Suisse
Politique

Le PS règle ses comptes avec l'UDC dans une grande interview

Mattea Meyer et Cédric Wermuth règlent leurs comptes

«L'UDC a dérapé»: le PS règle ses comptes

La coprésidente du PS, Mattea Meyer, est de retour aux affaires après son arrêt maladie. Elle et son coprésident, Cédric Wermuth, nous ont reçus pour une grande interview où il a beaucoup été question de l'UDC.
23.06.2026, 18:5423.06.2026, 18:54
Stefan Bühler
Kari Kälin

En novembre dernier, la coprésidente du Parti socialiste, Mattea Meyer, annonçait souffrir d’un «profond épuisement». Elle s’était alors retirée de la vie politique durant plusieurs mois et n’était revenue au Palais fédéral qu’en avril dernier.

Mattea Meyer et l'autre coprésident du PS, Cédric Wermuth, reviennent pour la première fois ensemble sur cette période, juste après la conclusion de la session d'été à Berne.

Nous les rencontrons au Palais fédéral, dans la salle de réunion du groupe socialiste, quelques minutes seulement après qu’ils ont perdu un vote important sur le retour du nucléaire.

Mattea Meyer, la première session parlementaire depuis votre retour est désormais derrière vous. Qu’est-ce qui est différent aujourd’hui pour vous?
Mattea Meyer: Je perçois mieux mes limites. J’ai appris à identifier plus précisément ce qui me fait du bien et les situations dans lesquelles je dois être attentive.

«Je suis aujourd’hui consciente que nous avons tous besoin de périodes plus calmes après des semaines intenses»

En même temps, revenir a été très agréable. Retrouver mes collègues, participer aux débats, tout cela m’avait manqué.

Avez-vous concrètement modifié votre manière de travailler?
Meyer: Oui. Cela paraît banal, mais j’essaie par exemple de vraiment prendre une pause à midi.

Et d'éteindre votre téléphone?
Meyer: Non, je n’en suis pas encore là.

Et pour vous, Cédric Wermuth, comment s’est passé le retour de Mattea Meyer?
Cédric Wermuth: Honnêtement, il a d’abord fallu que je m’y réhabitue. Cinq mois, c’est long. Mais aujourd’hui, j’ai même le sentiment que cette expérience nous a renforcés en tant qu’équipe.

Votre retour a coïncidé avec une période intense, celle de la campagne précédant la votation sur l’initiative contre une Suisse à 10 millions d’habitants. Comment avez-vous vécu cette campagne?
M. M.: Cette votation était très importante pour moi sur le plan émotionnel. Elle portait sur une question fondamentale: comment traitons-nous, en tant que société, les personnes qui ne possèdent pas de passeport suisse? Sommes-nous capables de convaincre une majorité qu’elles méritent d’être traitées avec respect?

C. W.:

«J’ai trouvé que la campagne de l’UDC dérapait parfois sérieusement»

De nombreuses personnes issues de l’immigration ont été directement touchées et blessées par cette rhétorique. Cette exclusion de nos amis, de nos voisins et de nos collègues est inacceptable.

Que voulez-vous dire par «dérapage»?
M. M.: Lorsque des milieux proches de l’UDC ont publié un jeu vidéo dans lequel des personnes à la frontière sont présentées comme une menace qu’il faut faire exploser, on a franchi une limite. Lorsque le conseiller national UDC Andreas Glarner parlait de «racaille», cela a porté atteinte à la dignité des personnes visées.

C. W.: Lors des débats publics, on entendait sans cesse les mêmes caricatures: la Suisse est submergée, les gens viennent uniquement pour profiter du système.

«J’ai rarement vu autant d’hostilité et de haine s'exprimer avec une telle intensité»

45% des votants ont pourtant approuvé l’initiative UDC. Voulez-vous tous les ranger dans la catégorie des xénophobes?
C. W.: Bien sûr que non. On tente souvent de couper court à la discussion en nous prêtant cette intention. Les électeurs ont voté oui pour des raisons très diverses. Certains s’inquiètent pour leur avenir. D’autres ont peur des changements de société. D’autres encore se préoccupent du logement ou des infrastructures. Mais il faut aussi dire clairement que la campagne de l’UDC a parfois repris des narratifs de l’extrême droite et présenté les personnes sans passeport suisse comme un problème en soi.

L’initiative a néanmoins été soutenue par près de la moitié de la population.
C.W.: D’ordinaire, en Suisse, on parle d’abord de ceux qui ont gagné. C’est-à-dire des 55% qui ont voté non. Etrangement, ce n’est pas le cas pour ce scrutin.

