«Je ne vois qu’un seul motif»: un criminologue analyse le drame de Chiètres
Tout porte à croire que le terrible incendie de Chiètres (FR) est dû à un acte individuel et désespéré. Qu'est-il donc passé par la tête de ce Suisse de 65 ans, dont le profil commence à émerger? L'enquête permettra peut-être de le déterminer.
Reinhard Haller est le psychiatre le plus connu d'Autriche. Il a réalisé des expertises de criminels très dangereux tels que Jack Unterweger ou Franz Fuchs. Désormais âgé de 74 ans, il a notamment dirigé durant 30 ans une clinique spécialisée dans les addictions.
L'expert a accepté de commenter le drame de Chiètres et d'aider à mieux comprendre les motivations de son auteur.
Comment qualifier cet acte, peut-on parler de «suicide élargi» (une personne tue des proches et se suicide ensuite)?
Non, je dirais que cela fait penser à un «meurtre élargi». Dans le cas d’un «suicide élargi», l’idée centrale est qu’une personne veut se donner la mort et entraîne avec elle ce qu’elle a de plus cher, souvent les enfants ou d’autres membres de la famille.
Qu'est-ce qui en motive l'auteur?
D’une certaine manière, ce geste est motivé par des raisons que l'on pourrait qualifier d'«altruistes». Dans la tête de ces personnes, elles veulent emmener leurs proches vers un au-delà meilleur, ou les préserver de souffrances supplémentaires, parce que l’on projette sur eux - à tort - son propre état dépressif.
Et pour le meurtre élargi?
Dans ce cas, en revanche, il s’agit de nuire délibérément à d’autres personnes, voire de les tuer. Pour ne pas avoir à assumer la responsabilité de son acte, l’auteur finit par se suicider. La différence réside dans le fait que les motivations sont, au fond, purement égocentriques. Dans ce sens, je pense que dans l’affaire de Chiètres, d’après tout ce que l’on peut dire à ce stade, il s’agit d’un meurtre élargi.
L’auteur s’est immolé par le feu. C’est une méthode très spectaculaire. Pourquoi la choisir, selon vous?
Mourir brûlé est particulièrement atroce. D’une certaine manière, l'auteur y a mis tout le sens qu'il pouvait.
Vous vous inquiétez pour vous ou l'un de vos proches?
La Main Tendue (adultes, 24/7) au 143
Pro Juventute (jeunes, 24/7) au 147
Urgences médicales au 144
stopsuicide.ch
Avez-vous connaissance de cas comparables?
Dans l'histoire criminelle, on trouve des attaques incendiaires se soldant par le suicide de leur auteur. Le cas le plus connu est sans doute celui de Walter Seifert, dans les années 1960 à Volkhoven, en Allemagne. Celui-ci avait tué dix personnes avec un lance-flammes avant de se donner la mort. Il y a aussi déjà eu des cas de ce type aux Etats-Unis. Là-bas, toutefois, soit il s’agissait de vengeance et les victimes étaient alors des personnes avec lesquelles l’auteur avait eu affaire, soit de protestation, et donc de terrorisme.
Du moins à ma connaissance. Et c’est ce qui rend ce cas si particulier.
Comment interprétez-vous l'acte de Chiètres?
Il n’y a pas de lettre de revendication, pas de message laissé derrière lui. Les personnes touchées n’avaient absolument rien à voir avec lui. Cela exclut donc à la fois un acte de vengeance et une action terroriste. En même temps, l’acte a manifestement été bien préparé. Je ne peux donc imaginer qu’un seul motif, à savoir qu’il a dû s’agir d’un auteur psychotique, peut-être dans le cadre d’un trouble psychique latent.
L’auteur vivait reclus dans un camping-car, il parlait peu, mais était plutôt aimable, selon les témoignages.
Les personnes enfermées dans un délire sont presque toujours des solitaires. Elles vivent dans leur propre monde et passent simplement pour des originaux. Elles se sont privées du correctif apporté par autrui, ce qui les conduit à s’enfoncer toujours davantage dans leurs idées délirantes. En raison de leur isolement social, elles n’arrivent généralement pas en traitement psychiatrique, ou alors trop tard. Le déclassement social qu’a manifestement connu cette personne correspond lui aussi bien à ce tableau.
Cet homme aurait enfreint au moins une fois la loi sur les stupéfiants. Les drogues pourraient-elles aussi être en cause?
En règle générale, les drogues à elles seules ne conduisent pas à de tels actes. L’auteur a en outre dû planifier et préparer son geste. Cela serait difficilement compatible avec une ivresse profonde ou un trouble purement induit par les drogues. Il est toutefois possible que des drogues aient déclenché une psychose. De tels troubles psychotiques sont relativement fréquents, surtout en lien avec les hallucinogènes. Mais, au bout du compte, un élément reste décisif pour moi:
Comment cela est-il possible?
