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Antisémitisme: la gauche radicale veut neutraliser la CICAD

Tobias Schnebli d'Ensemble à gauche et Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD (de gauche à droite). En arrière-fond, deux bandes dessinées critiqués par les adversaires de la CICAD.
Tobias Schnebli d'Ensemble à gauche et Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD (de gauche à droite). En arrière-fond, deux bandes dessinées critiqués par les adversaires de la CICAD. image: watson

Cette gauche radicale qui veut la peau de la Cicad

Une pétition émanant de l'extrême gauche genevoise, exige la suppression de la subvention publique accordée à la Cicad, la principale association de lutte contre l'antisémitisme en Suisse romande. Les critiques portent aussi sur du «matériel pédagogique». Le secrétaire général de la Cicad réplique. Enquête.
18.03.2026, 19:2518.03.2026, 20:25

C’est en public et au micro, sur les marches du Grand Théâtre, lors d’une manifestation contre l’«anti-impérialisme», samedi 14 mars à Genève, qu’a été demandée «la révocation du soutien public dont bénéficie la Cicad», la Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation. A l’origine de cette requête, on trouve le CDDH, le Collectif pour la défense des droits humains, récemment créé dans la cité de Calvin.

La prise de parole de cet organisme suivait le lancement, une semaine plus tôt, par ses soins, d’une pétition exigeant la suppression d’une subvention annuelle de 102 000 francs accordée par la Ville de Genève à la Cicad. Des mouvements et partis affiliés à la gauche radicale se sont joints à la démarche du CDDH. Parmi eux, Union Populaire, Solidarités et Collectif Urgence Palestine.

Dans sa pétition, le CDDH, qui dénonce un «apartheid» de la part d’Israël et un «génocide» perpétré par le même Etat à Gaza, affirme:

«La Cicad nuit à la lutte contre l’antisémitisme et les autres formes de racisme, notamment en propageant un amalgame fallacieux entre antisionisme et antisémitisme, en se faisant l’avocat du régime israélien et de son idéologie sioniste dans la sphère publique, et en stigmatisant les personnes arabes et musulmanes dans ses outils pédagogiques».
CCDH

Cette initiative visant à retirer la subvention municipale à la Cicad n'est pas une première. Les milieux issus de l’extrême gauche s’y emploient depuis plusieurs années, au sein du conseil municipal (législatif), principalement par la voix d’Ensemble à gauche (EAG).

Premier essai en 2017

Tout a commencé fin 2017, lorsque le conseil administratif (exécutif) de la Ville de Genève a décidé d’allouer, pour la première fois, une subvention à la Cicad, installée dans le canton du bout du Léman depuis le début des années 1990 et représentant les communautés et institutions juives de Suisse romande qui lui sont affiliées. Une somme de 50 000 francs fut alors votée en sa faveur par le conseil municipal mais combattue par le député EAG Tobias Schnebli, l’une des figures historiques du GSSA, le Groupe pour une Suisse sans armée.

Tobias Schnebli est revenu à la charge deux ans plus tard pour contester le doublement de la subvention à la Cicad inscrit au budget de 2020. Sans succès. Et en décembre 2025, le même député demandait la suppression pure et simple des 102 000 francs octroyés à cette même association – à cette occasion, la somme est passée de 100 000 à 102 000 francs au titre de l’indexation au coût de la vie.

Si la demande portée par Tobias Schnebli a été rejetée par les élus du conseil municipal fin 2025, un coin a peut-être été enfoncé pour la première fois dans le refus opposé jusque-là à Ensemble à gauche sur cette question. Les socialistes ont en effet proposé que la subvention de la Cicad de 102 000 francs revienne à son niveau de 2019, soit la moitié. Les 51 000 francs ainsi dégagés auraient toujours financé des projets de lutte contre l'antisémitisme, mais sur appel à projet ouvert à toute structure, Cicad y compris, souhaitant œuvrer dans ce domaine.

