Cette dynamique enrichit actionnaires et grands patrons en Suisse
«Theory of the Firm», la théorie de la firme, est un article scientifique qui, il y a exactement 50 ans, modélisait pour la première fois le conflit d'intérêts inhérent entre les propriétaires d'une entreprise et les managers salariés. Rédigé par le professeur d'économie américain Michael C. Jensen et son co-auteur William H. Meckling, ce texte a été fondateur pour la mise en œuvre pratique de la doctrine de la valeur actionnariale.
Cette doctrine postule que les entreprises doivent se concentrer exclusivement sur la maximisation de l'intérêt des actionnaires. L'idée sous-jacente est qu'une main invisible harmonise ainsi, de façon quasi miraculeuse, les intérêts des actionnaires, des salariés, des clients et de toutes les parties prenantes.
Mais la réalité est plus complexe. Si les actionnaires laissent trop de liberté à leurs dirigeants, ils risquent de se faire mener en bateau. En revanche, si les dirigeants sont trop bridés, ils deviennent inutiles, car les actionnaires pourraient alors effectuer le travail eux-mêmes à moindre coût.
Ce que font les grandes entreprises suisses
Depuis des décennies, les programmes de participation et les rémunérations variables liées à la performance sont considérés comme la voie royale pour sortir de ce dilemme principal-agent. Mais ces instruments ne garantissent pas non plus une harmonisation efficace des intérêts avec les actionnaires. C'est ce que démontrent les excès cycliques en matière de rémunérations des dirigeants, tout comme les attentes, aussi régulièrement démesurées, des propriétaires concernant le rendement des entreprises.
Le présent rapport sur les dividendes, que CH Media (éditeur de watson) publie depuis 2010 à partir de ses propres analyses de données d'entreprises, éclaire les résultats de cet éternel bras de fer entre actionnaires et dirigeants d'entreprises. Le nuage de points compare l'évolution des rendements pour les actionnaires (valeur actionnariale) avec celle des salaires des dirigeants dans les 30 entreprises suisses les plus valorisées en bourse entre 2022 et 2025:
Dans les entreprises dont les valeurs se situent au-dessus de la diagonale, les rendements ont progressé plus vite que les salaires. Le rendement est calculé à partir de la variation de la capitalisation boursière, c'est-à-dire du cours de l'action, augmentée des distributions de bénéfices directes et indirectes.
Cela inclut les dividendes en espèces, mais aussi les dividendes sous forme d'actions, qui, comme dans le cas de Holcim et Amrize, sont issus de la scission d'une partie de l'entreprise. Les rachats d'actions financés sur la trésorerie de l'entreprise et annulés par décision de l'assemblée générale constituent également une forme de distribution de bénéfices.
Des années dorées pour les actionnaires d'ABB
La répartition des entreprises dans le graphique montre que les actionnaires, dans la majorité des cas, ont mieux tiré leur épingle du jeu que les managers au cours des quatre dernières années. L'exemple d'ABB est, à cet égard, particulièrement frappant. L'actuel CEO, Morten Wierod, a gagné en 2025 environ un tiers de moins que son prédécesseur, Björn Rosengren, quatre ans auparavant. Et ce, alors que les actionnaires, au premier rang desquels se trouve la famille d'entrepreneurs suédoise Wallenberg, ont vu leur rendement total progresser de 106% sur la même période.
Morten Wierod gagne même moins que Joe Hogan, qui tenait les rênes d'ABB en 2012. A l'époque, le groupe affichait une capitalisation boursière de 43 milliards de francs. Fin 2025, elle atteignait 109 milliards de francs.
Il est vrai que Morten Wierod détient également des actions ABB, qui lui ont été attribuées par l'entreprise à un prix inférieur à la valeur de marché et qu'il pourra vendre dans quelques années à un prix potentiellement plus élevé.
Chez Nestlé, le bilan serait sans doute plus favorable pour le CEO Philipp Navratil s'il n'avait pas été promu dans ses nouvelles fonctions seulement début septembre 2025. Mais dans ce conglomérat alimentaire en difficulté, les salaires de l'ensemble de la direction ont baissé en moyenne de 24%. Et les actions qui leur avaient été attribuées par le passé ont considérablement perdu de leur valeur.