M. M.: Une nette majorité de la population ne s’est pas laissé berner par la campagne mensongère de l’UDC fondée sur la désignation d’un bouc émissaire. Elle a compris que l’initiative ne résoudrait pas ses problèmes et que, bien au contraire, elle détournerait l’attention des solutions concrètes.

«Il n'était pas vraiment crédible que l’UDC ait soudainement découvert la pénurie de logements, les retraites et les primes d’assurance maladie»

Ce sont précisément les domaines dans lesquels elle combat nos propositions depuis des années.

Ce résultat ne prouve pas que la population ne considère pas la forte immigration comme un problème. Beaucoup ont simplement estimé que la solution de l’UDC était mauvaise.
C. W.:

«L’initiative a été très nettement rejetée là où les gens étaient directement confrontés à la croissance, à la densification ou à la hausse des loyers»

Les villes ont refusé que l’UDC leur explique comment elles devaient comprendre et résoudre leurs problèmes. Elles préfèrent d’autres recettes, promouvoir les transports publics, développer les infrastructures, créer davantage de crèches et de logements locatifs abordables.

A la campagne, les habitants sont eux aussi confrontés aux conséquences de la croissance démographique. Contrairement à la ville, les nouveaux logements n’y sont pas construits sur d’anciennes friches industrielles.
C. W.: Cela n’est pas dû à l’immigration. Pour lutter contre le mitage, il faut une bonne loi sur l’aménagement du territoire…

M. M.: … et l’UDC l’a rejetée.

A vous entendre, on dirait que vous ne faites pas preuve de compréhension envers les personnes qui ont trouvé des raisons convaincantes d’accepter l’initiative.
C. W.: Il est compréhensible que ce malaise existe. Mais si les primes d’assurance maladie et les loyers augmentent, ce n’est pas à cause de l’immigration. L'impression de devoir fournir toujours plus d’efforts sans parvenir à avancer est bien réelle. Mais c’est un problème de répartition. Il existe une énorme concentration des richesses.

La répartition des revenus ne change pourtant pas, elle reste stable.
C. W.: Oui, mais lorsque le coût de la vie augmente, les personnes aux revenus modestes sont touchées beaucoup plus durement.

«Pour beaucoup, les salaires stagnent. Le sentiment de travailler toujours davantage sans avancer est bien réel»

Et c’est le résultat de la politique néolibérale menée par l’UDC au Palais fédéral et qui ne sert que les intérêts des grands lobbies.

Les habitants des régions rurales n’ont pourtant pas voté oui à l’initiative de l’UDC parce qu’ils rejettaient l’économie libérale.
M. M.: Vous revenez encore une fois sur les régions rurales. Tout au long de la campagne de votation, l’UDC a délibérément œuvré pour une division entre ville et campagne, et elle continue de le faire depuis sa défaite.

«Il existerait une Suisse idyllique, avec sa petite maison individuelle au milieu d’un pré vierge et menacée par les villes et la gauche»

Mais la votation a montré que plusieurs cantons à dominante rurale avaient eux aussi rejeté l’initiative, comme Lucerne, Bâle-Campagne ou les Grisons. Les Suisses ne se laissent pas diviser entre ville et campagne.

Il y a néanmoins bien eu un fossé entre ville et campagne, comme l'ont clairement montré les résultats.
M. M.: Le résultat est également très nuancé dans les campagnes. De nombreux médias n’ont pas voulu le voir pendant la campagne de votation et ne le voient toujours pas aujourd’hui.

«Notre société est beaucoup plus ouverte, sociale et solidaire que ne la présente l’UDC»

Depuis l’initiative contre l’immigration de masse, la population a rejeté toutes les initiatives de l’UDC hostiles à l’immigration et a dit oui à la voie bilatérale à treize reprises. Il est enfin temps de le reconnaître.

C. W.: Les agglomérations qui, en 2014, avaient encore majoritairement accepté l’initiative contre l’immigration de masse ont basculé dans le camp du non. Ce prétendu fossé ne naît pas du quotidien, il est délibérément entretenu. La treizième rente AVS en est un bon exemple.

