Cette gauche radicale qui veut la peau de la Cicad
C’est en public et au micro, sur les marches du Grand Théâtre, lors d’une manifestation contre l’«anti-impérialisme», samedi 14 mars à Genève, qu’a été demandée «la révocation du soutien public dont bénéficie la Cicad», la Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation. A l’origine de cette requête, on trouve le CDDH, le Collectif pour la défense des droits humains, récemment créé dans la cité de Calvin.
La prise de parole de cet organisme suivait le lancement, une semaine plus tôt, par ses soins, d’une pétition exigeant la suppression d’une subvention annuelle de 102 000 francs accordée par la Ville de Genève à la Cicad. Des mouvements et partis affiliés à la gauche radicale se sont joints à la démarche du CDDH. Parmi eux, Union Populaire, Solidarités et Collectif Urgence Palestine.
Dans sa pétition, le CDDH, qui dénonce un «apartheid» de la part d’Israël et un «génocide» perpétré par le même Etat à Gaza, affirme:
Cette initiative visant à retirer la subvention municipale à la Cicad n'est pas une première. Les milieux issus de l’extrême gauche s’y emploient depuis plusieurs années, au sein du conseil municipal (législatif), principalement par la voix d’Ensemble à gauche (EAG).
Premier essai en 2017
Tout a commencé fin 2017, lorsque le conseil administratif (exécutif) de la Ville de Genève a décidé d’allouer, pour la première fois, une subvention à la Cicad, installée dans le canton du bout du Léman depuis le début des années 1990 et représentant les communautés et institutions juives de Suisse romande qui lui sont affiliées. Une somme de 50 000 francs fut alors votée en sa faveur par le conseil municipal mais combattue par le député EAG Tobias Schnebli, l’une des figures historiques du GSSA, le Groupe pour une Suisse sans armée.
Tobias Schnebli est revenu à la charge deux ans plus tard pour contester le doublement de la subvention à la Cicad inscrit au budget de 2020. Sans succès. Et en décembre 2025, le même député demandait la suppression pure et simple des 102 000 francs octroyés à cette même association – à cette occasion, la somme est passée de 100 000 à 102 000 francs au titre de l’indexation au coût de la vie.
Si la demande portée par Tobias Schnebli a été rejetée par les élus du conseil municipal fin 2025, un coin a peut-être été enfoncé pour la première fois dans le refus opposé jusque-là à Ensemble à gauche sur cette question. Les socialistes ont en effet proposé que la subvention de la Cicad de 102 000 francs revienne à son niveau de 2019, soit la moitié. Les 51 000 francs ainsi dégagés auraient toujours financé des projets de lutte contre l'antisémitisme, mais sur appel à projet ouvert à toute structure, Cicad y compris, souhaitant œuvrer dans ce domaine.
«Notre proposition a été rejetée», relate Guilhem Kokot, élu au conseil municipal genevois et président de la section PS de la Ville. L'élu socialiste ajoute:
«Le sionisme est une idéologie coloniale»
Contacté par watson, Tobias Schnebli fait valoir ses griefs:
Et Tobias Schnebli d'ajouter:
Bandes dessinées critiquées
Tobias Schnebli reproche en outre à la Cicad son «matériel pédagogique», deux bandes dessinées, Préjugés et Préjugés II, avec lesquelles l’association se rend dans les classes pour faire de la prévention contre l’antisémitisme. «Dans l’une d’elles, des personnes arabes et musulmanes sont représentées d’une manière qui peut être interprétée comme stigmatisante. La dernière en date est préfacée par Pierre-André Taguieff, dont on connaît le positionnement.»
watson s’est procuré les deux bandes dessinées critiquées. Elles passent en revue les situations d’antisémitisme et de judéophobie à travers les âges, qu’elles émanent d’un public chrétien ou musulman, à l’époque des croisades ou à des époques contemporaines.
Quant à Pierre-André Taguieff, le philosophe français auquel Tobias Schnebli fait allusion, il écrit dans la préface à Préjugés II:
Pierre-André Taguieff est l’un de ceux qui ont contribué à forger le terme d’«islamo-gauchisme», très peu apprécié par la gauche radicale, qui se sent visée. En 2020, dans une tribune parue dans Libération, il écrivait: «Les usages polémiques discutables du terme ne doivent pas empêcher de reconnaître qu’il désigne un véritable problème: la collusion entre des groupes d’extrême gauche et des mouvances islamistes de diverses orientations.»
«Il y a là quelque chose d’obsessionnel»
Joint par watson, Johanne Gurfinkiel réagit à la pétition du CDDH et aux diverses tentatives, «plus nombreuses depuis le 7 Octobre», note-t-il, consistant à réduire l’influence prêtée à la Cicad.
La pétition visant la Cicad est tombée au moment où cette dernière rendait compte dans son rapport «2025» d’une hausse de 36% des actes antisémites en Suisse romande. A plus de 90%, ces incidents, qui s’élèvent à 2438 en tout, selon la Cicad, sont survenus dans l’espace numérique. Ceux dans l’espace public, souvent plus graves pour les victimes et plus visibles, sont passés de 109 en 2024 à 127 (+ 16,5%).
Au conseil municipal de la Ville de Genève, une majorité reste favorable à la subvention accordée à la Cicad. Yves Herren, chef du groupe Le Centre-Les Verts’libéraux:
Son homologue au PLR, Maxime Provini, est sur la même ligne:
Le chef du groupe UDC, Alexandre Chevallier, dénonce:
L'élu UDC considère que «l'extrême gauche se sert de l’antisionisme pour faire de l’antisémitisme».
Pour les Vert.e.s, le chef de groupe Valentin Dujoux affirme:
Et d'ajouter:
Le CDDH ne répond pas
Nous avons adressé mardi au CDDH un e-mail resté sans réponse. Sur son site, ce nouvel organisme dit avoir son adresse à la Maison internationale des associations, à Genève. Contactée par téléphone, cette dernière indique que le CDDH n’y occupe pas pour l’heure encore de bureaux. Dans ses statuts, celui-ci affirme «défendre la liberté d’opinion, d’expression et d’association en la matière, au plan individuel comme au plan collectif, en public comme en privé, sans entrave ni ingérence, dans le respect des lois et de l’égalité citoyenne».
Selon Tobias Schnebli, il n’est pas exclu que le CDDH ait été créé en vue du lancement de la pétition contre la Cicad, seul objet figurant pour l'instant sur son site à la rubrique «Actualité».
La Croix-Rouge pour son soutien à l’aide au retour: 153 000 francs.
La Fédération des Associations d'Afrodescendant.e.x.s et de Noir.e.x.s de Genève (FAANG) : 152 000 francs.
Le Centre écoute contre le racisme: 51 000 francs.
La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA): 101 000 francs.
L’Université populaire africaine (UPAF): 44 000 francs.
L’Institut des cultures arabes et méditerranéennes (ICAM): 100 000 francs.
La Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation (CICAD): 102 000 francs.
Les subsides votés par le conseil municipal dans le cadre du budget annuel de la Ville de Genève ne sont pas toujours entièrement consommés par leurs bénéficiaires. Ce qui ne l'est pas reste à la Ville de Genève.
