«Ceux qui veulent moins d’immigration doivent accepter de travailler plus»
L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» suscite de vifs débats. Il n'est simple ni de garder une vue d’ensemble, dans la jungle des arguments, ni de les mettre en balance. Les deux camps exagèrent fortement. La Suisse ne sera ni entièrement bétonnée, ni plongée dans le chaos.
On doit reconnaître à l’UDC le mérite d’avoir remis la question de l’immigration sur la table et de permettre un vote populaire sur le sujet. Continuer comme aujourd’hui, en laissant entrer chaque année entre 80 000 et 100 000 immigrés dans le pays, n’est pas une solution. Mais le plafond proposé, qui limiterait la population à 10 millions d’habitants, est-il vraiment la meilleure réponse? N’existe-t-il pas une solution plus pertinente?
La votation à venir ressemble à une quadrature du cercle. Elle rassemble quatre objectifs impossibles à concilier sur le fond:
- Une majorité de la population souhaiterait réduire l’immigration, car la capacité d’accueil de la Suisse n’est pas illimitée. Il faut aussi préserver les espaces verts et les zones de détente.
- Personne, en revanche, ne souhaite renoncer à la prospérité, qu'il faut maintenir.
- Une majorité de la population ne veut pas mettre en péril nos bonnes relations avec l’Europe et avec nos voisins, comme l’ont montré les précédentes votations sur les accords bilatéraux. Et il n’est surtout pas question de renoncer à l’accord Schengen-Dublin, car davantage de demandeurs d’asile pourraient alors entrer dans le pays, entre autres.
- Une majorité de la population ne souhaiterait pas non plus travailler plus longtemps. Le peuple a clairement rejeté une hausse de l’âge de la retraite il y a deux ans, même si, lors de cette votation, l’augmentation était liée à l’espérance de vie (et non à l'immigration).
Le beurre, l’argent du beurre et la crémière
Les Suisses aimeraient sans doute avoir le beurre et l’argent du beurre – avec la crémière en bonus. Autrement dit, ils veulent réduire l’immigration, préserver la prospérité, ne pas mettre en danger les relations avec l’Europe et ne pas travailler plus longtemps. Sauf qu'il est impossible d’obtenir tout cela à la fois.
En maintenant l’immigration à son niveau actuel, on peut préserver notre prospérité, maintenir de bonnes relations avec l’Europe et éviter de travailler plus longtemps. En revanche, si l’immigration est réduite - comme le prévoit l’initiative de l'UDC - et que l’on veut conserver la prospérité sans repousser l'âge de la retraite, alors nos relations avec l’Europe seront menacées.
Si l’on ne veut pas mettre ces dernières en péril – ce que l’initiative fait explicitement en prévoyant la résiliation de la libre circulation des personnes comme ultime recours –, tout en réduisant l’immigration et en préservant la prospérité, il ne reste pratiquement qu’une seule issue: travailler plus longtemps.
Est-ce vraiment si grave? Pas tant que cela. Une augmentation d’un an de l’âge de la retraite soulagerait déjà le marché et permettrait de faire venir entre 20 000 et 30 000 travailleurs de moins depuis l’étranger.
On pourrait également réduire la pression migratoire en généralisant la journée continue à l'école. Cela permettrait à davantage de mères de reprendre une activité professionnelle. Il convient aussi de s’interroger sur le marketing territorial agressif destiné à attirer des entreprises étrangères, car celles-ci créent certes des emplois, mais aussi de l’immigration.
La Scandinavie comme modèle
Les pays scandinaves sont bien plus avancés que la Suisse sur ce point. Au Danemark, les actifs le restent jusqu’à 67 ans et ne sont pas plus malheureux pour autant. En Norvège et en Suède, l’âge de départ est flexible, avec une référence également fixée à 67 ans. En outre, la journée continue est largement répandue au Danemark, en Norvège et en Suède et bénéficie d’un soutien public, ce qui permet aux deux parents d’exercer une activité professionnelle.
Fait intéressant, l’immigration y est nettement plus faible qu’en Suisse, ce qui prouve que ces mesures produisent des effets.
Il existe donc bel et bien des moyens de faire face à ce flux en utilisant mieux le réservoir de main-d’œuvre disponible en Suisse. Cela présenterait en outre un avantage majeur: une solution durable au financement de l’AVS, un problème qui n’a toujours pas été résolu. D'une pierre, deux coups.
Alors, pourquoi ne franchit-on pas le pas? Manque-t-on d’imagination et d’innovation, de leadership et de sens de l’Etat? Depuis longtemps déjà, la politique suisse est comme paralysée sur ce point - trop polarisée et incapable de mener des réformes. Les partis de gauche comme de droite préfèrent lancer des initiatives populaires servant de fusées thématiques pour maximiser leur part électorale. Cela profite à un parti, mais pas au pays. Et encore moins à l’ensemble de la population.
L’objectif caché de l’UDC
On pourrait objecter qu’en cas d’acceptation du texte, une hausse de l’âge de la retraite deviendrait de toute façon inévitable. Rien n’est moins sûr, car l’UDC n’a jusqu’ici jamais voulu soumettre une telle mesure au peuple et s’oppose également à la journée continue dans l'éducation. Son véritable objectif: dénoncer la libre circulation des personnes. Voilà le but caché de l’initiative. Dans son hostilité à l’égard de Bruxelles, le parti accepte par ailleurs de mettre en danger les accords bilatéraux I et II.
Car le principal défaut de cette initiative reste évidemment la clause prévoyant la résiliation de la libre circulation des personnes. Elle crée davantage d’incertitude et d’instabilité. Surtout, elle risque de détériorer durablement les relations avec l’Europe, notre principal partenaire commercial, jusqu’à les rendre conflictuelles, pour ne pas dire empoisonnées. Est-ce vraiment ce que l'on souhaite?
N’est-il pas plus judicieux de réduire une immigration trop élevée par des mesures ciblées? De chercher à maintenir le solde en dessous de 50 000 personnes par an, plutôt que de mettre en danger nos relations avec notre principal partenaire commercial?
Si un «oui» sort des urnes, il enverra un signal dangereux. De rudes batailles sur les contingents pourraient s’ensuivre. Le résultat pourrait, au mieux, rester vivable, mais au pire s'avérer bien plus nocif que prévu.
Mais un non à l’initiative ne doit pas non plus signifier qu’aucune mesure ne sera prise ensuite, en matière d’immigration. Le Conseil fédéral devra enfin formuler une véritable politique, élaborer une stratégie et prendre des mesures. L’inaction n’est pas la bonne recette. Les méthodes expéditives non plus.
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