«Notre proposition a été rejetée», relate Guilhem Kokot, élu au conseil municipal genevois et président de la section PS de la Ville. L'élu socialiste ajoute:

«Au PS, nous estimons que le combat contre l’antisémitisme est très important, qu’il a toute sa place à Genève et en Suisse, mais nous pensons que la Cicad dénonce parfois comme antisémite toute personne qui a un regard critique sur les actions du gouvernement israélien. Un génocide à Gaza est encore en cours, une colonisation a lieu en Cisjordanie, ainsi que des bombardements sur la population civile libanaise.»
Guilhem Kokot, chef du groupe PS au conseil municipal de la Ville de Genève

«Le sionisme est une idéologie coloniale»

Contacté par watson, Tobias Schnebli fait valoir ses griefs:

«S’agissant de l’antisémitisme, la Cicad se réfère à la définition de l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste, pour qui la remise en cause de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif est antisémite. Or, à notre sens, le sionisme tout comme l’antisémitisme sont des idéologies.»
Tobias Schnebli, élu Ensemble à gauche au conseil municipal de la Ville de Genève

Et Tobias Schnebli d'ajouter:

«Nous combattons l’antisémitisme et pensons par ailleurs que le sionisme est une idéologie de conquête coloniale. Notre refus porte sur la nature de l’Etat d’Israël. Nous souhaitons à la place un Etat englobant les populations juives et arabes.»
Tobias Schnebli, élu Ensemble à gauche au conseil municipal de la Ville de Genève

Bandes dessinées critiquées

Tobias Schnebli reproche en outre à la Cicad son «matériel pédagogique», deux bandes dessinées, Préjugés et Préjugés II, avec lesquelles l’association se rend dans les classes pour faire de la prévention contre l’antisémitisme. «Dans l’une d’elles, des personnes arabes et musulmanes sont représentées d’une manière qui peut être interprétée comme stigmatisante. La dernière en date est préfacée par Pierre-André Taguieff, dont on connaît le positionnement.»

watson s’est procuré les deux bandes dessinées critiquées. Elles passent en revue les situations d’antisémitisme et de judéophobie à travers les âges, qu’elles émanent d’un public chrétien ou musulman, à l’époque des croisades ou à des époques contemporaines.

Quant à Pierre-André Taguieff, le philosophe français auquel Tobias Schnebli fait allusion, il écrit dans la préface à Préjugés II:

«L'antisionisme radical représente la plus récente forme historique prise par la haine des juifs»
Pierre-André Taguieff, dans la préface à Préjugés II

Pierre-André Taguieff est l’un de ceux qui ont contribué à forger le terme d’«islamo-gauchisme», très peu apprécié par la gauche radicale, qui se sent visée. En 2020, dans une tribune parue dans Libération, il écrivait: «Les usages polémiques discutables du terme ne doivent pas empêcher de reconnaître qu’il désigne un véritable problème: la collusion entre des groupes d’extrême gauche et des mouvances islamistes de diverses orientations.»

«Il y a là quelque chose d’obsessionnel»

Joint par watson, Johanne Gurfinkiel réagit à la pétition du CDDH et aux diverses tentatives, «plus nombreuses depuis le 7 Octobre», note-t-il, consistant à réduire l’influence prêtée à la Cicad.

«Il y a là quelque chose d’obsessionnel de s’en prendre à une institution juive, représentative des communautés de Suisse romande, et de le faire au mépris de toute exigence d’universalité, comme si l’humanisme proclamé cessait précisément là où commence la réalité juive. C’est une contradiction simple: on revendique des valeurs humanistes, mais on cible toujours les mêmes. Ce décalage interroge.»
Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD

La pétition visant la Cicad est tombée au moment où cette dernière rendait compte dans son rapport «2025» d’une hausse de 36% des actes antisémites en Suisse romande. A plus de 90%, ces incidents, qui s’élèvent à 2438 en tout, selon la Cicad, sont survenus dans l’espace numérique. Ceux dans l’espace public, souvent plus graves pour les victimes et plus visibles, sont passés de 109 en 2024 à 127 (+ 16,5%).

