Cette décision de la Suisse peut fragiliser l’armée américaine
Le Conseil fédéral a semblé indécis, dans un premier temps, quant à la posture à adopter à la suite de l’attaque américaine contre l’Iran.
Il y a environ une semaine, l'état de faits est devenu indéniable: il s’agit bel et bien d’une guerre. Un mot qui a des conséquences majeures, notamment pour la neutre Suisse. Car, depuis des années, les États-Unis figurent parmi les principaux acheteurs de notre matériel de guerre.
Or, dans un communiqué publié vendredi, le Conseil fédéral a annoncé:
Les autorisations déjà accordées ainsi que les exportations d’autres biens seront donc désormais «réexaminées régulièrement par un groupe d’experts interdépartemental». Selon nos informations, cet examen aurait lieu chaque semaine.
À noter que ni Israël ni l’Iran ne sont réellement concernés par ces nouvelles dispositions: depuis plusieurs années, la Suisse n’autorise plus l’exportation directe de matériel de guerre vers ces pays. Israël ne peut, au mieux, recevoir que du matériel non militaire — par exemple des composants électroniques ou des logiciels — qui peuvent cependant aussi, parfois, être utilisés à des fins militaires.
Mais la situation est tout autre, pour les États-Unis. En 2025, ils ont importé du matériel de guerre suisse pour une valeur de plus de 90 millions de francs. Ils occupent ainsi la deuxième place parmi nos plus fidèles clients dans ce domaine, juste derrière l’Allemagne.
Pistolets et engrenages pour avions de combat
Une grande partie des livraisons au pays de l'Oncle Sam concerne des armes légères et des armes de poing. Parmi les entreprises de premier plan dans ces domaines figurent SIG Sauer et B&T (Brügger et Thomet). Toutes deux disposent aussi de sites aux États-Unis.
La décision du Conseil fédéral a cependant une portée politique bien plus importante pour l’entreprise Sauter Bachmann, installée dans le canton de Glaris. Cette société familiale fabrique des engrenages de haute précision, indispensables au fonctionnement des avions de combat américains F/A-18.
Plus encore: Sauter Bachmann est une une source unique pour les États-Unis. Autrement dit, c’est la seule entreprise au monde à produire ces pièces. Or, elles équipent l’avion de combat actuellement le plus utilisé dans la guerre contre l’Iran.
Les Super Hornets, comme les on surnomme (image ci-dessous), opèrent depuis des porte-avions comme l’USS Gerald F. Ford, actuellement déployé en Méditerranée orientale. Pour les États-Unis, l’enjeu est clair: si l’un de ces systèmes d’engrenage est endommagé, ils dépendent de livraisons en provenance de Suisse.
Max Bachmann est co-CEO de Sauter Bachmann. L’entreprise, qui compte aussi des clients dits civils aux États-Unis, a déjà été affectée par les revirements de la politique douanière du président américain Donald Trump. La décision récente du Conseil fédéral place désormais la société dans une situation encore plus délicate. Bachmann déclare:
Pour lui, une chose est certaine: «Si nous ne pouvons plus livrer nos clients américains, nous en ressentirons les effets – en tant qu’entreprise, mais aussi en tant que pays».
Moment politique délicat?
Matthias Zoller partage cette analyse. Au sein de l’association des industries suisses Swissmem, il représente les intérêts de l’industrie de l’armement. Il redoute une hausse de la pression politique exercée par les États-Unis, en particulier si la guerre avec l’Iran devait se prolonger.
«Par ailleurs», souligne-t-il, «les États-Unis sont aussi un partenaire essentiel pour la Suisse en matière d’armement.» Aujourd’hui, la Suisse dépend elle aussi de livraisons américaines, notamment pour les systèmes de défense antiaérienne Patriot, mais aussi pour les avions de combat F-35. Et pour des systèmes déjà en service, comme les missiles antiaériens Stinger.
La décision du Conseil fédéral est également lourde de conséquences sur le plan de la politique intérieure. Cette semaine, il a été annoncé que le référendum contre la nouvelle loi sur le matériel de guerre avait abouti. Et plusieurs organisations s’opposent aux assouplissements prévus, dont le Groupe pour une Suisse sans armée.
Selon Matthias Zoller:
La Suisse se trouverait donc désormais dans une situation délicate: «Mais, après s’être engagé peut-être trop promptement dans cette voie, le Conseil fédéral ne disposait guère d’autre choix.» (aargauerzeitung.ch)
