Suisse
Politique

Cette astuce a sauvé le très critiqué pistolet SIG de l'armée

A SIG Sauer P320 gun (R) manufactured by US arms maker SIG Sauer Inc., that has been selected as the new pistol of the Swiss army, is photographed at an exhibition during a press conference to mark th ...
Le chef de l’armement Urs Loher a poussé de façon étrange pour que le pistolet controversé de SIG soit adopté.Image: AFP/keystone

Voici les ruses qui ont sauvé le très critiqué pistolet de l'armée suisse

De nouveaux éléments obtenus par watson montrent que le P320 de SIG avait été rejeté dès sa première évaluation. Mais le pistolet a finalement été sauvé, jusqu'à remporter les faveurs d'Armasuisse, contre toute logique. Voici ce qu'il s'est passé.
30.03.2026, 18:4830.03.2026, 18:48
Daniel Schurter
Daniel Schurter

Choisie par Armasuisse comme nouvelle arme de service militaire, la SIG Sauer P320 était, dès le départ, techniquement inférieure. L'arme aurait même dû être éliminée dès la première phase de sélection, selon un rapport de préévaluation de 2024.

Les détails du rapport de juin 2025 sur le P320 👇🏼

Obtenu par watson grâce à la loi sur la transparence, un rapport de mai 2024 vient confirmer des révélations du magazine Saldo. L'étude réalisée par un collège d'expert montre que l’échec du SIG Sauer pour des raisons techniques était déjà acté, lorsqu'il a été sorti de la poubelle par le chef d'Armassuise, Urs Loher.

Que s'est-il passé?

En plus du rapport sur l'évaluation catastrophique du SIG P320 de juin 2025 dans lequel l'armée avait obtenu une note de 1/10, watson a pu obtenir un autre rapport interne. Ce document d'Armasuisse daté de mai 2024 concerne une première évaluation des candidats à la fonction de pistolet officiel de l'armée suisse.

Ce document montre donc que le P320 avait été recalé dès ces premières évaluations. Au printemps 2024, les spécialistes d’Armasuisse et de l’armée avaient en effet constaté que seuls deux candidats, le Glock 45 et le HK SFP9, remplissaient toutes les «exigences impératives liées à l’arme».

Les deux armes avaient obtenu les première et deuxième notes au classement général du groupe d'experts

Armasuisse-Bericht Vorevaluationsverfahren neue Schweizer Armeepistole (2024), Glock, HK, SIG Sauer.
Image: Screenshot: watson

Le P320 passe le premier round malgré tout

Comme le montre le rapport de préévaluation, Urs Loher, le chef de l’Office fédéral de l'armement, avait malgré tout inscrit le pistolet SIG Sauer sur la shortlist de la Confédération. Il écrit:

«Il convient d'éviter qu'à l'issue de l'évaluation, la liberté de choix concernant le type d'arme ne soit plus garantie et qu'il n'y ait donc plus de situation de concurrence.»

La shortlist d'Armasuisse comprenait donc trois pistolets

Interner Vorevaluationsbericht neue Schweizer Armeepistole von Armasuisse (2024). Screenshot: watson
Screenshot: watson

Toujours dans le même document, Urs Loher a ajouté deux nouveaux critères pour l'acquisition du pistolet de l'armée:

«Au moins un élément critique du pistolet doit être produit en Suisse pour le marché européen (canon, culasse, etc.). Cette exigence doit être communiquée aux fabricants présélectionnés avant le début de l'évaluation, et leur acceptation doit être confirmée.»

C'est donc en toute fin du premier processus que le chef de l'Office fédéral de l’armement était intervenu, après que lui et René Wellinger, alors commandant de l'armée de terre, avaient été informés que le P320 avait été recalé. Grâce à cette astuce, toutes les cartes de la procédure allaient ainsi être rebattues.

La suissitude du pistolet a pris de l'importance

Un autre élément ressort de la shortlist du chef de l’armement. Urs Loher se réservait la possibilité d’intervenir ultérieurement dans la procédure de sélection, notamment lors de la définition et la pondération des critères élaborés par ses spécialistes.

En décembre 2024, la procédure de sélection avait finalement été interrompue. Elle avait été relancée en avril 2025, avec des exigences de «suissitude» encore revues à la hausse.

