Le chef des paysans suisses critique les voyages en hélico du Conseil fédéral
Trente à quarante fois par jour, le président de l’Union suisse des paysans (USP) Markus Ritter consulte ses applications météo. Il en regarde régulièrement trois et compare leurs prévisions, dont celles d’une application autrichienne. Ce qui l’intéresse le plus, c’est le radar des précipitations. Comme tous les agriculteurs, il espère la pluie.
Nous rencontrons le conseiller national du Centre dans son exploitation bio, sur les hauteurs d’Altstätten (SG). Au moment de nous quitter, il nous donne quatre pommes chacun. Elles font à peine la moitié de leur taille habituelle.
Sur les marchés aux bestiaux, les agriculteurs se plaignent de la sécheresse: «C’est de la folie», disent-ils. Avez-vous, vous aussi, vécu un été de folie?
Markus Ritter: Oui, personnellement, je n’avais encore jamais connu une telle sécheresse. La situation est surtout comparable à celle de 1947. L’été 2003 avait lui aussi été marqué par une chaleur extrême. Mais à l’époque, il avait beaucoup plu jusqu’au début du mois de juin, si bien que les solTrockenheits disposaient encore de réserves. Cette année, nous avons abordé l’été avec un déficit déjà installé. C’est ce qui rend la situation si exceptionnelle.
Quelles conséquences cela a-t-il pour les agriculteurs?
Ils subissent une forte pression psychologique. La situation est particulièrement difficile pour les éleveurs. On s’attache à ses vaches. Beaucoup ont déjà dû puiser dans leurs réserves destinées à l’hiver. Acheter du fourrage est difficile, car il est rare partout. Le prix du foin a augmenté jusqu'à 50%. Et comme il est pratiquement impossible de vendre les animaux dans la situation actuelle, ils finissent chez le boucher. En 1947 aussi, des dizaines de milliers de vaches supplémentaires avaient dû être abattues.
Risque-t-on d’atteindre des proportions similaires cette année?
Cela dépend notamment de la pluie qui tombera ou non ces prochaines semaines. Une chose est sûre: en juin et juillet, 7000 vaches de plus que l’année précédente ont déjà été abattues. Notre appel aux agriculteurs pour qu’ils échelonnent les livraisons de bétail a porté ses fruits.
De nombreuses vaches redescendent maintenant des alpages. Le nombre d’abattages va-t-il encore augmenter?
Il faut s’y attendre. J’espère toutefois que la désalpe se fera progressivement et que les animaux pourront rester encore un peu dans les pâturages situés en altitude. Ils redescendent déjà des alpages les plus bas. Nous aussi, nous devons ramener nos bovins cette semaine à cause de la sécheresse, soit deux semaines plus tôt que d’habitude.
Avez-vous suffisamment de fourrage dans votre exploitation, reprise par vos fils il y a trois ans? Ou devrez-vous également envoyer des vaches à l’abattoir plus tôt que prévu?
Chez nous, c’est surtout en altitude que la sécheresse est très marquée. Dans la vallée du Rhin, la situation est un peu meilleure. Peut-être devrons-nous, nous aussi, nous séparer de l’une ou l’autre vache. Mais dans l’ensemble, nos réserves de fourrage devraient suffire. Nous avons la chance que la sécheresse soit un peu moins prononcée chez nous qu’à Bâle ou à Soleure, par exemple. Plus on se déplace d’est en ouest, plus la situation s’aggrave. Par ailleurs, notre nouvelle étable n’est remplie qu’aux trois quarts. En tant qu’exploitation bio, nous ne pouvions pas simplement acheter des animaux supplémentaires après sa mise en service.
En 2003, l’Union suisse des paysans avait estimé jusqu’à 500 millions de francs les pertes dues à la canicule. Pouvez-vous déjà estimer leur montant cette année?
Il est trop tôt pour avancer un chiffre fiable. Mais comme toutes les régions sont touchées cette fois-ci, les pertes seront certainement plus importantes qu’en 2003. En Autriche, les dégâts sont déjà estimés à un milliard. Chez nous, les pommes de terre et les betteraves sucrières sont encore en terre. Elles n’ont pas bonne mine, mais nous n’aurons de certitudes qu’après la récolte. Les rendements du maïs seront eux aussi certainement plus faibles. Pour le lait, beaucoup dépendra de l’ampleur de la réduction du cheptel bovin.
Devons-nous nous attendre à payer bientôt ces aliments plus cher au supermarché?
Oui, les prix devraient augmenter. L’ampleur de cette hausse dépendra de l’offre et de la demande. Lorsque les quantités disponibles diminuent nettement en Suisse et à l’étranger, les prix sont ajustés. C’est particulièrement probable pour les pommes de terre et les betteraves sucrières. La situation est meilleure pour les céréales comme le blé et l’orge, car une grande partie avait poussé avant la période de sécheresse et a pu être récoltée dans de bonnes conditions. Mais ce ne sont pas les consommateurs qui paieront le plus lourd tribut: ce sera l’agriculture elle-même.
