«Ce sont les ingrédients d’une crise financière»: Keller-Sutter est inquiète
La ministre des Finances voit des risques croissants pour la Suisse: des dettes publiques qui grimpent dans le monde, tensions géopolitiques, hausse des taux. Selon elle, la Suisse doit désormais «faire ses devoirs». Interview.
Le paquet d’économies de 2,4 milliards de francs du Conseil fédéral a été réduit à 1,4 milliard au Parlement. Est-ce un succès pour vous, ou un compromis?
C’est une étape et, à partir de 2028, on parle tout de même d’un peu moins de 2 milliards. Avant les débats, on m’avait prédit qu’il ne resterait rien de ce paquet. Le Parlement l'a certes réduit d’un tiers, mais c’était à prévoir.
L’objectif d’économies est manqué. Quelle en est la conséquence?
Le budget 2027 nécessitera des allègements supplémentaires. Pour l’instant, nous partons du principe qu’il reste un peu moins de 600 millions de francs à corriger. A titre de comparaison, depuis que je suis au Département des finances, nous avons dû corriger le budget chaque année de plus d’un milliard.
Ces chiffres relativisent le succès de votre paquet. Il en reste si peu que même les Verts n’ont pas lancé de référendum.
Dans le processus budgétaire, il n’aurait pas été possible de réduire les dépenses légalement liées. C’est pourquoi le programme d’allègement est important. Bien sûr, j’aurais souhaité davantage, mais si le référendum n’a pas été lancé, c'est aussi parce qu’une partie seulement des coupes est liée à des modifications de loi et peut donc, de ce fait, être soumis au référendum.
Les partis bourgeois ont la majorité au Parlement. Manifestement, eux non plus n’arrivent pas à économiser.
Cela tient moins à la gauche ou aux partis bourgeois qu’aux groupes d'intérêts et à la pression publique. Une fois qu’on est branché sur la perfusion des subventions fédérales, on ne veut plus la lâcher.
Il est choquant que l’on ne soit pas prêt, dans l’intérêt général, à consentir à des efforts. Nous voulions surtout freiner la croissance des subventions. Manifestement, la pression n’était pas encore assez forte.
Où faut-il économiser les 600 millions qui manquent encore?
C’est ouvert. Nous lançons maintenant le processus budgétaire interne, ensuite le Conseil fédéral, puis le Parlement, décideront.
Faut-il, au-delà de ces corrections, un nouveau paquet d’économies?
Ce n’est pas exclu, mais il est trop tôt pour se prononcer. Il faut d’abord corriger le budget. Par ailleurs, une consultation sur le financement des dépenses militaires supplémentaires est aussi en cours. Ensuite, nous verrons comment la situation évolue.
Mais si la hausse de la TVA pour l’armée échoue, faudra-t-il un nouveau programme d’allègement?
Je ne veux pas spéculer. Cette hausse de la TVA n’a une chance que si le Parlement apporte deux preuves concrètes. Premièrement, qu’il réalise des économies et qu’il a épuisé toutes les autres possibilités. Deuxièmement, que le frein à l’endettement ne soit pas touché.
Le Conseil fédéral a donc fait sa part?
Le Conseil fédéral a présenté le programme d’allègement 27 pour dégager des moyens en faveur de la 13e rente AVS et des dépenses de l’armée. Pour cela, il faut plus de 2 milliards de francs par an.
En 2025, la Confédération a bouclé sur un excédent, mais vous avertissez depuis des mois des risques pour les finances fédérales. N’est-ce pas un peu dramatique?
Non. L’excédent n’était qu’un équilibre à peine positif. Et il est urgent d'agir maintenant.
Cela me rappelle le village gaulois d’Astérix et Obélix: nous croyons être invulnérables. Or, nous le savons depuis la crise du Covid: si nous avons pu agir, c’est parce que nous avions anticipé. Nous devons, aujourd’hui encore, garder notre maison en ordre.
Le Parlement veut plus d’argent pour l’armée, maintenir le frein à l’endettement, et ne pas économiser. Comment cela peut-il fonctionner?
On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Le Conseil fédéral a présenté le programme d’allègement pour financer la hausse des dépenses de l’armée. Mais nous l’avons toujours dit: si les dépenses pour l'armée doivent croître encore plus vite, il faut des recettes supplémentaires.
L’armée a-t-elle vraiment besoin de tant d’argent en plus?
Si l’on veut rétablir rapidement la capacité de défense, alors oui.
Beaucoup vous reprochent d’avoir fait trop peu pour financer l’armée.
C’est l’inverse: nous avons élaboré le programme d’allègement précisément en faveur de l’armée. Cela a été un effort colossal. Et, en Suisse, on le sait, une personne seule ne décide rien, pas même au Conseil fédéral. Les propositions précédentes ont échoué parce qu’elles ne respectaient pas le frein à l’endettement. La proposition actuelle y est conforme: le fonds pour l’armement serait certes autorisé à s’endetter, mais il serait financé par la TVA.
