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Les agents russes faisaient leurs achats en Suisse pour faire des armes

Un directeur financier d’une entreprise de technologie de laboratoire comparaît devant la justice pour avoir conclu des transactions avec des diplomates de l’ambassade de Russie.
Les agents infiltrés ont pu se procurer des produits pour fabriquer des armes chimiques.Image: EPA/shutterstock/montage watson

Les agents russes faisaient leurs achats en Suisse pour faire des armes

Le directeur financier d’une entreprise de technologie de laboratoire comparaît devant la justice pour avoir conclu des transactions avec des diplomates de l’ambassade de Russie. Par cet acte d’accusation, le Ministère public de la Confédération adresse un avertissement à Moscou.
02.05.2026, 15:3402.05.2026, 15:34
Andreas Maurer / ch media

Des agents russes avaient trouvé un partenaire commercial dans la zone industrielle de Reinach (BL). Il s'agissait du directeur financier d’une petite entreprise de technologie de laboratoire. Dans deux semaines, cet Italien de 62 ans comparaîtra devant le Tribunal pénal fédéral pour leur avoir proposé, et en partie livré, des équipements destinés à des armes russes de destruction massive.

L’entreprise était autrefois un fournisseur important de l’industrie chimique bâloise. Mais après la vente de l’activité par son fondateur, celle-ci a décliné et ne réglait même plus de petites factures. Le directeur financier faisait patienter les créanciers avec des excuses.

À deux reprises, le tribunal cantonal a ouvert une procédure de faillite et radié l’entreprise du registre du commerce. Chaque fois, le directeur financier a finalement payé les factures et évité la faillite.

La biographie du directeur financier est elle aussi marquée par des poursuites et des faillites. Trois de ses entreprises ont déjà fait faillite. De plus, des rumeurs négatives circulaient à son sujet dans le secteur.

Le directeur financier constituait un partenaire idéal pour le renseignement militaire russe car il était en difficulté financière et avait un passé douteux. De plus, dans cette petite entreprise, il pouvait mener seul des ventes secrètes.

Des agents russes ont infiltré la Suisse

Deux agents russes avaient mené ces transactions avec lui entre 2020 et 2024. Ils étaient accrédités successivement comme diplomates de la représentation commerciale russe à Berne. Il s’agit d’une antenne discrète de l’ambassade de Russie située au-dessus de la gare centrale de Berne. Elle est considérée comme un centre du renseignement militaire russe.

Un diplomate russe sur trois en Suisse est soupçonné d’espionnage. Le Service de renseignement de la Confédération estime à 80 le nombre d’agents russes actifs dans le pays. Le Département fédéral des affaires étrangères est critiqué pour expulser rarement des diplomates suspects et pour ignorer les avertissements du renseignement.

Souvent, la description de la menace reste floue. Dans ce cas toutefois, les autorités de poursuite pénale ont réussi à documenter et à stopper les activités.

Les agents ont rencontré le directeur financier au siège de l’entreprise à Reinach ainsi que dans des lieux discrets: dans un grand centre commercial à Bâle ou dans un magasin de bricolage à Sissach.

Là, le sexagénaire leur remettait des centrifugeuses ainsi que des balances de laboratoire antidéflagrantes. Il leur proposait également des appareils portables de détection d’agents chimiques de combat. Dix ventes ont été réalisées pour une valeur de 75 000 francs. D’autres offres atteignaient 935 000 francs.

De nombreuses transactions ont échoué parce que le Service de renseignement de la Confédération suivait les agents et a alerté le Ministère public de la Confédération. Le 14 mai 2024, la police a perquisitionné les bureaux à Reinach.

Elle a également stoppé des transactions avec un marchand d’armes bernois. Celui-ci avait vendu au même agent, dans un parking, mille cartouches pour fusils de précision, comme l’a rapporté le Tages-Anzeiger. Ces munitions pouvaient traverser des vitres sans être déviées, ce qui les rendait adaptées à des attentats visant des personnes à l’intérieur de bâtiments.

Des armes de destruction massive

Dans l’acte d’accusation contre le vendeur de matériel de laboratoire, le Ministère public de la Confédération parle d’un «cas grave» et d’une:

«Méthode professionnelle, systématique et rodée»

Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) estime que l’ensemble des objets livrés et proposés étaient destinés à des armes russes de destruction massive. La liste du matériel acquis pointe vers des armes chimiques.

Depuis l’annexion de la Crimée, de telles transactions avec la Russie doivent être autorisées. Le Seco considère qu’elles ne peuvent pas être approuvées dans ce cas. Le directeur financier n’a pas demandé d’autorisation.

Le Ministère public de la Confédération l’accuse donc d’infractions qualifiées à la loi sur le contrôle des biens et requiert une peine de 16 mois de prison avec sursis. Il devra en outre verser à la Confédération une créance compensatrice de 60 000 francs. L’entreprise, qui poursuit ses activités sous une nouvelle direction, devra rembourser 20 000 francs. L’objectif est de garantir que le crime ne paie pas.

Pourquoi seul le complice est jugé

L’ancien directeur financier a reconnu les faits et accepte la peine. Il a conclu un accord avec le Ministère public de la Confédération dans le cadre d’une procédure simplifiée. Le Tribunal pénal fédéral se contentera donc de vérifier si les conditions de cet «accord» sont réunies. Cela permet au parquet d’éviter une procédure probatoire lourde et à l’accusé de bénéficier d’un jugement rapide.

Les agents ont échappé au Ministère public de la Confédération. Ils ont transporté les équipements à la représentation commerciale de l’ambassade de Russie avant de quitter la Suisse.

Les diplomates étrangers bénéficient de l’immunité pénale: la police suisse ne peut pas les arrêter. Les ambassades sont également protégées. La police ne peut y pénétrer qu’avec l’autorisation de l’ambassadeur.

Cette affaire montre les marges de manœuvre de la Suisse pour poursuivre les complices et identifier les agents infiltrés.

Les autorités de sécurité ont choisi un moment politiquement sensible pour l’opération policière. Deux mois avant la conférence de paix du Bürgenstock en 2024, la police a démantelé le réseau de l’agent russe dans les régions de Berne et de Bâle. Le Ministère public de la Confédération a ainsi adressé un avertissement à la Russie. (adapt. dal)

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