Au conseil municipal de la Ville de Genève, une majorité reste favorable à la subvention accordée à la Cicad. Yves Herren, chef du groupe Le Centre-Les Verts’libéraux:

«On soutient le travail accompli par la Cicad, pour qu’on n’oublie pas que les juifs ont été victimes d’un génocide»
Yves Herren, chef du groupe les Verts’libéraux au conseil municipal de la Ville de Genève

Son homologue au PLR, Maxime Provini, est sur la même ligne:

«On peut tout à fait critiquer le gouvernement israélien, cela ne doit pas empêcher de soutenir les missions remplies par la Cicad»
Maxime Provini, chef du groupe PLR au conseil municipal de la Ville de Genève

Le chef du groupe UDC, Alexandre Chevallier, dénonce:

«Ce sont là des attaques purement politiques contre une institution qui fait un travail remarquable»
Alexandre Chevallier, chef du groupe UDC au conseil municipal de la Ville de Genève

L'élu UDC considère que «l'extrême gauche se sert de l’antisionisme pour faire de l’antisémitisme».

Pour les Vert.e.s, le chef de groupe Valentin Dujoux affirme:

«La subvention à la Cicad mérite des discussions mais aucune décision ne doit être prise à la va-vite»
Valentin Dujoux, chef du groupe les Vert.e.s au conseil municipal de la Ville de Genève

Et d'ajouter:

«Cette subvention permet à la Ville de Genève de maintenir un dialogue avec la Cicad dans son travail contre l’antisémitisme mais aussi d’échanger sur des positions et propos lorsqu’ils doivent être clarifiés.»
Valentin Dujoux, chef du groupe les Vert.e.s au conseil municipal de la Ville de Genève

Le CDDH ne répond pas

Nous avons adressé mardi au CDDH un e-mail resté sans réponse. Sur son site, ce nouvel organisme dit avoir son adresse à la Maison internationale des associations, à Genève. Contactée par téléphone, cette dernière indique que le CDDH n’y occupe pas pour l’heure encore de bureaux. Dans ses statuts, celui-ci affirme «défendre la liberté d’opinion, d’expression et d’association en la matière, au plan individuel comme au plan collectif, en public comme en privé, sans entrave ni ingérence, dans le respect des lois et de l’égalité citoyenne».

Selon Tobias Schnebli, il n’est pas exclu que le CDDH ait été créé en vue du lancement de la pétition contre la Cicad, seul objet figurant pour l'instant sur son site à la rubrique «Actualité».

Subventions de la Ville de Genève
A la Ville de Genève, les subventions allouées aux associations relèvent du Département des finances, de l'environnement et du logement dirigé par le conseiller administratif Afonso Gomez (Les Vert.e.s). Jointe par watson, Anna Vaucher, collaboratrice personnelle d’Alfonso Gomez, donne quelques exemples de subventions votées par le conseil municipal (législatif) en faveurs d’associations luttant contre les discriminations ou dans le domaine humanitaire.
La Croix-Rouge pour son soutien à l’aide au retour: 153 000 francs.
La Fédération des Associations d'Afrodescendant.e.x.s et de Noir.e.x.s de Genève (FAANG) : 152 000 francs.
Le Centre écoute contre le racisme: 51 000 francs.
La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA): 101 000 francs.
L’Université populaire africaine (UPAF): 44 000 francs.
L’Institut des cultures arabes et méditerranéennes (ICAM): 100 000 francs.
La Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation (CICAD): 102 000 francs.
Les subsides votés par le conseil municipal dans le cadre du budget annuel de la Ville de Genève ne sont pas toujours entièrement consommés par leurs bénéficiaires. Ce qui ne l'est pas reste à la Ville de Genève.
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