On a mangé chez les stars de la cuisine romande: «Une tuerie»
Ils nous ont donné rendez-vous dans leur nouvel écrin. L’Auberge de Port-Gitana. Un hôtel-restaurant ouvert l'été dernier, niché à dix minutes du centre-ville de Genève, sur les rives du Léman. Un lieu agréable, paisible, alléchant. Malgré la grisaille de janvier, la lumière s'engouffre par flots entiers dans la salle principale. Il est 10 heures du matin, une famille achève son petit-déjeuner pendant que le personnel œuvre, dans un ballet discret et tranquille, à la mise en place du service de midi.
Nous prenons place, face à la baie vitrée et au lac endormi. En cas de beau temps (ce qui n’est pas le cas le jour de notre rencontre), on peut apercevoir le Mont-Blanc. Sans oublier le jet d'eau, symbole genevois par excellence, qui se tient passivement sur la ligne l'horizon. Tout aussi genevois qu'est la tête de Gourmet Brothers: Benjamin Luzuy, sa soeur, Marie Luzuy et Paul Cassigneul.
Pendant que nous croquons avec gourmandise dans le financier aux pépites de chocolat qui accompagne notre café (une tuerie), Benjamin Luzuy commence par nous dérouler les origines de son entreprise, en 2009.
Une success story à la sauce romande
Il a 22 ans et vient tout juste de s'asseoir sur les bancs de l'Ecole hôtelière de Lausanne, lorsque ce mordu de cuisine est approché par un ami de la famille. Ce dernier souhaite confier à Benjamin une mission assez particulière. Organiser un dîner privé pour les bienfaiteurs du Musée de l'Elysée, à Lausanne. Nombre de couverts? Soixante. Budget? 4500 francs, soit 80 francs par tête. Pas un centime de plus.
Après en avoir discuté avec un bon copain, l'étudiant décide de relever le défi.
«J'avais 100% carte blanche. Le client ne savait absolument pas ce qu'on allait servir jusqu'à ce que les plats arrivent sur la table», se souvient le désormais trentenaire, dont le visage vous est peut-être familier, puisqu'il a notamment officié dans l'émission «Descente en cuisine», sur la RTS, en 2014.
Le challenge est de taille. Une fois les tables, les chaises, les verres et le service déduits du budget, il reste 35 francs par tête pour concevoir le menu. Rien qui ne l'effraie: «J’ai imaginé un menu en sept plats», rigole Benjamin. Un menu sur lequel figurent Saint-Jacques et sot-l'y-laisse aux morilles, qui laisseront les convives sur le popotin.
C'est une régalade absolue. Ou presque. «En réalité, après avoir organisé l'évènement, je me suis fait copieusement engueuler par le client, qui ne comprenait pas comment j'avais pu acheter ces produits en restant dans le budget», témoigne Benjamin en riant.
Mais tout est affaire de relationnel pour celui qui se décrit comme le «Tanguy des fourneaux», déniche ses produits d'exception grâce à ses contacts à l'EHL et ceux de sa famille dans le monde de la gastronomie.
Une fois l'âpre tâche comptable terminée (le «plus gros du travail», selon Benjamin Luzuy), le constat est sans appel: non seulement le budget de la petite équipe est dans les clous, mais chacun arrive à retirer un petit salaire pour ces trois jours d'intense préparation. 130 francs, qui partiront dans des tagliatelles aux truffes et une bonne bouteille de rouge à La Croix d'Ouchy, adresse bien connue des Lausannois. «Pour nous, c'était l'eldorado», résume-t-il.
Cet évènement marque le début de l'aventure Gourmet Brothers. Un second est organisé dans la foulée. Puis un troisième. De fil en aiguille, de plus en plus grands, avec des enveloppes toujours plus importantes. La première année d'existence de la firme des deux étudiants se conclut sur une quinzaine d'évènements et un chiffre d'affaires qui ferait pâlir plus d'un jeune entrepreneur. Pas Benjamin Luzuy qui, «au lieu de s'offrir une Porsche», investira ces gains dans son entreprise, Gourmet Brothers.
