«L'identité suisse est surévaluée»: Pfister est contre l'initiative UDC
A Berne, dans une salle de réunion du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), Martin Pfister s'exprime avec engagement. C'est que la lutte contre l'initiative «Pour une Suisse à 10 millions» semble lui tenir à cœur.
Au coeur de l'argumentation du conseiller fédéral chargé du DDPS, la notion de croissance, qui, selon lui, profite autant à son canton d'origine qu'à l'ensemble du pays. Et non seulement le département de Martin Pfister serait également touché en cas de oui, mais le ministre se sent également personnellement concerné par ce vote.
Comment vivez-vous ce débat sur l'immigration? Après tout, votre famille a aussi un parcours migratoire et votre épouse est née au Brésil.
Martin Pfister: Nous n'avons pas à nous plaindre. Mais pour les personnes d’origine étrangère qui s’engagent et qui aiment vivre ici, elles peuvent commencer à avoir l’impression que l’on ne veut pas d’elles en Suisse.
La situation s’est-elle aggravée en raison de cette initiative?
C'est difficile à évaluer. Le ton d’un débat a toujours un effet sur le climat social. Lorsqu’on donne l’impression que certaines parties de la population posent problème, cela influence aussi la manière dont les gens se perçoivent mutuellement.
Dans votre canton d’origine, Zoug, les conséquences de l’immigration sont particulièrement visibles. Les zones d’habitation se sont étendues, les loyers augmentent, les gens parlent souvent anglais. Comment vivez-vous cela?
J'ai toujours été reconnaissant que des personnes s’engagent bénévolement dans le sport. Je comprends toutefois que certains puissent être dérangés par l’ampleur du développement immobilier et les transformations sociales du canton. Néanmoins, il faut aussi voir que la population de Zoug a, sur les questions liées à l’immigration, à l’aménagement du territoire ou à la politique fiscale, toujours voté en faveur de l’ouverture, de la croissance et des entreprises internationales.
Vous êtes justement aussi chargé du département des sports. A-t-on vraiment besoin d'autant de joueurs étrangers dans les équipes suisses, comme en hockey par exemple?
On pourrait probablement se passer de joueurs étrangers dans le sport professionnel, mais cela aurait des conséquences sur la qualité des matchs. Le championnat suisse de hockey est meilleur grâce aux joueurs étrangers, les matchs sont plus attractifs. C’est d’ailleurs vrai dans presque tous les domaines. Les spécialistes étrangers contribuent souvent à améliorer la qualité de nos produits et de nos services, ou du moins à la maintenir.
Comprenez-vous les personnes qui disent se sentir étrangères dans leur propre pays?
Oui. Je comprends que les changements, qui interviennent à un rythme aussi rapide, soulèvent des questions sur notre identité. Quant à savoir jusqu’où la croissance peut aller, le débat mené est légitime.
La croissance du canton de Zoug a désormais des effets aussi sur le canton de Schwyz. Comme les habitants de Zoug doivent s’installer ailleurs, les loyers augmentent désormais aussi dans ce canton.
Oui, je le constate. Mais le canton de Schwyz mène lui aussi une politique active de promotion économique visant à attirer des entreprises. Dans son aménagement du territoire, il a également classé de vastes zones constructibles afin de permettre son développement. Si l’on veut empêcher la croissance, il faut empêcher l’arrivée d’entreprises et l’expansion des communes. Je ne vois pas de prise de conscience dans ce sens.
La croissance est donc souhaitable?
Je pense que de nombreuses personnes profitent de la croissance. Elles ont de bons emplois, les multinationales paient des impôts, les charges fiscales restent faibles pour le reste de la population et les infrastructures sont de qualité.
Depuis le début du millénaire, la population suisse a augmenté de deux millions de personnes. Vous êtes historien, a-t-on déjà connu une évolution aussi rapide en Suisse?
C'est là sans doute une très forte croissance démographique. Mais, historiquement, il y a toujours eu des transformations fondamentales et rapides.
Ou encore à la période de l’après-Seconde Guerre mondiale, lorsque des maisons individuelles ont été construites partout et que l’aménagement du territoire a fortement évolué. La croissance démographique actuelle est liée à notre succès économique, et celui-ci est une chose positive.
Cela peut-il continuer indéfiniment?
Il est juste de réfléchir à la croissance et au vivre-ensemble. Mais nous devons d’abord mener ce débat de manière à ce que les personnes immigrées, qui contribuent en partie à notre succès, ne se sentent pas indésirables. Ensuite, nous devons l’orienter vers des solutions concrètes, par exemple sur la manière de maîtriser les effets secondaires de la croissance démographique. Notamment en matière d’aménagement du territoire. Il faut se demander dans quelle mesure et de quelle manière nos localités doivent croître.
Et vous, qu’en pensez-vous? Faut-il continuer comme ça ou faut-il contrôler la croissance?
D’un autre côté, nous devons savoir que si nous limitons les zones constructibles, cela entraînera une densification, ce qui ne plaira pas à tout le monde, car il faut construire en hauteur. Ou alors l’offre de logements deviendra plus rare et donc plus chère. Mais ces questions relèvent principalement de la compétence des cantons et des communes.
Quels autres problèmes la Suisse doit-elle mieux maîtriser?
Il y a notamment l’éducation et le maintien de l’égalité des chances en matière de formation. Il faut garantir que les Suisses aient de bonnes perspectives sur le marché du travail. Pour cela, il faut des mesures d’accompagnement et une protection efficace des salaires afin qu'ils ne soient pas sous pression. Il existe différentes manières de protéger la population suisse dans cette dynamique économique.