Un expert en marchés publics explique que, lorsque l’on constate en cours de procédure que certains critères n’étaient pas formulés de manière suffisamment précise ou que leur pondération pourraient être contestable a posteriori, relancer la procédure constitue souvent la seule manière de se mettre à l'abris juridiquement.

Urs Loher n’a pas seulement maintenu le P320 dans la course, mais a progressivement, en quelque sorte, mis l'arme de SIG Sauer en sécurité pour l'évaluation à venir. Car les faiblesses techniques de l'arme de SIG Sauer ont été progressivement compensées par l'exigence de frabriquer des composants de l'arme en Suisse.

Au final, la suissitude du pistolet est devenue le critère principal pour sa sélection, avec une pondération finale de 60% pour l'évaluation des trois entreprises finalistes.

Au vu des éléments disponibles, des observateurs avancent l’hypothèse qu’Urs Loher aurait pu favoriser le pistolet qui aurait trouvé le plus grâces au niveau politique.

Interrogé par watson, Armasuisse dément ces affirmations. Les raisons tiendraient plutôt à la stratégie d’armement du Conseil fédéral. Kaj-Gunnar Sievert, le porte-parole d'Armasuisse, explique:

«Le prix d’achat du pistolet de SIG Sauer était nettement inférieur à celui des autres candidats. Par ailleurs, les pistolets ne se distinguaient que de façon marginale dans l’évaluation globale.»

Quels défauts ont été constatés très tôt sur la P320?

Dans la procédure de sélection qui a repris l'année dernière, la production en Suisse et le coût, ont été fortement pondérés, ce qui a permis à SIG Sauer de récolter des points décisifs dans son évaluation. Mais du point de vue de la fiabilité technique, seul le Glock 45 remplissait les exigences impératives.

Avant son évaluation catastrophique de 2025, le rapport de préévaluation de 2024 avait documenté plusieurs lacunes techniques du P320:

  • Une poignée trop grosse.
  • Des problèmes de maniabilité dus à cette poignée.
  • Des problèmes de culasse.
  • Des problèmes de collision entre le compensateur et la poignée.

La liste des problèmes du SIG P320

Vorevaluationsbericht Armasuisse zur neuen Schweizer Armeepistole (2024). Screenshot: watson
L'arme présentait plus de défauts que d'autres concurrents.Screenshot: watson

Comme l’avait expliqué Armasuisse à watson à la mi-mars, les problèmes de poignée mentionnés dans la préévaluation concernent le modèle SIG Sauer P320 Carry X, avec des modules de poignée de tailles S, M et L.

L’exigence d’un compensateur ne concerne que la version du pistolet «Standard Plus», qui ne représentait que 0,3% du volume total de la commande. Armasuisse précise en outre dans sa réponse qu’il s’agit d’un produit fourni par un tiers.

Quels enseignements en tirer?

Sur le plan de la procédure, le non-respect de critères impératifs aurait déjà dû entraîner l’exclusion du P320 durant la phase de préévaluation. C’est ce que confirme notre expert en marchés publics.

Cet expert, qui ne peut pas être nommé pour des raisons professionnelles, se montre critique:

«Le fait qu’un candidat présentant des défauts avérés n’ait pas été éliminé immédiatement va à l’encontre des principes habituels des marchés publics»

Le fait qu’Armasuisse présente le défaut lié au compensateur comme un «problème relevant d’un fournisseur tiers» occulte le fait que SIG Sauer livrait déjà une arme parfois peu fiable.

Les spécialistes ont considéré la «collision avec le compensateur» comme un problème touchant à la sécurité. Des observateurs indépendants et des représentants du secteur jugent incompréhensible le fait que le directeur d’Armasuisse ait maintenu dans la course un candidat ne remplissant pas les conditions techniques.

Où est le problème?

Au final, c’est l’arme qui ne répondait ni aux exigences techniques de l’armée ni à l’évaluation des experts en acquisition qui a été retenue. SIG Sauer ne l’a emporté qu’à la suite de l’intervention d’Urs Loher dans la procédure.