Pourquoi?
Les détaillants ont indiqué qu’ils étaient prêts à prendre en compte certains coûts supplémentaires liés à la sécheresse. Il y aura des négociations. Mais si un maraîcher obtient un rendement inférieur d’un tiers et que les prix à la production augmentent de 10%, il lui restera malgré tout nettement moins au bout du compte.
Quand on regarde les champs de pommes de terre, on peine à imaginer qu’il y pousse encore grand-chose. Les détaillants sont-ils prêts à accepter aussi des pommes de terre plus petites?
Oui, nous avons reçu des signaux positifs. Lors d’une bonne année de récolte, des critères de qualité stricts ne posent pas de problème, car les quantités sont suffisantes. Cette année, il faudra être plus souple et accepter aussi, de temps à autre, une pomme de terre un peu plus petite que la norme. Ces pommes de terre pourraient toutefois également servir à nourrir les animaux.
Autrement dit: il y a moins de pommes de terre et nous devons en plus les partager avec les animaux?
Nous ne pourrons tirer un bilan qu’après la récolte. Mais il est tout à fait envisageable que des quantités supplémentaires servent cette année à nourrir les animaux. Les éleveurs pourraient ainsi garder leurs vaches deux ou trois mois de plus. Je viens d’apprendre qu’en Suisse romande, des betteraves sucrières sont déjà récoltées pour donner quelque chose à manger aux vaches.
Mercredi, le Conseil fédéral a refusé de déclarer la situation extraordinaire, comme le réclamaient notamment des représentants du monde agricole. Soutenez-vous cette demande?
Non, je reste prudent sur ce point. Le plus important est de ne pas céder à la panique. Nous sommes en contact étroit avec l’administration fédérale et le Conseil fédéral. Ensemble, nous examinons les solutions possibles. De l’eau est ainsi acheminée par les airs vers certains alpages et les droits de douane sur les importations de fourrage ont été supprimés. De nombreuses mesures ont par ailleurs déjà été engagées ces dernières années, notamment avec le soutien financier accordé à l’irrigation des terres cultivées. Il faut poursuivre ces efforts.
Dans une lettre ouverte, des agriculteurs critiquent sévèrement l’Union suisse des paysans, à laquelle ils reprochent de s’opposer aux mesures de protection du climat. Ces critiques venues de vos propres rangs vous ont-elles surpris?
Deux choses m’ont surpris. Premièrement, le communiqué a été envoyé depuis une adresse électronique allemande. Deuxièmement, parmi les 700 premiers signataires, je n’ai pas pu identifier dix agriculteurs, et pourtant j’en connais beaucoup. Les signataires attendaient de l’Union suisse des paysans une communication plus dynamique. Mais nous avons délibérément fait preuve de retenue: en période de crise, la direction doit agir avec discernement et ne pas alimenter la panique. L’Union suisse des paysans a soutenu aussi bien la loi sur le CO₂ que la loi sur la protection du climat et la stratégie énergétique. L’agriculture fait ce qui est en son pouvoir. Par exemple en réduisant les émissions d’ammoniac et de méthane.
Pour le climat, il serait préférable que nous consommions davantage d’aliments végétaux et moins de viande, comme le demande l’initiative pour la sécurité alimentaire portée par Franziska Herren.
Je vais devoir vous donner un petit cours d’agronomie. Mme Herren affirme que des aliments pour animaux sont cultivés sur 60% des terres arables. C’est théoriquement exact, mais un tiers de ces surfaces est concerné par la rotation des cultures que nous devons respecter. Il faut périodiquement semer des prairies artificielles afin que le sol puisse se régénérer, et celles-ci servent ensuite de fourrage. Il reste encore 27% des terres arables sur lesquelles on cultive du maïs d’ensilage ou de l’orge destinés à l’alimentation animale.
Le Conseil fédéral souhaite lui aussi que l’on mange moins de viande.
Si les consommateurs veulent davantage d’aliments végétaux, nous, les agriculteurs, serons les premiers à suivre. Mais les gens aiment aussi manger du poulet ou du porc, ainsi que consommer du lait et des œufs. La demande de poulet et d’œufs est particulièrement forte. Nous n’avons pas assez de poulaillers et importons 50 000 tonnes de poulet par an.
Pensez-vous que ce soit une bonne chose ? Davantage de poulets signifie aussi davantage d’importations de fourrage.
La question est de savoir si l’agriculture doit s’adapter à la demande ou si nous voulons rééduquer les consommateurs. C’est là le problème de l’initiative de Mme Herren. Elle exige un taux d’autosuffisance net de 70%, c’est-à-dire sans importations de fourrage. On ne peut y parvenir qu’en produisant beaucoup plus d’aliments végétaux.
