«Extrêmement dangereux»: la Suisse pompe dans ses réserves d’eau à l'aveugle
Sécheresse extrême, niveaux d'eau au plus bas, nappes phréatiques en baisse... cet été, la Suisse est mise à rude épreuve par les affres du climat. C'est que dans le pays, il existe un mythe selon lequel l'eau coulerait à volonté.
Chercheur en hydrologie, Klaus Lanz tire la sonnette d'alarme. Selon lui, c'est tout un domaine, l'agriculture, qu'il va falloir repenser.
Imaginons que les réserves d'eau de la Suisse sont contenues dans un verre. Jusqu'où serait-il rempli?
Klaus Lanz: La réponse est simple: nous ne le savons pas.
Autrement dit, nous ignorons notre propre seuil de tolérance. Et dans la situation actuelle, c'est extrêmement dangereux. Une seule chose est certaine, nous vivons actuellement à crédit.
Peut-on alors parler de pénurie d'eau, si l'on ne sait même pas précisément combien il y en a?
Le déficit en eau saute aux yeux, il suffit de sortir pour le constater. Les paysages sont jaunis, les forêts se dessèchent, les niveaux des lacs et des rivières sont extrêmement bas. Dans le même temps, notre consommation d'eau reste élevée. Dans les ménages, pour l'irrigation agricole, pour le refroidissement industriel. Nous savons que les nappes phréatiques ne se remplissent pas, faute de pluie. Autrement dit, nous entamons nos réserves. Et celles-ci ne sont pas infinies. Nous les faisons probablement baisser comme jamais auparavant.
Les réserves d'eau souterraine peuvent-elles se régénérer?
Les sources se régénèrent relativement vite dès qu'il pleut, mais les nappes phréatiques mettent bien plus de temps à se reconstituer. Après l'été caniculaire de 2003, il a fallu plusieurs années avant que les niveaux de certaines nappes ne remontent.
C'est préoccupant?
Certaines communes connaissent déjà une pénurie d'eau. L'eau disponible ne suffit plus et certains usages sont interdits. La pénurie n'est pas aiguë partout. Mais nous accumulons des déficits en eau considérables.
Dans quelles proportions est ce déficit?
Nous pourrions sans doute le chiffrer. Pour l'instant, pourtant, personne ne le fait. On peut évidemment continuer à pomper jusqu'à ce qu'un jour il n'y aura plus d'eau. Il serait cependant plus judicieux de réagir dès maintenant et d'adapter notre consommation.
Comment cela s'illustre-t-il?
Nous en sommes au point où des agriculteurs irriguent leurs champs avec de l'eau potable. Cela veut dire que nous puisons bien plus que d'habitude dans nos ressources. Quant à savoir à quel point les nappes phréatiques baissent actuellement, nous ne le saurons peut-être qu'à la fin de l'été.
Donc nous consommons de l'eau en pensant à tort que nos réserves sont inépuisables?
Exactement.
Ces dernières années, voire ces dernières décennies, nous avons connu des pénuries à plusieurs reprises, par exemple en 2003, 2011, 2018 ou 2022. Mais on ne les a jamais vraiment prises au sérieux. On s'est toujours dit que ça finirait par s'arranger, qu'il nous restait les lacs, qu'il y avait tellement d'eau qu'il ne pouvait rien arriver de grave.
Et justement, qu'en est-il des lacs?
Les lacs représentent bien d'immenses volumes d'eau, mais seuls environ 2% de ce volume sont réellement exploitables. Au-delà, on endommagerait trop fortement les écosystèmes et les infrastructures riveraines.
Pour quels usages la Suisse a-t-elle le plus besoin d'eau?
En ce moment, c'est principalement pour l'agriculture. En parcourant la campagne, on voit partout d'immenses pompes et des canons à eau qui n'irriguent pas seulement les légumes, mais aussi, par exemple, des champs de maïs. Pour cela, l'agriculture puise en partie dans le réseau public de distribution d'eau. Or celui-ci est en principe destiné à l'alimentation en eau potable des ménages et aux petites entreprises.
