié jusqu'aux implants capillaires et son feu intérieur qui menace ses adversaires autant qu'il réchauffe ses joueurs. C'était sublime. «Un chef d'œuvre tactique», a salué Gennaro Gattuso, tout ébaubi.

Face aux Belges, le coach s'était blessé en célébrant l'ouverture du score.
Face aux Belges, le coach s'était blessé en célébrant l'ouverture du score. Image: BBC

Le public a vu de près le football très codifié qu'on prête au technicien, ce schéma auquel Antonio Conte ne déroge que très rarement, préférant mourir avec ses idées que triompher avec celles d'un autre -surtout si elles naissent dans le cerveau de Mourinho, dont il dit le plus grand mal. L'Italien a toujours fait passer son système avant ses joueurs, au risque d'écarter certains cadres (comme Eriksen à l'Inter) s'il les estime incompatibles avec son 3-5-2.

Cette apparente rigidité nuit à sa réputation, car elle l'oppose aux coachs dits «modernes», qui ne pensent pas le football comme une succession de postes mais comme des fonctions assignées à chaque joueur (une philosophie qui ne les récompense pas toujours). Elle donne aussi l'impression d'un technicien au répertoire limité, ce que Fabio Capello avait suggéré après l'élimination précoce des Intéristes en Ligue des champions il y a un an, demandant à Conte s'il avait un plan B -une insulte à ce niveau de compétition.

Justice a été rendue 5 mois plus tard, le coach nerazzurro décrochant le titre de champion avec 12 points d'avance sur le Milan. Capello avait finalement raison: Conte n'avait pas d'autre plan que celui d'ajouter un nouveau trophée à sa collection.

🏆

Image: EPA ANSA

Ce fut la victoire d'un style de football très pragmatique, rigoureux et bûcheur, «siméonien», à rebours de l'idée romantique que certains se font du jeu prôné par Guardiola ou Bielsa (où il n'y a pas moins de sueur). Mais cette victoire prolétarienne n'est pas moins noble, contrairement à ce qu'on essaie encore de nous faire croire en 2021. On peut aimer le ballon et préférer la science de Conte et Simeone à celles de techniciens érigeant la possession en vertu cardinale.

Surtout que par son dispositif tactique, le coach italien traduit moins ses limites que ses ambitions. Car en faisant de son 3-5-2 (qui subit parfois des nuances et dont la flexibilité sous-estimée offre une transition défense-attaque optimale) une marque de fabrique, il est en droit d'exiger de ses joueurs une maîtrise parfaite de leur rôle sur le terrain, et souligne en creux la supériorité du collectif sur n'importe quelle individualité.

Une stratégie subtile qui galvanise l'esprit de sacrifice de ses onze soldats. «Ses mots d’avant-match vous assiègent et s’impriment dans votre esprit», témoigne Andrea Pirlo dans son autobiographie. Arturo Vidal n'est pas moins élogieux lorsqu'il déclare que Conte est le genre de personnalité avec laquelle «on partirait bien à la guerre».

❤️

Vidal célèbre avec son entraîneur le succès face au Torino en 2013.
Vidal célèbre avec son entraîneur le succès face au Torino en 2013.Image: EPA

Un vrai commandante, loyal et généreux, dans la continuité d'une vie de gratteur de ballons, mais pas seulement. Car on se trompe souvent sur le joueur qu'était Antonio Conte, un milieu bien plus complet que ce que la littérature nous enseigne aujourd'hui.

«Il ne faut pas le sous-estimer. Il n’était peut-être pas un orfèvre mais il était l’un des premiers milieux box-to-box»
Valentin Pauluzzi, correspondant pour L'Equipe en Italie, lors d'une de nos conversations en janvier.
Antonio Del Piero.
Antonio Del Piero. Image: Keystone

Un travailleur de l'ombre sur lequel pèse de sérieux soupçons de dopage mais qui n'a jamais cessé de s'investir sur le terrain. Il attend désormais le même engagement de ses hommes, au risque de les exaspérer. Sa faculté à marteler un principe jusqu'à ce qu'il s'imprime dans le cerveau de ses joueurs lui a valu un surnom: «le Marteau».

Romelu Lukaku aura été l'enclume, la saison dernière sous les ordres de Conte, le buteur intériste devant inlassablement répéter la même phase de jeu afin de répondre aux exigences de son entraîneur.