Et si la «fratrie» formée avec son meilleur ami, Guy, se sépare et prend des directions différentes à la fin des études, le nom perdure. Un membre de sa véritable famille rejoint l'aventure: Marie, sa sœur, en 2017, formée sur les bancs d'HEC avant de passer plusieurs années au sein du groupe de luxe Richemont.
Puis c'est au tour d'un ami commun, Paul Cassigneul, diplômé de l'Ecole hôtelière de Glion, de se greffer à l'équipe, après avoir oeuvré dans l'évènementiel et au sein d'une multinationale américaine.
Telles des planètes autour du soleil, plus discrets mais tout aussi indispensables, Paul et Marie gravitent désormais autour du noyau qu'est Benjamin. Le trio d'associés, dont il se dégage une alchimie presque surnaturelle, trône au sommet d'une entreprise de plus d'une centaine d'employés.
Il ne se passe pas un jour sans qu'ils ne se voient.
«La ligne directrice de Ben a toujours été de bien de s'entourer des bonnes personnes», note Paul, quand on lui demande comment il compose avec l'aura et la présence rayonnante du fondateur. «On pose tout sur la table, on discute de tout. Nous avons tous les trois une énergie communicative et un leadership assez naturel. Même s'il est vrai que ça fusionne vite chez Benjamin!» admet-il en riant.
Ce que veut le client
Et il en faut, de l'énergie, pour organiser les évènements les plus variés, du mariage somptueux à la fête d'entreprise de clients comme UBS ou le géant des croisières MSC, avec son lot de défis et d'imprévus. A certaines périodes de l'année, Gourmet Brothers organise jusqu'à six évènements dans la même journée, avec menus et thèmes différents. Chaque fois, tout est pensé et conçu sur mesure.
C'est bien simple, le groupe touche à tout: du dîner en amoureux haut de gamme, à plusieurs plats en amoureux et dans un chalet, à la soirée à thème de 1600 convives. Parmi leurs réalisations les plus folles? Les réponses de Benjamin, Marie et Paul fusent: une fête de Noël sur le thème de l'espace. Une autre sur celui du Japon. Une autre encore, sur les cartoons, avec «des marmites d'Astérix et Obélix» pour le dessert. Ou encore, plus récemment, une soirée sur les Highlands, avec un buffet écossais.
«Notre équipe de cuisiniers et de pâtissiers fait un travail incroyable. On laisse une immense place à l'imagination», souffle Marie. «Pour une soirée casino, par exemple, j'ai proposé de créer une pomme d'amour en trompe-l'œil.»
En théorie, ils n'ont aucune limite. «Nous sommes prêts à entendre et à discuter de toutes les idées des clients. Certaines sont évidemment plus réalistes que d'autres», évoque Benjamin.
Leur mot d'ordre? Créativité, rapidité, flexibilité. Mais, surtout et avant tout: hospitalité. Un mot qu'ils répéteront à maintes reprises au cours de ce long entretien. Chez Gourmet Brothers, le client est bichonné, chouchouté, reconnu. On se souvient de ses goûts, de ses habitudes, du vin ou du plat qu'il a aimé.
D'ailleurs, comment est-il, le client, en 2026? Plus chiant qu'il y a dix ans? «Beaucoup plus exigeant», confirme Benjamin. «La vraie complexité, c'est qu'il est moins réaliste sur le contexte», précise-t-il, avant de citer l'exemple d'une cheffe de projet d’une grande marque qui lui a présenté une collection d'images réalisées par l’IA pour illustrer ce qu'elle voulait. Jusque-là, pourquoi pas. «Sauf qu'il s'agissait d'une grotte à Capri et que les lustres valaient 8000 francs pièce», note le CEO.
Quant au mal de notre époque, les intolérances en tous genres, du gluten au lactose en passant par l'histamine,
Marie Luzuy affirme: «L'une de nos forces, c'est de traiter la demande spéciale avec du spécial.»
«On va réfléchir le plat pour que la personne avec une intolérance ou une assiette différente ait quelque chose de tout aussi gourmand et séduisant.»