Cela est-il courant?
De nombreuses communes rurales consacrent actuellement une grande partie de leur eau potable à l'irrigation. Ce n'est pas pour cela que le réseau était prévu. Et les communes n'ont aucune obligation de déclarer au canton cette utilisation de l'eau potable. Personne ne sait donc réellement quelle quantité d'eau y est effectivement utilisée. Il en va de même pour l'industrie.
Cela semble être un peu le Far West...
Oui, c'est effectivement le Far West en ce moment. Le canton délivre bien des concessions qui précisent qui a le droit de prélever de l'eau et en quelles quantités. Mais le total prélevé n'est pas mesuré. Si tout le monde se met à pomper de l'eau jusqu'à la quantité maximale autorisée, on va finir par surexploiter les réserves. Et ça, ce n'est pas durable.
Que faudrait-il changer, alors?
Cela ne peut pas plus durer. Chaque pays de l'Union européenne a mis en place un système de ce genre il y a 25 ans déjà.
En quoi cela consiste-t-il?
Techniquement, ce serait simple à réaliser. Il existe des compteurs d'eau peu coûteux, que l'on pourrait installer sur chaque point de prélèvement. Il existe même un logiciel capable de fournir aux cantons des données en temps réel sur la quantité d'eau prélevée à un instant donné.
Si c'est simple, pourquoi on ne le fait pas?
L'an dernier, j'ai participé à l'élaboration de la stratégie de l'eau du canton de Berne. J'y ai moi-même constaté comment les représentants du monde agricole ont refusé de faire preuve de transparence sur les quantités exactement prélevées. Et le canton n'a pas pu les y contraindre. Il faut une base légale, et ce, au niveau national. Les spécialistes le réclament depuis plus de dix ans.
Vous aussi, vous appelez à une stratégie nationale sur l'eau. Que devrait-elle comporter?
Il faut que les cantons puissent mesurer leur consommation d'eau. Pour cela, il faudrait une loi au niveau national qui permettrait à la Confédération d'obliger les cantons à rendre publique leur consommation d'eau. Ce n'est qu'à cette condition que les cantons pourraient à leur tour l'exiger de leurs usagers, qu'il s'agisse de l'agriculture, des entreprises ou des centres de données.
Que pourrait-on faire d'autre?
Il faut ensuite que la Confédération définisse quels usages de l'eau sont prioritaires en cas de pénurie. L'eau potable prime-t-elle sur l'irrigation agricole? Ou est-ce la sécurité alimentaire qui doit passer en premier? L'industrie doit-elle réduire certaines branches de production en cas de manque d'eau? Et quelle priorité accorder au refroidissement des data centers? Il faut se rendre compte que tous participent au même bilan hydrique.
Et dans la façon de s'approvisionner?
Notre approvisionnement en eau potable dépend à 80% des eaux souterraines.
Plus les nappes phréatiques sont basses, plus cette pollution se fait sentir fortement. D'un côté, nous perdons donc des eaux souterraines à cause de la sécheresse, de l'autre, à cause de la pollution. C'est pourquoi la protection contre les substances nocives doit elle aussi faire partie d'une stratégie nationale de l'eau.
Où en est la Confédération avec sa politique sur l'eau?
L'an dernier, la Confédération a lancé ce qu'elle appelle une «stratégie de gestion de l'eau», probablement en réaction à l'initiative pour la sécurité alimentaire, qui réclamait elle aussi une stratégie de l'eau.
Pourquoi donc?
La Confédération se contente de rassembler ce qui existe déjà. Son approche n'apporte aucune nouvelle base légale, aucune mesure contraignante. Le Parlement doit tout de même débattre, après l'été, d'une stratégie de l'eau, à la suite d'une intervention du Parti Vert'libéral. Je ne sais toutefois pas quel degré d'urgence on va y accorder, une fois qu'il se remettra à pleuvoir.