Vous avez mentionné les multinationales attirées par les politiques d’implantation et les avantages fiscaux. Ce système a-t-il encore un avenir?
Celle-ci contribue à notre prospérité, elle est un facteur essentiel du succès de la Suisse. Et pas seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan de la sécurité. Un pays qui va mal économiquement est aussi moins bien protégé sur le plan sécuritaire, car il ne dispose pas des moyens nécessaires pour se protéger.
Cependant, la Suisse est actuellement mal protégée militairement, bien qu’elle soit riche.
Vous n’avez pas complètement tort. Ce qui nous manque, ce sont des systèmes d’armement modernes et l’équipement de nos soldats. Nous disposons aussi de bonnes conditions, comme le service militaire obligatoire et notre système de milice. Mais encore une fois, notre objectif ne peut pas être une Suisse qui se porte moins bien économiquement, et c’est pourtant ce que nous risquons avec cette initiative.
L’initiative contre une Suisse à dix millions concerne-t-elle vraiment l’armée?
Dans le même temps, nous vivons dans une période géopolitiquement incertaine et dépendons de partenaires fiables. Or, l’initiative exigerait de renégocier les accords bilatéraux à 9,5 millions d’habitants et de les dénoncer à partir de dix millions.
Qu'est-ce que cela impliquerait dans nos rapports avec l'Union européenne?
Cela toucherait probablement aussi les accords Schengen/Dublin, et donc la coopération policière et en matière d’asile. Remettre en question les relations avec nos principaux partenaires européens créerait une insécurité supplémentaire. C’est pourquoi, du point de vue de la politique de sécurité
N'est-ce pas un peu alarmiste? L’UE n’aurait aucun intérêt qu’un trou sécuritaire se crée au cœur de son territoire. Elle serait prête à des compromis.
Ce qui est certain, c’est que dénoncer ces accords condamnerait des relations stables entretenues avec nos principaux voisins. Et dans la situation actuelle, mettre en péril la relation bilatérale avec l’Union européenne serait catastrophique.
Qu’est-ce qui serait le plus risqué: un oui à l’initiative UDC ou le manque d'argent pour l’armée?
Les deux sont bien entendus importants pour notre sécurité. L’incertitude avec nos principaux partenaires en Europe constitue un risque pour notre sécurité, tout comme le financement insuffisant de l’armée. Il nous manque les moyens pour nous équiper correctement.
L’UDC souhaite que votre département réalise cinq milliards d’économies pour consacrer cet argent au réarmement. Le PLR demande désormais aussi une économie d’un milliard de francs. Qu’en pensez-vous?
Je pense que les gens mélangent certaines choses.
La critique implicite est que l’argent du département de la Défense est aujourd’hui mal utilisé.
On peut toujours rendre une gestion plus efficace, et nous y travaillons aussi. Nous allons présenter différentes mesures dans les prochaines semaines.
Pouvez-vous dire de combien d’argent il est question pour ces réallocations?
Non, je ne peux pas encore le dire. Mais si on prend par exemple la communication, en supprimant des postes, nous économisons de l’argent, et pour financer la capacité de défense, le budget fédéral dépend aussi de telles économies. Les postes supprimés devront toutefois être compensés ailleurs.
La suppression des postes dans la communication a été imposée par le Parlement. Pourquoi n’avez-vous pas agi de votre propre initiative?
Nous avions déjà lancé des réformes avant cette décision. Et il y a toute une série d’autres domaines dans lesquels nous travaillons actuellement pour les rationaliser, devenir plus légers et plus agiles. C’est une tâche permanente dans toute administration.
La Suisse ne protège pas suffisamment son espace aérien. Est-ce un problème pour toute l’Europe?
Le problème, c’est que ces équipements militaires ne sont pas disponibles en quantité suffisante, notamment le système américain Patriot. Je constate que la France s’intéresse de plus en plus au fait que la Suisse, en tant que pays voisin, assume davantage ses responsabilités militaires et de sécurité. J’en parlerai aussi avec mon homologue française (Catherine Vautrin, ndlr.) lors de ma prochaine visite à Paris.
Vous êtes l’un des rares conseillers fédéraux à tenter d’expliquer à la population les bouleversements géopolitiques. A quel point cela vous tient-il à cœur?
Les changements géopolitiques ont des effets importants sur la Suisse et qui ne sont pas toujours visibles du premier coup d'œil. Lorsque nous prenons des décisions politiques – et en matière de politique extérieure et de sécurité, nous devrons en prendre plusieurs dans les années à venir – il est important que le Conseil fédéral reste en contact avec la population et attire l’attention sur ces évolutions. C’est important pour moi.
Dans la campagne contre une Suisse à 10 millions, Beat Jans intervient presque quotidiennement, Ignazio Cassis s’est exprimé, et vous aussi êtes très engagé. N’est-ce pas trop de la part du Conseil fédéral?
Non, c’est le rôle du Conseil fédéral de s’impliquer et d’informer dans le cadre des initiatives et des votations. Je trouve important que la perspective de l’exécutif et du Parlement soit expliquée. Mais, au final, c’est la population qui décide.
Vous avez évoqué l’identité suisse. Qu’est-ce que cela signifie pour vous?
Je considère l’identité comme quelque chose de très individuel.
L’identité collective en Suisse romande est différente de celle de la Suisse alémanique. Il y a probablement plus de différences qu’entre Suisses alémaniques et Allemands.
Et vous, en quoi êtes-vous typiquement suisse?
J’aime l’ordre. Que le placard à vaisselle, par exemple, soit bien rangé. Mais si quelqu’un d’autre n’aime pas autant l’ordre, cela ne me dérange pas. Tant que je peux moi-même ranger, cela me convient.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