Au-delà d'amadouer les papilles les plus sensibles, il faut aussi accompagner avec finesse et psychologie, lorsque les moments sont gorgés d'émotions.
Dans ce mélange de stress et de bouillonnement qui accompagne un mariage ou un grand évènement de la vie, la nourriture joue un rôle fondamental pour le trio de Gourmet Brothers. «Certains oublient totalement ce qu'ils mangent le jour de leur mariage, parce qu'ils ont d'autres choses en tête», constate Benjamin.
Le trio mise donc énormément sur le moment de dégustation, qui survient parfois plusieurs mois avant la date butoir. «On fait en sorte que ce soit un moment-clé. Ce qu'on leur présente dépasse souvent leurs attentes parce qu'on sort du truc classique, le menu trop standard. On met en avant le fait qu'on est capable de vraiment créer des émotions à travers l'assiette.»
Marie cite notamment le cas d'un couple d'origine vietnamienne et zurichoise, pour lequel le chef exécutif, Giuseppe Dell'Aquila avait imaginé un menu mélangeant les deux cultures. Le premier plat était une soupe Phô. «Le Graal, c’est lorsque la cliente nous a dit: "c’est presque la soupe de mon enfance, comment avez-vous fait ça?"»
De nouveaux objectifs
Après des années dans le catering, le trio ambitieux de Gourmet Brothers aspire à se développer. Il s'attaque depuis quelques mois à un autre défi. De taille. L'hôtellerie-restauration. «Je compare toujours l'évènementiel aux assurances: on sait combien le client va payer avant d'avoir eu à dépenser quoi que ce soit. Un restaurant, c'est l'extrême inverse», admet Benjamin Luzuy. «Il n'y a aucune garantie.»
Au risque, donc, de se casser les pattes dans l'une des industries les plus dures et les plus risquées? «C'est extrêmement challengeant, mais j'ai un côté sur-optimiste», concède Benjamin. L'objectif n'est pas d'ouvrir des adresses à tout-va, mais de créer des lieux spéciaux, pour le long terme, qui s'inscrivent dans une économie d'échelle.
L'Auberge Port-Gitana, où nous avons pris place ce jour de janvier pour le déjeuner, abrite outre son restaurant, 18 chambres qui peuvent être réservées pour un évènement privé. «Nous sommes désormais l'un des rares acteurs de Genève à posséder autant de cordes à notre arc: on peut répondre à la question de l'évènement, du logement et du restaurant», se réjouit Marie.
Après trois ouvertures en 2025 (l'Auberge Port-Gitana, sur les rives du Léman, Casa Lulia à Nyon et le Pavillon Barton, à Genève), ces serials entrepreneurs ralentiront-ils le rythme? «C'est une question qu'on se pose beaucoup en ce moment», admet le CEO de Gourmet Brothers.
«Notre baromètre, c'est celui des équipes. Si on perd le contrôle sur l'équation humaine, c'est qu'il y a trop. 2025 a été pleine d'enseignements à ce niveau-là», analyse-t-il.
En effet, les lancements n'ont pas été de tout repos. L'an dernier, le groupe a quasiment doublé en termes de personnel. Il a fallu naviguer entre les défis logistiques, humains et les imprévus inhérents au milieu de la restauration. Le petit groupe fait désormais partie des grands. Il s'agit désormais de se structurer différemment. Mais ce trio de patrons aussi investis que passionnés y travaille d'arrache-pied.
«Nous allons structurer tout en gardant cette passion, cet engagement», conclut Marie. «Conserver cet esprit très start-up, qui permet des prises de décisions rapides qui nous amènent à beaucoup d'agilité, beaucoup de créativité et de réactivité. Mais, surtout, conserver un esprit de grande famille.»
Un esprit de grande famille. C'est exactement notre sentiment, en quittant l'Auberge de Port-Gitana, sur le coup de 14 heures. L'estomac et le cœur bien remplis. Et le goût du baba au rhum assidulé et dodu qui a conclu le déjeuner, encore sur les papilles. Nous reviendrons.
