Le Romand à la tête de Nestlé en Suisse dévoile sa marque préférée
Le Vaudois Cédric Boehm (60 ans) a pris la direction des activités suisses de Nestlé il y a un an. Il est ainsi à la tête de marques comme Thomy, Cailler, Leisi ou Nescafé, produites dans neuf usines en Suisse. La filiale suisse compte 2200 employés et réalise un chiffre d'affaires annuel d'environ 1 milliard de francs. Avant sa nomination à la tête de Nestlé Suisse, Cédric Boehm dirigeait les activités du groupe en Autriche.
Il est marié, a deux chiens, et vit près de Lausanne. Il travaille chez Nestlé depuis 2005. Avant cela il a été employé d'autres fabricants de produits alimentaires, comme Bestfoods et Danone.
La Suisse vient de connaitre plusieurs vagues de chaleur. Comment ces températures élevées se sont-elles répercutées sur votre chiffre d'affaires?
Cédric Boehm: La météo joue un grand rôle pour des produits comme les glaces et l'eau. Frisco-Glaces, Henniez et San Pellegrino se sont très bien vendus durant cette période de fortes chaleurs. En revanche, les clients ont parfois dû renoncer au chocolat, notamment pour des raisons pratiques, car il aurait fondu dans le sac de courses sur le chemin du retour.
Nestlé est un acheteur important de l'agriculture suisse pour le lait, le sucre ou l'huile de tournesol. Vos fournisseurs ont-ils augmenté leurs prix?
Pas encore. Mais nous devons nous attendre à ce que la chaîne d'approvisionnement ait souffert durant cette période de canicules.
Donc les produits Nestlé devraient devenir plus chers en rayons?
Tout est toujours une question d'offre et de demande. Et ce rapport se reflète ensuite dans le prix.
Les hausses de prix semblent difficiles à faire passer, dans l'ambiance actuelle. Dans votre différend au sujet des prix, la Migros a d'ailleurs cessé de vendre la mayonnaise Thomy durant un temps.
Le consommateur cherche la diversité, le commerce de détail veut davantage de clients dans ses magasins. Et nous, en tant que fabricants, nous voulons davantage de parts de marché. C'est sur cette base que nous travaillons ensemble, à travers des discussions constructives. Et puis, il y a aussi la dimension transactionnelle des négociations.
A quel point ce différend autour de la mayonnaise avec la Migros vous a-t-il fait mal ?
Au niveau suisse, ce genre de démarche est peut-être moins courant. Mais nous connaissons ce genre de situation avec d'autres partenaires en Europe. Nous savons y faire face.
Même votre patron, Philipp Navratil, a dit que les retraits de produits dans les rayons de supermarchés européens se répercutaient sur le chiffre d'affaires. Avez-vous dû vous justifier auprès de lui?
J'ai la confiance de la direction du groupe. Ma mission est de faire ce qui est juste pour Nestlé. Et ce qui compte, c'est que notre mayonnaise Thomy soit à nouveau disponible à la Migros.
Cela signifie-t-il que vous avez cédé et baissé vos tarifs?
Nous ne pouvons pas discuter publiquement des prix d'achat. Cela fait partie de nos négociations confidentielles. Et le prix en magasin est fixé uniquement par le distributeur.
Coop et Migros dominent le marché suisse, malgré l'expansion de Lidl et Aldi. Est-ce une situation unique en comparaison européenne?
Cela dit, cette situation ne m'est pas inconnue. Je l'ai déjà connue lors de mon précédent poste de directeur de Nestlé Autriche. Là-bas, ce sont Spar et Rewe qui dominent.
Qu'est-ce qui caractérise la clientèle suisse, selon vous?
Le consommateur suisse ressemble à son pays. Il exige une qualité très élevée, les marques locales comptent beaucoup pour lui. En même temps, nous sommes ouverts sur le monde et apprécions les produits internationaux que nous découvrons en voyage. A cela s'ajoute une conscience aiguë du rapport qualité-prix.
Quelles marques Nestlé sont particulièrement appréciées en Suisse?
Cela varie. Nous avons des produits pour toutes les étapes de la vie, de la naissance jusqu'aux âges avancés. Chez les propriétaires de chats, Felix est très apprécié.
Il est produit à seulement quelques kilomètres de notre siège principal, à Broc, dans le canton de Fribourg.
Quels produits rencontrent actuellement le plus de difficultés, les alternatives végétales à la viande?
Je parlerais plutôt d'un autre cycle de vie. Quand nous avons lancé Garden Gourmet, nous étions parmi les précurseurs de la tendance flexitarienne. Depuis, le marché est devenu plus concurrentiel.