Il existe des psychoses latentes, en quelque sorte dormantes. Et il existe ce que l’on appelle des «délits initiaux». Cela signifie qu’un crime grave peut constituer le premier symptôme d’une maladie mentale jusque-là non détectée, un peu comme un éclair qui précède un orage.
L’incendie de Crans-Montana reste encore très présent dans les médias. L’auteur a-t-il pu choisir le feu à cause de cet événement?
C’est possible. Je peux imaginer que le thème de la «combustion» se soit intégré à son délire. Il arrive souvent que les contenus délirants soient influencés par des thèmes actuels de la société. Mais en l’absence de dossier médical, on ne pourra sans doute jamais l’établir avec certitude.
Il y a une dizaine d'années, un pilote de la Germanwings avait délibérément précipité son avion contre une montagne, entraînant avec lui 150 personnes dans la mort. Voyez-vous des parallèles avec cette histoire?
Non. Je m'étais suis penché de près sur ce cas et à mes yeux, le pilote de Germanwings, Andreas Lubitz. Sa psychodynamique relevait plutôt de celle d’un auteur de tuerie scolaire, qui est différente de celle du cas dont nous parlons ici.
Il ne s’agit donc pas d’idées délirantes ou d’hallucinations, mais de blessures narcissiques.
La différente est-elle fondamentale?
Oui, car les auteurs agissent en pleine possession de leurs moyens et commettent un massacre dans un lieu où ils se sentent humiliés. Dans le cas du crash de Germanwings, j’estime que le pilote souffrait d'une dépression qui n’avait pas été traitée de façon rigoureuse par des spécialistes. Soit parce qu’il se soustrayait au traitement, soit parce qu’il gérait lui-même sa médication. A cause de cet état, il a voulu se donner la mort et, en même temps, entraîner avec lui le «monde parfait», représenté à ses yeux par les personnes à bord de l’avion.
La police avait émis un avis de recherche pour l'auteur, tout en signalant qu’il ne représensait pas de danger. Il s’agissait manifestement d’une erreur d’appréciation.
Il faut d’abord dire une chose. Les pronostics sont en principe difficiles à faire, surtout lorsqu’il s’agit d’évaluer la dangerosité d'une personne. C’est l’un des plus grands défis pour nous, les experts. Je ne pense pas que l’on puisse attendre de la police, dans un tel cas, qu’elle évalue de façon fiable la situation, du moins sur la base de ce que l’on savait jusque-là de l’auteur.
Les personnes souffrant de troubles psychiques sont-elles particulièrement dangereuses?
Dans l’ensemble, elle ne sont pas plus dangereuses que la moyenne de la population. Il existe de grands sous-groupes présentant un risque d’agression très faible, par exemple les personnes dépressives ou celles souffrant de troubles anxieux.
Dans le débat actuel sur la discrimination, on peut à peine le dire sans s’exposer aussitôt au reproche de diffamer les personnes souffrant de troubles psychiques. Mais je pense qu’il faut regarder cette réalité en face si l’on veut agir contre ce phénomène.
Quelle est la taille de ce groupe?
Cela représente moins de 0,1% de la population adulte, mais pour un risque fortement accru de violences graves, pouvant aller jusqu’à l’homicide. Ce risque est particulièrement élevé en cas de troubles délirants. Ces personnes vivent en quelque sorte dans une autre réalité. D’après les connaissances actuelles, je classerais l’auteur dans ce groupe.
On a l'impression que les faits impliquant des auteurs souffrant de troubles psychiques sont en augmentation.
Cette impression n’est pas fausse. Cela tient au fait que les personnes potentiellement dangereuses ne sont plus hospitalisées aussi longtemps qu’autrefois. Auparavant, les personnes étaient plus facilement placées dans des établissements fermés et souvent durant de nombreuses années. Aujourd’hui, la psychiatrie est devenue plus ouverte, ce qui est en soi positif. Mais le prix à payer est que certains patients échappent au suivi ambulatoire et que des rechutes surviennent.
Des témoins affirment qu'avant son acte, l’auteur a eu un comportement étrange et qu’il paraissait très nerveux. Beaucoup de personnes semblent nerveuses, certaines parlent seules en public. A partir de quand faut-il être prudent?
Il s'agit là d'une question difficile. La nervosité décrite pourrait être l’expression d’une agitation psychotique. Un état psychotique implique pour la personne concernée un stress intérieur considérable.
Dans certaines situations, il peut aussi être judicieux d’alerter un service d’urgence ou la police et de signaler un risque potentiel.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