«J'ai toujours préféré attaquer la profondeur, prendre la défense de vitesse. Mais dans le système de jeu du coach, c'était clair: je devais être fort dos au but sinon j'étais sur le banc (...) Pendant 3 mois, j'ai consacré 3 jours par semaine d'entraînement à cet aspect de mon jeu. En 1 contre 1, avec Ranocchia ou De Vrij dans mon dos. On utilisait la machine qui lance des ballons aux gardiens pour m'envoyer des balles à 30 ou 40km/h. Et j'avais 2 ou 3 touches de balle pour contrôler et remiser vers les milieux. Et le déclic a fini par arriver (...) Maintenant, avant même que le ballon m'arrive, je sais vers où il va devoir repartir.»
Lukaku dans La Tribune en mai 2021.
Le buteur et son mentor.
Le buteur et son mentor.Image: Keystone

Conte est un tel obsédé du détail qu'en 2016 lors de l'Euro, il avait interdit aux internationaux italiens de consommer brioches, chips, glaces, ou encore pizzas ne figurant pas dans les menus proposés.

Il y aurait de quoi le trouver agaçant, impatient, rouspéteur. Tout cela est vrai, et depuis toujours. Quand il a débuté sa carrière sur le banc en 2005, alors qu'il n'était qu'adjoint de Luigi De Canio à Sienne, il avait prié son supérieur de ne pas le faire venir «pour poser les plots à l'entraînement», avant de le prévenir d'une chose: «J’espère que ça ne te dérange pas si je hurle sur le banc».

Il n'a pas changé

Image: EPA ANSA

16 ans plus tard, le Leccese continue de vivre intensément chaque rencontre, au risque d'en ruminer le scénario. Un confrère se souvient l'avoir interviewé au lendemain d'un mauvais match. «Il avait les yeux rougis. Il m’avait dit: «Il me faut deux jours pour me remettre d’une défaite».

La dernière fois que Conte a pleuré devant tout le monde c'était en conférence de presse, éliminé en quart de finale de l'Euro 2016 avec l'Italie, ce pays qui l'a vu partir de rien 30 ans plus tôt, lorsque les dirigeants de Lecce lui ont offert 8 ballons et 150 000 lires (82 francs suisses) pour l'attirer dans leur équipe.

C'était le début d'une grande et belle aventure, d'une passion presque obsessionnelle. Antonio Conte voulait prendre une année sabbatique après son départ de l'Inter Milan cet été. Il vient de signer un contrat jusqu'en 2023 avec Tottenham, où il retrouvera Fabio Paratici, ancien directeur sportif de la Juventus devenu directeur général du football chez les Spurs.

Ce n'est pas anodin. Retrouver Paratici, c'est renouer avec un allié, et gagner en prérogatives. Car «Antonio Conte n'accepte des défis que quand il est certain d'être le patron, et lorsque le club peut financièrement répondre à ses ambitions», relevait récemment Gaël Genevier, ex-joueur de Sienne sous Conte, cité par So Foot.

Tottenham devrait très bientôt changer de visage, peut-être de joueurs, sans doute de palmarès.

Plus d'articles sur le sport

Montrer tous les articles
Constantin: «Petkovic à Bordeaux, c'est comme l'histoire du melon»
Vladimir Petkovic est-il un entraîneur de club? On a posé la question à trois experts du foot suisse dont Christian Constantin, qui utilise une métaphore dont il a le secret pour décrire la situation compliquée de «Petko» à Bordeaux.

Vladimir Petkovic joue sa place sur un banc, ce dimanche après-midi contre Strasbourg (15 heures), et ce ne sera pas la première fois de sa carrière. Le Tessinois a connu des expériences contrastées à la tête des différents clubs de première division qu'il a dirigés, ne remportant qu'un seul trophée (une Coupe d'Italie avec la Lazio) en 13 ans de carrière. Les chiffres seuls (33% de victoires sur l'ensemble de ses expériences), bien sûr, ne suffisent pas à estimer la qualité de son travail, et ne disent pas qu'il s'est imposé pendant plusieurs saisons comme l'homme fort de clubs aussi ambitieux que les Young Boys ou la Lazio.

L’article