D'autres pays souffrent eux aussi d'une importante sécheresse et nous demandent de leur céder davantage d'eau. Comment devrions-nous réagir?
L'Italie pratique une irrigation agricole très peu efficiente. L'eau venue de Suisse n'y serait, littéralement, qu'une goutte d'eau dans l'océan.
Il y aussi la France.
Des questions similaires se posent à la frontière française. Faudrait-il laisser davantage d'eau s'écouler dans le Rhône pour permettre à la France de refroidir sa centrale nucléaire de Bugey, alors même que nous devons réduire la production de nos propres centrales? Il n'est pas acceptable que ces pays en appellent à la Suisse pour obtenir plus d'eau, sans réfléchir eux-mêmes à leur propre usage de l'eau en aval.
Si l'on regarde vers le futur, où est-ce que la gestion de l'eau risque de provoquer des conflits?
En Suisse, le conflit le plus important autour de l'eau va concerner l'irrigation agricole. Dans la phase de sécheresse actuelle, les surfaces cultivées doivent être très fortement irriguées. Ce phénomène se reproduira lors des étés à venir. Les quantités d'eau que nous utilisons actuellement sur les champs ne seront pas disponibles durablement dans de nombreuses régions.
En est-on sûr?
Entre 2012 et 2014 déjà, un vaste programme national de recherche sur l'utilisation durable de l'eau en Suisse a été mené. A l'époque les chercheurs concluaient déjà que face au changement climatique, l'agriculture ne pouvait pas continuer comme avant et se contenter de déverser toujours plus d'eau sur les champs.
Que proposez-vous comme solution?
Nous devons transformer notre modèle agricole. Le climat suisse a changé pour de bon, et nous vivons désormais dans un milieu semblable à l'Italie centrale.
Qu'est-ce que cela veut dire concrètement?
D'une part, nous devons repenser nos cultures et privilégier des variétés qui nécessitent moins d'irrigation. Et il nous faut des systèmes qui limitent l'évaporation grâce à de l'ombre, par exemple avec des arbres. Lorsque l'irrigation reste nécessaire, elle devrait être hautement efficiente, par exemple grâce à des tuyaux goutte-à-goutte. Ces propositions ne sont pas nouvelles.
Cela peut-il trouver un bon écho chez les paysans?
J'ai bien conscience que l'agriculture se trouve dans une situation critique et comprends tout à fait qu'un agriculteur réclame au contraire davantage d'eau. Mais il faut aussi voir que rien n'a été fait pendant dix ans. Il faut un changement de fond, sinon nous nous allons nous heurter aux limites de nos ressources en eau, et cela va faire mal. Ces changements doivent aussi être encouragés par une politique de subventions.
Et à titre individuel, cela est-il utile lorsque nous faisons des efforts pour économiser de l'eau?
Même si certains distributeurs estiment que les économies d'eau ne sont pas nécessaires. Je pense qu'il est également important, sur le plan psychologique, d'avoir conscience, qu'en période de sécheresse, l'eau que je consomme sous la douche est justement prélevée à cette nature asséchée, dehors.
Où les particuliers peuvent-ils économiser de l'eau?
Au plus tard dès la fin de l'été, toute personne qui dispose d'un toit et qui n'est pas locataire devrait avoir une citerne qui lui permet de récupérer l'eau de pluie. Aucune eau de pluie tombée sur un toit ne devrait s'écouler inutilisée dans les canalisations. Elle peut par exemple servir à arroser le jardin.
D'autres idées?
C'est parfois tout simple. Si l'on remplace le chauffage au mazout par une pompe à chaleur, on dispose déjà chez soi d'une grande cuve que l'on peut nettoyer et réutiliser comme réservoir d'eau de pluie. Mais la responsabilité incombe clairement à la politique. Ce serait un mauvais signal que de dire aux gens que ce sont eux qui doivent économiser l'eau chez eux, alors que tout le reste est mis de côté.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
