Suisse
Chiètres-Kerzers

L'émouvant hommage au chauffeur de bus de Chiètres-Kerzers

Albino le chauffeur de bus
Les collègues d'Albino lui ont rendu hommage vendredi en décorant leur bus. DR

«Toujours serviable»: l'émouvant hommage au chauffeur de bus de Chiètres

Il se réjouissait de prendre sa retraite et adorait son travail. Portugais jusqu'au bout des ongles, Albino R. fait partie des victimes du terrible incendie de Chiètres. Ses collègues et sa famille lui rendent hommage.
14.03.2026, 16:1114.03.2026, 19:18
Andreas Maurer / ch media

Ce mardi, Albino R. assurait le service du soir. Le chauffeur de bus de 63 ans avait commencé à midi et aurait dû terminer à 20h30. Pour cet avant-dernier trajet, il conduisait un car postal de la ligne 122 de Guin à Chiètres.

Au début du parcours, le bus était toujours plein, parce que de nombreux passagers embarquaient après être descendus du train. Il se vidait peu à peu en direction de Chiètres. C’est entre l’avant-dernier et le dernier arrêt que le drame s’est produit.

Un homme s’est levé, puis s'est bouté le feu, à lui-même et au bus. Selon l’horaire, le car postal aurait dû arriver à Chiètres à 18h24. Une minute plus tard, un appel d’urgence était lancé. Le véhicule était déjà entièrement en flammes.

Suivre les médias, en attendant

Albino travaillait depuis deux ans et demi pour l’entreprise Wielandbus, qui exploite la ligne pour le compte de Car postal. Le propriétaire, Philipp Wieland, s’est immédiatement rendu auprès de son véhicule incendié. Le soir même, il a réuni son équipe de direction dans le dépôt. Philipp Wieland explique:

«Nous sommes préparés pour les accidents graves, mais pas pour un cas pareil»

Le patron s’est rendu auprès de la famille du chauffeur avec une équipe d’assistance à l'heure où il aurait dû rentrer. Ensemble, ils ont suivi les directs des médias qui évoquaient la tragédie. Philipp Wieland raconte:

«Nous avons espéré, pleuré ensemble»

L'équipe s'est séparée à minuit, espérant encore qu'Albino avait survécu.

Les chauffeurs ont tous pris leur poste

Le lendemain matin, dans le garage de l'entreprise, Philipp Wieland a informé le personnel au sujet du drame. Septante employés étaient présents. Le responsable avait prévu des chauffeurs de remplacement, au cas où certains ne voudraient pas prendre leur service. Mais tous les chauffeurs ont affirmé qu'ils étaient prêts à prendre leur service.

Ils étaient convaincus qu’Albino aurait pris la même décision. Sa disponibilité était légendaire. Philipp Wieland raconte:

«Il travaillait toujours avec un sourire et saluait tout le monde avec un mot gentil»

Un chauffeur a malgré tout interrompu son service durant la matinée. Il n’en pouvait plus. «Cela aurait aussi pu m’arriver», s'est-il dit. Cette pensée a accompagné les collègues qui, ce jour-là, conduisaient les mêmes véhicules et assuraient les mêmes lignes que leur collègue décédé.

C'est le mercredi soir que sa famille a reçu la triste nouvelle. Albino comptait parmi les victimes et non les cinq personnes blessées.

Le président portugais lui a rendu hommage

Albino est arrivé en Suisse en 1990, à l’âge de 27 ans. Quatre ans plus tard, sa famille le rejoignait. Son fils Leandro raconte:

«Il était venu ici pour nous offrir une vie meilleure»

Albino a exercé de nombreux métiers. Il a été peintre en carrosserie, chauffeur, monteur de chapiteaux et conducteur de camion. À cause de problèmes de genou, il était finalement devenu chauffeur de bus. Leandro explique:

«Conduire des bus a toujours été son rêve. Cela lui tenait beaucoup à cœur. Il aimait le contact avec les passagers.»

Le fils du chauffeur décédé ajoute:

«Mon intuition me dit que ce soir-là aussi, il a d’abord voulu aider ses passagers»

Albino a passé la plus grande partie de sa vie en Suisse mais n’a jamais voulu se faire naturaliser. Leandro explique:

«Dans son cœur, il est resté portugais»

Après une cérémonie funéraire à Morat, la famille va transporte sa dépouille au Portugal, là où il sera enterré.

Le pays le lui a rendu, puisque vendredi, le président portugais, António José Seguro, a appelé la famille pour lui présenter personnellement ses condoléances. Leandro explique qu'il a beaucoup apprécié ce geste.

Il a passé sa vie à donner

Albino aurait dû prendre sa retraite en décembre 2027. Son fils raconte:

«Il voulait voyager davantage et passer du temps avec ses cinq petits-enfants au Portugal et en Suisse»

Le chauffeur s’engageait partout où il le pouvait. Lorsque ses enfants étaient petits, il était membre du conseil des parents à l’école. Il entraînait les juniors du club de football local et était arbitre au sein de l’Association fribourgeoise de football. Il arbitrait des matches de deuxième ligue.

Il regardait presque tous les matches de Benfica Lisbonne avec son fils Leandro raconte:

«Il vivait les matches très intensément devant la télévision. Ca devenait très bruyant chez nous.»

Devant son écran, Albino se muait en supporter et n'hésitait pas à critiquer ses collègues arbitres lorsque, selon lui, l'équipe de Lisbonne était traitée injustement.

En racontant cela, Leandro a les larmes aux yeux et rit en même temps. À voix basse, il ajoute:

«Je ne sais pas comment je vais supporte le silence devant la télévision, maintenant»

Au Portugal, père et fils allaient souvent à la pêche ensemble. «Nous ne parlions pas beaucoup, mais c’est justement ce qui rendait ces moments particuliers», raconte Leandro.

Il rendait constamment service

Albino était également actif dans la communauté portugaise catholique, et travaillait comme sacristain dans l’église de Morat. Lors de messes en portugais, il était le bras droit du prêtre et lui remettait le vin et le pain. Ex-président de la communauté portugaise locale, Zita Schroeter explique:

«Il était toujours serviable»

Lorsqu'il a démissionné, Albino a repris la fonction ad intérim. Zita Schroeter ajoute:

«Il était le pilier de la communauté. Je ne peux pas imaginer comment nous allons continuer sans lui»

Les autres chauffeurs lui rendent hommage

Vendredi, quatorze bus ont circulé dans le district du Lac avec un ruban en signe de deuil, soit sur toutes les lignes où Albino travaillait. À Morat, un chauffeur descend d’un des cars postaux décorés et dit:

«Albino était un vrai capitaine qui ne voulait pas quitter son navire. Il a poursuivi sa route jusqu’à son dernier souffle.»

La solidarité est grande. De nombreux chauffeurs reçoivent des fleurs et des lettres de leurs passagers. Les collègues réfléchissent actuellement à la manière de rendre un dernier hommage à Albino. Ils aimeraient, si possible, se rendre à l’église en car postal et assister en uniforme à ses funérailles.

Traduit de l'allemand par Joel Espi

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