«Lorsque l’on propose des solutions qui améliorent la situation de tous sans monter les gens les uns contre les autres, il n’y a pas non plus de fossé»

Le PS se concentre toutefois fortement sur les villes. Votre parti ne contribue-t-il pas, lui aussi, à la polarisation?
M. M.: Nombre de causes que nous défendons – des primes d’assurance maladie abordables, de bonnes rentes, la protection contre les violences faites aux femmes ou encore les investissements dans les infrastructures – concernent autant les habitants des villes que ceux de la campagne. Nous sommes en première ligne pour défendre le climat. Et qui souffre en premier lieu des conséquences de la crise climatique? L’agriculture, par exemple.

Le départ de Daniel Jositsch, qui a longtemps représenté le PS zurichois au Conseil des Etats, n’est-il pas le signe que le PS restreint ses thèmes et ne parvient plus à s’adresser aux personnes situées hors des milieux urbains?
M. M.: Le PS est un parti pluraliste, dans lequel de nombreuses positions ont leur place, d’Eva Herzog à Tamara Funiciello. Nos succès lors des votations sur la treizième rente AVS ou l’initiative sur les soins infirmiers montrent que nous proposons des solutions aux problèmes qui préoccupent la population dans toute la Suisse.

Pour réunir des majorités au Palais fédéral, vous avez besoin du PLR et du Centre. Où voyez-vous des possibilités de solutions communes?
M. M.: Nous avons par exemple trouvé avec Le Centre un compromis sur le financement de la treizième rente AVS. Nous invitons le président de l’UDC, Marcel Dettling, à enfin nous soutenir dans la lutte contre ceux qui profitent des loyers abusifs, au lieu de continuer à servir le lobby immobilier.

Dans les villes à majorité rose-verte, êtes-vous prêts à simplifier les règles de construction afin que l’on construise enfin davantage?
C. W.: Ces dernières années, on a énormément construit, avec les mêmes règles qu’aujourd’hui. Les loyers ont pourtant continué d’augmenter dans de nombreux endroits.

«Plusieurs études ont montré que les immeubles neufs luxueux avaient tendance à créer des logements plus chers dans les environs»

Les résiliations collectives de baux, suivies de la construction de logements de luxe, ne sont pas la solution pour accroître l’offre de logements abordables.

M. M.: Là où les règles créent effectivement des obstacles inutiles, on peut en discuter. Mais l’essentiel est que les logements soient abordables et que la qualité de vie soit au rendez-vous.

L’initiative pour une Suisse à 10 millions visait à dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes. Quelles conséquences ce non aura-t-il sur la politique européenne?
C. W.:

«La population a clairement dit qu'en matière de politique européenne, nous devions poursuivre sur la voie de la coopération»

Sur le principe, cela me rend confiant concernant les nouveaux accords avec l’Union européenne, les Bilatérales III..

M. M.: Cela dit, je m’inquiète de la protection des salaires. Les employeurs, les syndicats et le Conseil fédéral ont trouvé un compromis soigneusement équilibré. Ceux qui veulent désormais le mettre en danger joue avec le feu. C’est précisément ce qui se passe actuellement au sein de la commission du Conseil des Etats chargée de l’examen préalable des accords.

Le PS va-t-il rejeter l’ensemble du paquet si le Parlement rognait sur la protection des salaires?
C. W.: Nous voulons les Bilatérales III. Nous allons continuer de tout faire pour parvenir à un projet susceptible de réunir une majorité. Mais si la protection des salaires est vidée de sa substance, le paquet n’aura aucune chance de l’emporter.

«Le modèle de réussite de la Suisse a toujours reposé sur deux piliers: l’ouverture vers l’Europe et une forte protection sociale à l’intérieur du pays»

Quiconque affaiblit l’un de ces piliers met en péril l’ensemble du modèle.

Pour finir, une question de principe. Quelle importance accordez-vous aux compromis?
M. M.: Les compromis sont un élément central de notre système politique. Les avancées surviennent le plus souvent lorsque des forces différentes se réunissent et trouvent des solutions viables. Dans le même temps, une pression extérieure est souvent nécessaire – qu’elle vienne de la société, d’initiatives ou de mouvements sociaux comme la grève féministe.

C. W.: Les compromis font partie du quotidien. Dans les familles, les couples ou au travail, on en fait constamment. Nous venons de faire adopter la loi sur les crèches avec Le Centre et de trouver avec le PLR un compromis permettant l’introduction historique de l’imposition individuelle. Chez moi, le dernier compromis portait d’ailleurs sur l'heure à laquelle les enfants pourraient rester éveillés pendant la Coupe du monde de football.

Et alors?
C. W.: Je crois que les enfants peuvent être tout à fait satisfaits du résultat des négociations.

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