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Trail: des besoins psys poussent à courir des ultra-trails

Courir un ultra-trail n'est pas qu'une question de plaisir pur.
Courir un ultra-trail n'est pas qu'une question de plaisir pur. image: watson

Des besoins inconscients nous poussent à courir des ultra-trails

On ne court pas au moins 80 kilomètres dans la nature juste pour le plaisir, mais aussi pour coller aux normes de l'époque.
25.12.2025, 19:0225.12.2025, 19:02
Olivier Bessy / the conversation
Un article de The Conversation
The Conversation

L'ultra-trail, qui implique de courir au moins 80 kilomètres, fascine et séduit un public toujours plus nombreux. Que recherchent les coureurs dans cette course faite d'efforts prolongés et de longues traversées intérieures?

Au sein des pratiques du trail (marche-course sur sentier), l'ultra-trail se détache de manière singulière depuis les années 1990-2000. Cette discipline va révolutionner la course à pied en milieu naturel en un quart de siècle, en proposant une offre croissante et en répondant aux attentes de toujours plus de coureurs en quête d'extrême et d'ailleurs. Mais plus que le nombre relatif d'ultra-trails organisés et d'ultra-traileurs recensés, c'est bien l'imaginaire associé à cette pratique qui contribue à son engouement actuel, en dépassant l'univers des adeptes et en attirant les médias.

A competitor approaches some goats as he competes in the 170km Ultra-Trail of Mont-Blanc (UTMB) race, near Chamonix, French Alps, Sunday, Sept 2, 2018. (AP Photo/Laurent Cipriani)
Faire un ultra-trail répond à plusieurs psychologiques, notamment se sentir fort et reconnu. Image: keystone

Vivre un ultra-trail est devenu le nec plus ultra pour une certaine frange de la population, car cette discipline incarne en les hybridant les imaginaires de performance, d'aventure, de quête de soi, de solidarité et de nature.

Les trois grands événements pionniers en témoignent. L'ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB) bat chaque année le record de demandes d'inscriptions (75 000 demandes en 2025) et de personnes présentes dans l'espace Mont-Blanc pendant la semaine de l'événement (100 000 personnes), sans oublier le nombre considérable de spectateurs en ligne sur Live Trail. Il en est de même pour Le Grand Raid de La Réunion qui a aussi atteint cette année des sommets de fréquentation (7 143 inscrits pour 60 000 demandes) dont 2 845 inscrits pour la mythique Diagonale des fous.

Notre reportage à la Diagonale des fous👇

Les Templiers qui se disputent dans les Causses autour de Millau (Aveyron) complètent le trio mythique. En 2025, on dénombre 15 000 coureurs inscrits (pour 90 000 demandes) dont 2 800 au Grand Trail des Templiers, la course reine et 1 500 à l'Endurance ultra-trail.

Mais pourquoi tant de personnes choisissent de réaliser des efforts aussi extrêmes? Nous avons cherché à le comprendre en réalisant une centaine d'entretiens et 300 micro-questionnaires auprès de participants à la Diagonale des Fous et à l'UTMB entre 2021 et 2024.

Et vous, vous avez déjà fait des ultra-trails?
Au total, 60 personnes ont participé à ce sondage.

Prouver son excellence et besoin d'exister

Au tournant des années 1980-1990, la société hypermoderne valorise la recherche de la performance, l'intensification de son mode de vie et la mise en spectacle de soi-même.

Le culte de la performance est devenu le modèle dominant de production de son existence: chacun est invité à explorer ses limites, à faire la preuve de son excellence et à s'inventer. La pratique de l'ultra-trail répond au culte inquiet du «moi performant» pour reprendre l'expression de Jean-Jacques Courtine qui traverse les sociétés occidentales en se différenciant du «moi soumis» et fait écho à la généralisation de «l'héroïsme de masse».

A competitor runs at the Grand Col Ferret as he competes in the 170km Ultra-Trail of Mont-Blanc (UTMB) race, near Courmayeur, Italy, Saturday, Sept 1, 2018. Set up in a breathtaking setting in the hea ...
Derrière la popularité de l'ultra-trail se cache aussi le culte de la performance. Image: keystone

L'ultra-traileur aime vivre des sensations extrêmes en se confrontant à des situations inhabituelles aux confins de ses possibilités. Il aime gérer l'imprévisible et flirter symboliquement avec la mort afin de réenchanter sa vie. L'ultra-trail compense un quotidien trop monotone et se révèle comme antidote à une identité défaite. Vivre ne suffit plus, il faut se sentir exister.

La mise en spectacle de soi complète ce tableau. L'ultra-traileur recherche généralement une scène inégalée de visibilité de son exploit. Plus c'est dur, plus il pense devenir un héros aux yeux des autres et pouvoir en retirer des bénéfices à fort rendement symbolique sur les réseaux sociaux et la scène de la vie sociale. C'est l'individu qui devient le théâtre premier d'exploration, objet-sujet d'expérience.

Ce paradigme est gouverné par une logique d'accélération propre à l'économie capitaliste mondialisée qui demande à chacun d'optimiser ses ressources pour gagner en efficacité, en engageant une course contre le temps, en ayant recours aux dernières innovations technologiques mais aussi en adoptant de manière croissante des conduites dopantes.