Allez-vous réussir à maintenir votre chiffre d'affaires de 1,02 milliard de francs réalisé en Suisse l'an dernier?
Nous sommes satisfaits de notre évolution. Ce que je peux dire, c'est que nous gagnons des parts de marché dans de nombreux domaines, et que, dans les segments de la nourriture pour chats, de la moutarde, de la mayonnaise et du café soluble, nous sommes déjà numéro un.
Cette année, vous avez lancé une mayonnaise Thomy au goût de chips paprika de Zweifel. Pour quel résultat?
Beaucoup de gens ont été surpris de voir à quel point ces deux marques se complètent bien. La mayonnaise Zweifel-Thomy rencontre un très grand succès. Au départ nous avons même sous-estimé la demande, et il a fallu passer des commandes supplémentaires. Depuis, la situation s'est normalisée.
Et la prochaine étape, ce sera un yogourt Hirz au goût de Ricola?
Nous sommes ouverts à tout! (rires) Avec Kambly, cela fait déjà plusieurs années que nous vendons, avec succès, une association entre le chocolat Cailler et les petits-beurre.
Cailler a récemment fait peau neuve au niveau de l'emballage, est-ce que ça a payé?
Il est encore trop tôt pour en tirer un bilan. Mais notre objectif était de redonner davantage de visibilité à la marque, avec une typographie plus imposante.
Et nous lançons maintenant de nouveaux morceaux de Cailler emballés individuellement, également fourrés.
Il y a quelques années, ce type de produit existait déjà, sous forme de cubes. Cette fois, ce sont des perles. Pourquoi cela devrait-il fonctionner cette fois-ci?
Ce sont de nouveaux produits que nous avons développés en dialogue avec les consommateurs. Le moment est venu pour Cailler d'innover. On observe une tendance où l'on aime partager les produits.
Cailler reste malgré tout absent des marchés étrangers. Cela va-t-il rester ainsi?
Cailler est, et restera, un élément important pour nous. C'est tout de même la plus ancienne marque de chocolat suisse encore existante, avec plus de 200 ans d'histoire. J'y vois vraiment un potentiel.
C'est à dire?
Nous avons un projet de grand parc à thème Cailler qui se fera dans les années à venir. Ce projet, toujours situé à Broc, sera entièrement financé et réalisé par des investisseurs locaux. Cela donnera une nouvelle dimension à la marque.
Et plus les gens venus de l'étranger seront en contact avec Cailler, plus son potentiel de commercialisation à l'international grandira.
Nestlé insiste en même temps sur sa volonté de vendre avant tout des produits sains. Comment Cailler s'inscrit-il dans cette stratégie?
Nous souhaitons proposer des produits aussi sains que possible, tout en laissant le choix au consommateur, tant que la consommation reste équilibrée.
Le Nutri-Score aurait pu avoir une influence positive sur les achats. Mais en Suisse, vous y avez renoncé.
Nous y avons beaucoup cru, et nous avons été parmi les premiers à adopter ce système. Mais le Nutri-Score ne fonctionne que si l'on peut comparer des produits au sein d'une même catégorie. Quand on l'utilise seul, il manque un point de référence.
Migros et Emmi y ont renoncé avant Nestlé, et d'autres ne l'on jamais adopté...
Nous avions espéré qu'il s'imposerait durablement. Aujourd'hui, nous devons accepter que les choses se soient passées autrement. Dans les pays de l'UE, en revanche, nous continuons à l'utiliser.
La Confédération souhaite restreindre la publicité pour les produits peu sains destinée aux enfants. Cela concernerait aussi Nesquik. Qu'en pensez-vous?
Nous soutenons ces projets. Nous avons été précurseurs en la matière et nous renonçons volontairement, depuis de nombreuses années déjà, à toute publicité ciblant les enfants.
Les ventes de friteuses à air chaud ont littéralement explosé ces dernières années. Qu'est-ce que cela signifie pour votre marque culinaire Maggi?
Il correspond à un mode de vie moderne et au désir de préparer rapidement et de façon pratique à manger. Il nécessite en outre moins d'huile. C'est pourquoi nous avons lancé, il y a quelques mois, des mélanges d'épices Maggi spécialement conçus pour les plats cuisinés à l'airfryer. D'autres produits suivront.
Il y également l'engouement les produits protéinés. Est-ce que cette tendance va maintenir ou une nouvelle mode va-t-elle prendre le relais?