Comme l’a montré la suite de la procédure d’évaluation, des corrections techniques se sont révélées indispensables pour le P320.

watson a adressé à la branche helvétique de SIG Sauger, basée à Neuhausen (SH), une liste de questions sur les adaptations techniques nécessaires. Son directeur, Pasquale Caputi, ne nous a répondu que part une brève déclaration sans lien avec notre sujet.

A la suite de la publication de notre précédent article, le responsable technique de SIG Sauer Suisse, Hans-Peter Lüthi, avait pris position par email:

«Nous regrettons que, malgré des mises au point répétées, il n’ait pas encore été possible de dissiper les rumeurs relayées et les présentations tronquées. Notre arme fabriquée en Suisse est sûre et éprouvée.»

A ce stade, aucune information ne permet de savoir où en est l'entreprise dans la production du prototype suisse corrigé, ou même s’il s'agit-il simplement du modèle américain doté d’une nouvelle poignée.

A ce sujet, Armasuisse indique:

«La situation de départ pour SIG Sauer est claire. L’entreprise doit adapter les points concernés et soumettre le pistolet à une requalification. Les points ont été communiqués à SIG Sauer, de sorte que les travaux nécessaires ont déjà pu commencer.»

L'importance des coûts

Il faut souligner que, dans le rapport d’évaluation en faveur du P320, Urs Loher a également invoqué des coûts globaux plus faibles. Le prix d’acquisition du pistolet est nettement inférieur à celui des autres candidats. Selon la NZZ, l’offre de SIG Sauer serait même «20% moins chère».

Concernant le prix, pour la première tranche de 50 000 pistolets, accessoires compris, le rapport d’évaluation d’Armasuisse évoque un montant de 60 millions de francs. Selon l’armée, 50 millions de francs sont budgétisés. Le remplacement complet du parc de pistolets devrait entraîner des coûts de l’ordre de 180 millions de francs.

Glock avait lui aussi intégré dans son offre le soutien à l’industrie suisse de l’armement. Le fabricant autrichien est représenté par la société Schild Waffen. Cette entreprise argovienne exploite déjà un centre de compétences pour le matériel de l’armée et avait également proposé d’assurer l’assemblage des nouveaux pistolets Glock en Suisse.

Le chef de l’armée est-il aussi responsable?

Benedikt Roos, qui prendra ses fonctions à la fin de l'année et Thomas Süssli sont tous les deux concernés par la procédure de sélection du pistolet de l'armée suisse.

En 2025, Benedikt Roos commandait les forces terrestres et, à ce titre, a commandé le rapport d’évaluation, de même qu’auparavant le rapport sur l’essai en troupe. De 2022 à fin 2023, il avait été chef de la planification de l’armée. Il était donc alors responsable des exigences militaires fixées pour le nouveau pistolet de l’armée suisse.

watson a demandé à Armasuisse s’il était exact que la décision en faveur du P320 avait été prise en commun par Urs Loher et le chef de l’armée. Réponse de Kaj-Gunnar Sievert:

«La décision concernant le choix de l’entreprise et du modèle relève du chef de l’armement»

Thomas Süssli et Benedikt Roos étaient donc informés de la procédure. Mais la décision, elle, a été prise par Urs Loher.

Selon le responsable de la communication d’Armasuisse, les fabricants évincés ne disposent d’aucun recours pour contester la décision en faveur du SIG Sauer P320.

La BNS a choisi ses futurs billets de banque
1 / 8
La BNS a choisi ses futurs billets de banque
source: emphase
partager sur Facebookpartager sur X
Les victimes d'Epstein doutent qu'il s'agisse d'un suicide
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
2 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
2
Swiss envisage des «mesures drastiques» à Genève
La compagnie aérienne tente un redressement à Genève. Pour réduire les coûts, deux destinations sont supprimées du programme de vols d’été. L'idée d'un retrait complet de l'aéroport ne serait de plus pas écartée.
Zurich constitue le hub principal de Swiss. Le second site suisse, à Genève-Cointrin, joue un rôle bien plus modeste pour la compagnie et c’est là que la filiale de Lufthansa accumule les pertes. Des indices laissent désormais penser que la compagnie à croix blanche pourrait tourner le dos à la Cité de Calvin, onze ans après s’être retirée de l’EuroAirport de Bâle-Mulhouse.
L’article