La folle histoire du «Elon Musk Suisse» et de ses millions de dettes
L'histoire a éclaté en 2016. Elle est rocambolesque, tortueuse, presque invraisemblable. Le rôle principal est tenu par Pascal Jaussi: un entrepreneur que le parquet fribourgeois n'a pas hésité à qualifier ainsi:
Le 5 mai 2026, après une instruction étalée sur plusieurs années, le procès s'ouvrira devant le Tribunal pénal de l'arrondissement de la Broye. Les accusations sont lourdes: induction de la justice en erreur, incendie intentionnel, escroquerie, abus de confiance, gestion déloyale, faux dans les titres, et une liste qui s'étire encore. La présomption d'innocence prévaut, rappelle le ministère public fribourgeois.
Mais derrière l'acte d'accusation, c'est tout un personnage qu'il faut comprendre. Son entreprise, Swiss Space System (S3), aurait compilé des dettes de près de 31 millions de francs auprès de partenaires, selon les informations de la RTS.
Gamin, Pascal Jaussi pliait des feuilles de papier et les lançait en parlant d'«aventure de l'esprit». Au milieu des années 90, son père l'introduit à l'aviation à l'aéroport de La Chaux-de-Fonds (NE). Il vole pour la première fois en 1996, à 20 ans, et décroche sa licence de pilote privé. Son premier instructeur voyait en lui quelqu'un qui «avait le potentiel pour faire beaucoup de choses». Il entre en formation de pilote de ligne chez Swissair — et s'arrête aux portes des examens. Il n'a jamais été opérationnel.
Il rejoint ensuite les forces aériennes comme ingénieur, pas comme pilote. C'est là, en travaillant sur un projet d'avion spatial pour des vols suborbitaux comme étudiant externe à l'EPFL, que le rêve de chatouiller l'espace prend forme.
«Space for All»
Pascal Jaussi noue ses premiers liens dans le milieu — Dassault notamment — et lance sa start-up en 2012 avec un slogan: «Space for All». Des vols spatiaux depuis Payerne, l'espace pour tous.
Son CV fait le reste: pilote militaire, pilote de ligne chez Swissair, ingénieur EPFL. Les journalistes se pressent, Claude Nicollier prête son nom, et le «Elon Musk helvétique» devient une figure nationale.
En 2018, l'émission Temps Présent démonte méthodiquement le personnage: Jaussi est ingénieur diplômé, certes, mais de la HEIG-VD d'Yverdon, pas de l'EPFL.
La nuance n'est pas mince. Jaussi aurait tendance à travestir la vérité pour faciliter son ascension. Un ancien professeur de l'école, Pierre Repetti, confie à la RTS:
En réalité, Jaussi aurait volé seulement deux fois dans un cockpit de F/A-18, en tant qu'ingénieur d'essai, rapporte l'enquête de la RTS. Il aurait pourtant laissé les gens le présenter comme pilote militaire et pilote de ligne. Cette étiquette l'arrange, il l'entretient sans jamais démentir, assure l'enquête de Temps Présent.
Celui qui a failli être nommé «Suisse de l'année» savait charmer: scientifiques, militaires, industriels, politiques, sponsors; tous ont mordu, rêvé, cru avec Pascal Jaussi. Claude Nicollier lui-même, conscient des obstacles, voulait y croire.
Accusé d'avoir trompé tout le monde
L'enthousiasme autour du projet, celui de placer Payerne sur la carte mondiale de l'espace, aurait-il aveuglé les sponsors? La présence de Claude Nicollier, de Dassault et de Breitling a sans doute dopé la crédibilité du bonhomme. Mais Nicolas Bideau, alors directeur de Présence Suisse, lâchait devant les caméras de la RTS:
Alors même que son entreprise générait que très peu d'argent, Jaussi aurait brûlé des millions en 2014: locaux spacieux, terrain à l'aéroport de Payerne, flotte de BMW, apparitions aux JO de Sotchi. L'entreprise brille sur la scène internationale. Devant les caméras de Temps Présent, Michel Milecan, directeur du business développement de la Sonaca — fournisseur des ailes d'Airbus — décrivait froidement une autre réalité:
Les gros poissons ont quand même mordu: Breitling lâche plus d'un million et demi, AXA Winterthur dix millions.
Dassault s'en va et c'est la débandade
Quand Dassault quitte la navette au début de l'année 2015, Breitling suit. Fin octobre 2015, tous les employés désertent — certains avec sept mois d'arriérés de salaire, assure la RTS. En mai 2026, lors d'un long entretien accordé au journal Le Temps, Pascal Jaussi confie qu'en janvier 2015, «nous leur avons dit que nous ne pourrions pas payer tous les salaires».