Vous défendez le frein à l’endettement de manière très appuyée.
Je suis convaincue qu’il bénéficie d’un large soutien au sein de la population. Au fond, il ne dit rien d’autre que ce que beaucoup de familles connaissent: sur le long terme, on ne peut pas dépenser plus que ce que l’on gagne.
Les critiques parlent d’un calcul de «carnet de lait».
Un Etat doit aussi investir. Nous investissons malgré le frein à l’endettement. Lors de son introduction, ses adversaires prédisaient la fin du monde. Rien de tout cela n’est arrivé. Le frein à l’endettement est aussi souvent présenté comme très rigide, mais il ne l’est pas.
Pourquoi l’armée doit-elle être financée par la TVA et non par l’impôt fédéral direct?
Ce serait plus social. L’argent doit être disponible rapidement à partir de 2028. Avec la TVA, c’est possible, alors qu'avec l’impôt fédéral direct, il faudrait des années avant que les recettes arrivent. Et, sur la question du social: les 20% les plus aisés paient déjà 88% de l’impôt fédéral direct. La progressivité assure donc déjà une compensation sociale.
Vous vous présentez comme l’avocate des contribuables. Or une hausse de la TVA de 1,5 point de pourcentage se profile pour l’AVS et l’armée. N’est-ce pas une exigence excessive?
Cela ne me réjouit pas. J’ai personnellement rejeté la 13e rente AVS et j’ai lutté avec beaucoup d’énergie pour des mesures d' allègement.
La volonté d’économiser au Parlement ne suffit pas à financer autrement l’AVS et l’armée. La hausse de la TVA est désagréable. Mais, au moins, le Parlement et le peuple peuvent en décider. C’est un élément de clarification après des années de débat.
La Confédération économise, beaucoup de cantons se portent à merveille. Faut-il rouvrir le dossier de la péréquation financière?
Il faut des réformes, car les écarts entre les cantons augmentent. Les tensions entre cantons sont perceptibles. Mais le dossier est complexe. Une chose est sûre: ces disparités croissantes menacent la cohésion nationale.
Que le canton de Zoug paie les séjours hospitaliers de sa population pendant que d’autres sont en difficulté, est-ce encore défendable?
Cette situation n’améliore certainement pas l’ambiance. Nous avons intérêt à avoir des cantons contributeurs forts, car ils participent de manière essentielle au financement. Mais il faut un équilibre, sinon la concurrence fiscale se retrouve aussi sous pression.
Le franc fort préoccupe l’industrie suisse. Le patron de Swatch Nick Hayek critique l’accord avec les Etats-Unis sur la manipulation des monnaies. La Confédération sacrifie-t-elle l’industrie suisse pour un deal douanier?
Non. La Suisse n’est pas une manipulatrice de monnaie. La politique monétaire relève exclusivement de la Banque nationale suisse, qui est indépendante.
Avec la déclaration commune, les Etats-Unis reconnaissent que la Banque nationale remplit son mandat constitutionnel et n’influence pas les taux de change à des fins de compétitivité.
La Banque nationale reste donc libre d’intervenir sur le marché des changes et d’affaiblir le franc?
Oui. La déclaration commune confirme simplement la pratique actuelle de la Banque nationale.
Un autre sujet brûlant est la régulation d’UBS. Comment comptez-vous surmonter les résistances?
Le projet arrive au Conseil fédéral dans les prochaines semaines.
Au final, il s’agit d’une question simple: qui porte le risque? L’actionnaire ou le contribuable? Nous savons qu’UBS veut se développer aux Etats-Unis. Mais nous ne voulons pas que la Suisse doive en supporter les risques.
Le patron d’UBS Sergio Ermotti vous accuse d’alimenter la peur.
Je crois que beaucoup oublient ce qui s’est passé dans ce pays. En 2008, l’Etat a dû intervenir, et encore en 2023. Nous comblons une lacune réglementaire connue depuis longtemps. Il ne s’agit pas d’alimenter la peur, mais de prévention. Aujourd’hui, les dépréciations et les pertes à l’étranger pèsent sur les fonds propres de la maison mère en Suisse.
Qu’est-ce qui s’oppose à la proposition de Christoph Blocher de séparer totalement l’activité d’UBS aux Etats-Unis?
Christoph Blocher et moi sommes d’accord sur l’analyse, mais sa proposition serait une atteinte massive à la liberté économique. La question est la suivante: peut-on atteindre l’objectif par des moyens plus modérés, plus proportionnés? La sécurité absolue n’existe pas, même avec la proposition du Conseil fédéral. Elle n’existe jamais. Notre objectif est que, même en cas de problèmes à l’étranger, l’activité suisse reste protégée. C’est aussi simple que cela.