Une tendance généralisée au rachat d'actions
En 2022, la capitalisation boursière de Nestlé s'élevait encore à 286 milliards de francs. Fin 2025, il n'en restait plus que 203 milliards. Si le rendement pour les actionnaires n'a pas chuté de 29%, mais «seulement» de 22%, c'est uniquement grâce aux dividendes. Nestlé a versé, entre 2022 et 2025, des dividendes en espèces de 32 milliards de francs, soit en moyenne 8 milliards de francs par an.
A cet égard, le groupe reste champion suisse, devançant de peu Roche et Novartis. Derrière eux, on trouve Zurich avec 4,4 milliards de francs de dividendes pour 2025, puis UBS avec 2,9 milliards de francs. Cette dernière a, de surcroît, réjoui ses actionnaires avec un rachat d'actions de 2,6 milliards de francs.
Au total, les 30 entreprises analysées ont racheté en 2025 leurs propres actions pour une valeur de 26 milliards de francs. Ce chiffre inclut également le dividende en nature de 12 milliards de francs que Holcim a versé à ses actionnaires sous forme d'actions Amrize.
Des salaires qui explosent
Le champ en dessous de la diagonale dans le nuage de points montre toutefois que certains dirigeants ont pu accroître leur part du succès de l'entreprise plus fortement que les actionnaires. Novartis attire l'œil, son CEO, Vasant Narasimhan, s'étant octroyé depuis 2022 un triplement de son salaire annuel, de 8,5 millions à 24,9 millions de francs.
Mais, aussi bien chez la société d'investissement Partners Group que chez le groupe d'inspection et de certification SGS, les dirigeants ont, relativement parlant, fait meilleure affaire que les actionnaires entre 2022 et 2025.
Cette redistribution en faveur des dirigeants n'est sans doute pas le fruit du hasard, mais l'expression d'un capitalisme de procuration qui se répand rapidement. Sur les 30 entreprises analysées, seules huit comptent un actionnaire majoritaire dominant. Dans les autres, la majeure partie des actions est détenue par des fonds d'investissement internationaux, des investisseurs institutionnels et des caisses de pension suisses.
La plupart du temps, ces investisseurs évitent les confrontations avec la direction et approuvent en assemblée générale ce que le conseil d'administration propose.
Dans ce contexte, on peut s'attendre à ce que les dirigeants continuent d'élargir leur part relative du gâteau, à condition que les actionnaires ne se sentent pas lésés.
Les entreprises suisses en sont toutefois loin. En 2025, les dividendes et autres distributions ont atteint près de 74 milliards de francs. Cela correspond à 87% des bénéfices déclarés la même année. Les entreprises suisses affichent traditionnellement un taux de distribution des bénéfices élevé, en raison de leur structure sectorielle: les grands groupes helvétiques opèrent en effet majoritairement sur des marchés matures et lucratifs.
Un âge d'or des dividendes loin d'être terminé
Les bénéfices élevés suffisent en règle générale largement à financer les investissements matériels habituels et à rémunérer princièrement les actionnaires. Thomas Meier, un investisseur expérimenté de Francfort qui gère depuis de nombreuses années des fonds internationaux axés sur les titres à dividendes élevés, estime que l'âge d'or des investisseurs en dividendes est loin d'être révolu.
Plusieurs années de faible croissance économique ont favorisé, dans de nombreux secteurs et pays, l'émergence d'oligopoles. Ceux-ci permettent aux entreprises de maximiser leurs bénéfices dans un environnement moins concurrentiel, dit Meier.
Le secteur des assurances, qui fait actuellement les manchettes en Suisse avec la fusion d'Helvetia et de Baloise, en serait probablement un exemple éloquent. Thomas Meier croit que la demande pour les valeurs à dividendes restera soutenue:
Outre Nestlé, Novartis et Roche, il compte également le secteur des assurances parmi les secteurs typiquement généreux en dividendes. Un retour en grâce, peut-être temporaire, est par ailleurs observé actuellement chez les groupes pétroliers, qui comptaient encore il y a 20 ans parmi les plus généreux distributeurs de dividendes au monde.
Dividende: le mot évoque quelque chose de solide, mais aussi de suranné. C'est peut-être pour cela qu'il résonne ainsi, parce que les dividendes contribuent, depuis des décennies, de manière considérable à la prospérité en Suisse.