Les autorités locales trinquent aussi: le Conseil d'Etat vaudois avait accordé un prêt sans intérêt de 500 000 francs pour maintenir l'entreprise à flot. La syndique de Payerne Christelle Luisier, qui décrivait Jaussi comme «très convaincant», avait de son côté passé l'éponge sur un acompte de 1,1 million de francs que la commune attendait sur un contrat de vente de terrain, rappelait l'enquête de la RTS.
Jaussi expliquait au Temps que «dès que nous recevions une bouffée d’oxygène, comme le prêt accordé par le Conseil d’Etat vaudois, nous les payions (réd: les employés)».
En 2015 toujours, Jaussi tente de rebondir avec une nouvelle offre: des vols en apesanteur à 1300 francs, contre 7000 sur le marché. Les prix défient toute concurrence, confiait un ancien client de S3 interrogé par la RTS. Jaussi fera all-in pour se sauver. Lors de son interview dans Le Temps, il se défend d'avoir voulu se financer par ce biais, il insiste sur le fait qu'il ne s’agissait pas de «billets» au sens classique, mais de «vouchers». «Si nous avions voulu tromper les gens, nous n’aurions pas mis en place ce type de garanties», plaide-t-il.
Pourquoi le projet est alors tombé à l'eau? «Il a été fragilisé par le retrait de certains partenaires, notamment la compagnie aérienne initiale», selon Pascal Jaussi.
Il assure dans les colonnes du Temps:
Un bailleur de fonds privé aurait réglé la première mensualité du leasing d'un Airbus avec le logo de S3 qui doit servir à faire vivre des sensations fortes aux clients.
L'arrivée de l'A340 sur le tarmac de Payerne en juin 2016 fait son effet. Christelle Luisier dira même:
Dans l'intervalle, la justice vaudoise accorde trois ajournements de faillite à S3. Or, si la première mensualité est réglée, les suivantes ne seront jamais honorées, ce qui représente un préjudice de 1,3 million francs selon le ministère public fribourgeois.
Août 2016, le coup de théâtre d'Aumont
Le 26 août 2016, le récit vire au polar. Jaussi est retrouvé grièvement brûlé — 25% du corps — abandonné dans la forêt d'Aumont, sa voiture en flammes. Il affirme avoir été agressé par un inconnu. Les rumeurs évoquent un groupe chinois. La presse s'emballe.
Cinq mois plus tard, le 24 janvier 2017, le parquet retourne le scénario. Le procureur adjoint Raphaël Bourquin révèle que Jaussi envoyait des messages depuis son téléphone au moment même de l'attaque. Le médecin légiste conteste lui aussi sa version.
Jaussi nie et contre-attaque. En zoomant uniquement sur les dettes suisses, dit-il au Temps, «on occulte totalement les flux financiers internationaux et les personnes qui auraient pu avoir un mobile.» Il dénonce une instruction partiale, ses avocats déposent plainte contre Bourquin en 2021 pour violation du secret de fonction. Aujourd'hui, il attend toujours qu'«on trouve ses agresseurs.»
Verdict le 5 mai
S3, elle, a fermé en janvier 2017 avec 31,6 millions de dettes. Les clients des vols ZéroG, jamais réalisés, ont perdu 2,6 millions. Jaussi est aussi accusé d'avoir détourné 4,8 millions de francs de son entreprise, ce qu'il a toujours contesté. Il oppose d'ailleurs cette phrase, toujours dans son entretien avec Le Temps, il reproche que l'ancien comptable de S3 n'a jamais été auditionné. «Personne n’interroge le fait que mon ancien directeur des finances a été condamné par voie d’ordonnance pénale, dans la discrétion la plus totale. Pourquoi?»
Aujourd'hui, Pascal Jaussi, 49 ans, vit dans les Grisons avec sa famille, il a passé par des moments difficiles, avec séjour en clinique psychiatrique «par deux fois pour tenter de retrouver le sommeil et revivre». Il a retrouvé un emploi dans la mécanique de précision. Loin des A340 sur le tarmac de Payerne, loin des JO de Sotchi, loin de l'espace.
Le 22 avril dernier, son avocate, Mihaela Verlooven, résumait la position de la défense au micro de la RTS: il était «le coupable idéal» et la thèse «la plus facile à poursuivre». Le 5 mai, il comparaîtra devant le Tribunal pénal de la Broye. Jaussi n'a jamais cessé de se défendre et dénonce une communication «tendancieuse» de la part du ministère public fribourgeois. Il se dit «dans l’attente d’un procès équitable», pour qu'il puisse «enfin exposer ma version des faits». L'acquittement est désiré coûte que coûte, selon les dires de l'entrepreneur déchu. C'est en tout cas la position souhaitée par son avocate, Mihaela Verlooven, qui plaidera l’acquittement.