Ces dernières sont observables dans la prise d'anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) qui sont consommés dans le but de maximaliser les chances de relever le défi engagé, alors qu'il s'agit de médicaments qui peuvent être néfastes pour la santé en situation d'effort extrême.

Eddy, 42 ans, Parisien et cadre supérieur dans une grande entreprise témoigne:

«Se mesurer à la Diagonale des Fous, il n'y a pas mieux pour se prouver qu'on est encore capable de réaliser des choses intenses. C'est un défi de l'extrême et du courage qui me convient parfaitement, car tu te fixes un temps et tu cherches à performer par tous les moyens pour le réaliser.»

Introspection et moments de solidarité

Face à ces excès d'existence et aux nouveaux enjeux sociétaux, une autre forme culturelle émerge durant la décennie 2010: la transmodernité telle que la nomme la philosophe Rosa-Maria Rodriguez Magda. Inspirée par les travaux des sociologues Edgar Morin et Hartmut Rosa, elle fait cohabiter deux modèles: celui ancien mais toujours actif du technocapitalisme et celui émergent de l'écohumanisme. La transmodernité renouvelle la vision de l'habiter notre monde en hybridant les modèles de référence.

La quête de sens devient alors centrale pour réguler cette tension contemporaine en cherchant à fabriquer de la cohérence dans nos modes de vie. L'écohumanisme s'observe dans les signes ténus d'un nouvel art de vivre visible dans un nouveau rapport à soi et au temps, un nouveau rapport aux autres et à l'environnement.

Un nouveau rapport à soi et au temps s'instaure dans la mesure où l'expérience ultra-trail s'inscrit sur un continuum allant de la recherche de la performance à la quête intérieure et alternant moments d'accélération et de décélération. Courir un ultra-trail s'inscrit dans une temporalité longue qui favorise les moments de décélération propices à «l'entrée en résonance». Cette approche est reprise par le sociologue Romain Rochedy qui analyse l'ultra-trail «comme un espace de décélération».

D'après mes recherches, un nouveau rapport aux autres se manifeste aussi. Si l'ultra-traileur s'enferme souvent dans sa bulle pour aller le plus vite possible ou continuer simplement à avancer, il est aussi de plus en plus soucieux de partager des moments de solidarité, d'émotion et de communion collective. Participer à un ultra-trail permet en effet de tisser des liens sociaux favorisés par l'effacement de la personne au profit du langage du corps et de l'expérience collective vécue qui transcendent les différences.

The Ultra-Trail du Mont-Blanc. A a single-stage mountain ultramarathon in the Alps. France. (Photo by: Godong/Universal Images Group via Getty Images)
Les ultra-traileurs vivent des moments de communion et de forte solidarité avec les autres participants. image: getty

Un rapport à la nature ambivalent

Un nouveau rapport à la nature apparaît enfin. Dans leur pratique, les ultra-traileurs alternent la domestication d'une nature considérée comme une adversaire et l'immersion dans une nature enveloppante représentée comme une partenaire. La pratique de l'ultra-trail peut être appréhendée comme une plongée dans les profondeurs de «la» et de «sa» nature car elle offre à chacun la possibilité de se construire un rapport intime entre «le faire avec» et «l'être avec» la nature.

Eric, 48 ans, Toulousain et kinésithérapeute, déclare:

«Chaque ultra-trail auquel je participe, je le vis comme une introspection. Je suis à l'écoute de mon corps. Je prends mon temps afin de le déguster à la recherche d'émotions particulières. Je tisse des relations privilégiées avec les autres coureurs et la nature. Toutes ces épreuves favorisent des trajectoires individuelles qui constituent au final un tout collectif. C'est un moment de cohésion sociale qui n'est pas courant.»

L'ultra-trail reflète les paradoxes de notre époque tiraillée entre deux paradigmes: l'accélération hypermoderne et la décélération transmoderne. Participer à ce type d'épreuve renforce le sentiment d'identité pour des personnes en quête de repères plus consistants, comme si l'exploration de ses limites physiques venait remplacer les limites de sens que ne donne plus l'ordre social. Il s'agit alors de reprendre en main son destin, de tisser un fil qui relie le soi réel à un soi possible admirable.

A competitor runs at the Grand Col Ferret as he competes in the 170km Ultra-Trail of Mont-Blanc (UTMB) race, near Courmayeur, Italy, Saturday, Sept 1, 2018. Set up in a breathtaking setting in the hea ...
Courir un ultra-trail, c'est à la fois défier la nature et s'en servir comme une partenaire. Image: keystone

L'ultra-trail devient ainsi une métaphore de notre époque, car il symbolise l'ambivalence des modèles de référence mobilisés. Cette pratique permet à chaque postulant de sortir de soi en allant au-delà de ses repères habituels et en revenir pour être davantage résilient par rapport aux affres de la vie. Elle rime alors avec une forme de renaissance. C'est pourquoi la quête de l'ultra est si forte aujourd'hui.

Cet article a été publié initialement sur The Conversation. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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