Les Suisses se barricadent derrière leur passeport
Le rejet est sans appel: 63,61% des Vaudois ont dit «non» à l’initiative soutenue par la gauche qui demandait l’introduction du droit de vote et d’éligibilité des étrangers installés depuis trois ans au moins dans le canton et dix ans en Suisse. La part des votes négatifs dépasse de 10% celle des votes de la droite aux dernières élections cantonales, en 2022. Des voix de gauche se sont donc jointes au front du refus.
En 2011, avec près de 70% des bulletins, le corps électoral vaudois avait rejeté plus massivement encore une initiative similaire. La fin de l’âge d’or des droits civiques accordés aux étrangers? Inutile d’insister?
Le temps des largesses est révolu
Le résultat de ce dimanche dans le canton de Vaud – les Appenzellois de Rhodes-Extérieures, qui se prononçaient sur le seul droit de vote des étrangers, ayant pour leur part dit «non» à 72,78% – ne fait que confirmer une tendance bien installée. Le temps des largesses semble révolu. Aucune initiative communale ou cantonale proposant d’élargir le droit de vote aux non-nationaux n’a été acceptée ces quinze dernières années.
Pascal Sciarini, professeur de science politique à l’Université de Genève, observe, et l'on ne peut qu'abonder dans son sens:
Une trappe s’est comme refermée à la fin de la décennie 2000 en Suisse romande, la Suisse alémanique étant visiblement allergique au partage du droit de vote avec qui n’est pas suisse. Vaud en 2002, donc, Genève en 2005 et Fribourg en 2006 furent les derniers cantons à donner le droit de vote aux étrangers à l’échelon communal. En mars 2024, le Valais a balayé à 72,83% la version de sa nouvelle constitution qui comprenait l’élargissement du droit de vote et d’éligibilité communal aux non-Suisses.
Et Neuchâtel et le Jura, seuls cantons où les étrangers peuvent participer aux élections cantonales? Pas certain non plus qu’ils diraient «oui» si la question leur était posée aujourd’hui. La criminalité étrangère et les incivilités de certains frontaliers ont peut-être refroidi leur générosité d'alors.
Que s’est-il passé? Pascal Sciarini le rappelle:
Le dernier levier identitaire
A quoi l’on peut sans doute ajouter la très forte croissance de la population résidant en Suisse entre 2000 et 2010, effet de l’accord sur la libre-circulation des personnes conclu alors avec l’Union européenne.
En refusant systématiquement depuis quinze ans d’accorder le droit de vote, a fortiori le droit d’éligibilité, aux étrangers tant à l’échelon cantonal que communal, les Suisses semblent vouloir agir sur le seul levier identitaire qu’ils pensent encore pouvoir contrôler, celui avec lequel ils exercent leur souveraineté. Plus le sentiment de dilution face à l’immigration ou face à l’Union européenne au seuil des Bilatérales IIII se renforce, plus le droit de vote associé aux valeurs et au mode de la démocratie suisse devient un bien précieux à protéger.
Le mauvais exemple du «vote étranger» à Vernier
Ce dimanche encore, les soupçons de magouilles sur fond de votes communautaires à Vernier, la deuxième plus grande commune du canton de Genève, où le droit de vote des étrangers prévaut aux élections communales, ne sont pas de nature à rassurer l’électorat suisse. En juin 2024, les Genevois, par ailleurs aux prises avec leur «problème frontalier», avaient rejeté à plus de 60% le droit de vote et d’éligibilité des étrangers au niveau cantonal. Genève, pourtant si ouvert aux autres...
Bref, c’est comme si les Suisses ne se sentaient plus suffisamment maîtres chez eux pour se donner le luxe de partager la table démocratique avec les nouveaux venus. Au moins tant qu’ils n’auront pas fait preuve de leur volonté de s’intégrer pleinement en prenant le passeport à croix blanche.
Les Vaudois de l'étranger plutôt que les étrangers
A l’heure des peurs de «submersion migratoire» agitées par l’extrême droite et matérialisées par l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» d’habitants, le «oui» des Vaudois ce dimanche à 63,5% des voix à la participation de leurs compatriotes cantonaux résidant à l’étranger aux élections des conseillers aux Etats, dans une proportion remarquablement égale au «non» au vote des étrangers, sonne un peu comme le rappel des troupes suisses, désormais jamais trop nombreuses pour compter et pour peser.