Elle se maintient, on le voit notamment avec nos yaourts Hirz. Cette demande va perdurer. Nous pensons en outre que la question des fibres alimentaires, pour une alimentation saine, prend de plus en plus d'importance pour de nombreux clients. Cela devrait bientôt se refléter davantage dans les rayons. Avec nos céréales, nous sommes déjà bien positionnés sur ce terrain.
Où voyez-vous de grandes opportunités de croissance?
Très clairement, dans le café froid. La jeune génération continue de boire du café, mais sous d'autres formes. Je le constate chaque jour chez nos employés. C'est pourquoi, depuis cet été, nous vendons nos nouveaux concentrés Nescafé Espresso, en différents parfums, à mélanger soi-même pour préparer des boissons glacées au café.
Nescafé est une marque suisse chargée d'histoire. Pourtant, ces nouvelles bouteilles, vous les importez de Malaisie. C'est un peu une aberration écologique.
C'est une remarque justifiée. Dans une première phase, nous avons dû nous appuyer sur des volumes de production déjà existants. Mais cela va très certainement évoluer. A l'avenir, nous souhaitons produire ces concentrés à proximité, comme c'est déjà le cas pour la grande majorité de nos produits.
Cela pourrait-il même conduire à la création d'une nouvelle usine en Suisse?
Pour l'instant, il s'agit surtout de moderniser et de numériser ces installations afin qu'elles restent compétitives. L'année dernière, nous avons investi plus de 180 millions de francs dans les infrastructures locales.
En début d'année, Nestlé a dû lancer une immense opération de rappel à l'échelle mondiale, en raison d'aliments pour bébés contaminés. Qu'est-ce qui a changé depuis, dans votre usine de lait infantile de Konolfingen, dans le canton de Berne?
Les contrôles qualité ont été renforcés dans toutes les usines qui fabriquent des produits pour l'alimentation infantile, pas seulement à Konolfingen.
La production à Konolfingen a-t-elle retrouvé son niveau d'avant?
Nous rattrapons notre retard, et nous sommes sur la bonne voie. La confiance de la clientèle revient.
Philipp Navratil a annoncé une suppression de 16 000 postes dans le monde d'ici fin 2027. Qu'est-ce que cela signifie pour les 8500 employés en Suisse?
Pour Nestlé Suisse, la même règle s'applique que pour tous les autres pays. Nous devons travailler sur notre productivité. Cela fait partie de nos 160 ans d'histoire d'entreprise. Ce qui est essentiel pour nous, dans ce processus, c'est la manière dont nous traitons les personnes concernées. Il s'agit parfois de collaborateurs qui travaillent pour Nestlé depuis de nombreuses années. Nous prenons leurs inquiétudes très au sérieux.
A l'échelle mondiale, un poste sur vingt est menacé. En Suisse, cela représenterait plus de 400 employés...
Je ne peux pas commenter ce chiffre.
En France, Nespresso a externalisé son service client en Ukraine. Cela pourrait-il arriver aussi en Suisse?
Un exemple: l'établissement des fiches de salaire, que nous avons fortement automatisé.
Henniez ne fera bientôt plus partie de votre portefeuille. Son activité liée à l'eau est scindée dans une nouvelle coentreprise avec un partenaire américain. Qu'est-ce que cela signifie pour vous, en tant que directeur de Nestlé Suisse?
Nous continuerons de collaborer avec Henniez. Nous allons d'ailleurs conserver une participation de 50% dans cette coentreprise. Les modalités futures de cette collaboration sont en cours de discussion.
Le chiffre d'affaires de Nestlé Suisse va-t-il passer sous la barre du milliard de francs après avoir cédé cette activité?
Notre chiffre d'affaires restera à l'avenir aux alentours d'un milliard de francs.
Avez-vous une marque préférée?
Sur le plan affectif, c'est en ce moment Purina Pro Plan pour petits chiens. Ma chienne, une teckel à poil dur de douze ans, m'est très chère et je veux qu'elle ait la meilleure alimentation possible. J'espère qu'elle pourra ainsi rester encore de nombreuses années à nos côtés.
Et pour votre propre consommation?
Ma journée commence avec un Nescafé Dolce Gusto. En tant que Romand, Cailler m'est aussi très cher. Et j'aime toujours tester moi-même toutes nos nouveautés.
Malgré ses nombreuses marques appréciées, en tant que grand groupe international, Nestlé ne jouit pas de la meilleure image auprès de tout le monde. Comment gérez-vous cela?
Bien sûr, Nestlé est un groupe mondial.
Nous achetons nos matières premières en Suisse et y produisons. Nous commercialisons nos produits en Suisse et nos employés y sont chez eux. Et nous vivons tous selon des valeurs suisses comme le respect, la qualité et la collaboration.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