L’agriculture bénéficie toutefois aussi d’un important soutien de l’Etat. Mme Herren critique les paiements directs accordés à l’élevage, auxquels s’ajoute la promotion des ventes.
Il n’existe pas de paiements directs qui stimulent la production de viande. La production dépend actuellement largement de la superficie disponible. La promotion du marketing et des ventes vise à mettre en avant la valeur ajoutée des produits suisses par rapport aux produits étrangers. Cela ne concerne pas seulement la viande, mais aussi le pain ou les légumes. Les fonds sont répartis en fonction des volumes de production. C’est pourquoi la majeure partie de l’argent consacré à la promotion des ventes va aux produits issus de l’élevage.
Cela revient à maintenir le statu quo.
Oui, mais nous revenons là encore à la question de la demande et du poulet: je préférerais moi aussi que les gens mangent davantage de porc. Nous avons les infrastructures et le savoir-faire nécessaires. Si nous ne produisons pas ce que les gens veulent, ils achèteront tout simplement leur viande de l’autre côté de la frontière.
La Confédération veut réduire l’empreinte climatique de notre alimentation et entend explicitement renforcer l’alimentation végétale. Dans le même temps, vous affirmez que l’agriculture doit produire ce que demandent aujourd’hui les consommateurs. Votre position n’est-elle donc pas en contradiction avec les objectifs climatiques?
L’important est d’avoir une alimentation équilibrée et régionale. Et manger doit aussi rester un plaisir. Je constate simplement que la consommation de viande reste stable. Elle atteint 50 kilos par personne et par an, soit un kilo pour sept jours. Cela ne représente même pas une saucisse à rôtir par jour! Dans le même temps, le cheptel diminue en Suisse, parce que les animaux sont plus productifs.
L’idée que votre fils doive, dans vingt ou trente ans, gérer son exploitation avec des périodes de chaleur et de sécheresse nettement plus fréquentes vous inquiète-t-elle?
Ce sera très exigeant. Dans notre exploitation, par exemple, les prairies naturelles deviennent problématiques. Partout où c’est possible, nous devons semer des mélanges pour prairies artificielles comprenant davantage de plantes aux racines profondes. Nous avons besoin de végétaux plus résistants à la chaleur et de davantage de réserves de fourrage. Il en va de même pour les grandes cultures: privilégier le tournesol plutôt que le colza et investir dans le stockage de l’eau et l’irrigation.
L’Union suisse des paysans mènera-t-elle à l’avenir une politique plus écologique?
L’Union suisse des paysans est attachée au développement durable; l’écologie est un sujet important pour nous. Nous avons désormais 20% de surfaces de promotion de la biodiversité, même si nous avons toujours eu un regard critique à leur égard. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est la production. En 2025, le taux d’autosuffisance s’élevait à 45% et nous visons 50%. L’accent doit être mis sur la production, la création de valeur et les revenus.
Cela ressemble plutôt à moins d’écologie et à une agriculture plus intensive.
Non, la solution consiste à créer davantage de valeur.
Pensez-vous que le président de l’UDC Marcel Dettling considère toujours que le changement climatique est une bonne chose pour l’agriculture?
En tout cas, on ne l’entend plus le dire. Cette année donne à réfléchir aux agriculteurs. Le changement climatique aggrave sensiblement nos problèmes lors des périodes de sécheresse. Nous avons conscience qu’il constitue un défi majeur et qu’il nécessite des investissements. Ce qui m’inquiète, c’est notre impuissance: même si nous prenons des mesures énergiques ici, il reste encore la Chine, les Etats-Unis ou l’Inde. Il est frustrant qu’ils ne s’engagent pas davantage dans la lutte contre le changement climatique.
Par où commenceriez-vous si vous pouviez prendre des mesures énergiques en Suisse?
Les principaux leviers sont les bâtiments et les transports. Mais les gens prennent énormément l’avion. Leur inquiétude pour le climat ne doit pas être si grande que cela. Je regarde régulièrement mon empreinte écologique. Nous vivons modestement, avons une installation solaire et mangeons des produits bio régionaux. Mais il suffit de prendre une seule fois l’avion pour réduire à néant son empreinte écologique. Et que dire de ceux qui ont prononcé cinq discours le 1er Août et se sont déplacés en hélicoptère? Quel exemple donnent-ils en pleine sécheresse?
Vous faites allusion au ministre de l’Environnement Albert Rösti.
Il n’était pas le seul. Maintenant, nous ne pouvons qu’espérer que ce soit terminé. Et qu’une nouvelle vague de chaleur ne survienne pas encore à l’automne. Mon père me racontait ce qui s’était passé en 1947: la dernière vague de chaleur était arrivée en septembre. A l’époque, ils avaient ramassé les poires dans notre exploitation d’Altstätten et les avaient chargées dans le train. Dans le canton de Berne, elles avaient servi à nourrir les vaches, pour que les animaux aient encore quelque chose à manger.
