«Les Suisses sont devenus plus agressifs»: le chef des polices se confie
Commandant de la police cantonale tessinoise et président de la Conférence des commandants des polices cantonales, Matteo Cocchi s'est longuement confié sur les tragiques événements qui ont endeuillé la Suisse en ce début d'année. Il pointe aussi une hausse de l'agressivité dans le pays.
Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez appris la catastrophe du car postal à Kerzers?
Matteo Cocchi: C’est une tragédie. Quand j’ai entendu parler de ce cas sur nos canaux internes, j’ai immédiatement imaginé quelque chose de très grave.
Avez-vous été en contact avec la police cantonale fribourgeoise?
Oui, nous avons été en contact jusque tard dans la nuit. La Conférence des commandants des polices cantonales, dont je suis le président, aurait immédiatement activé son système de soutien si nécessaire, comme cela a été le cas à Crans-Montana. Mais cela n’a pas été nécessaire.
Comment cela s’est-il passé dans le cas de Crans-Montana?
Le 1er janvier, la police cantonale valaisanne a immédiatement déclenché le système d’identification des victimes de catastrophe. J’ai moi-même été informé très tôt par notre centrale d’intervention. J’ai ensuite pris contact avec des collègues de la police cantonale du Valais.
Par la suite, nous sommes restés en état d’alerte pour répondre à d’éventuelles demandes de soutien supplémentaires de la police cantonale valaisanne, en collaboration avec les collègues du concordat de police de Suisse romande. Enfin, nous avons envoyé un important contingent de policiers de Suisse romande et du Tessin pour l’organisation de la cérémonie d’hommage. Sur le plan opérationnel, la collaboration a très bien fonctionné.
Comment ce système de coopération entre cantons est-il organisé?
Après la première grande vague d’attentats terroristes en France en 2015, nous avons créé l’état-major de conduite de la police. Il coordonne les questions intercantonales lors de la planification de grands évènements et organise, en cas de situation imprévue, le soutien en personnel et en moyens.
L’exemple de Crans-Montana a montré que la rapidité de réaction, la coopération et la solidarité entre tous les partenaires de la sécurité, au niveau de la Confédération et des cantons, fonctionnent.
La catastrophe du car postal ternit l’image de la sécurité des transports publics en Suisse. De manière générale, on a l’impression que les violences et les insultes se multiplient. Cette impression est-elle juste?
Il y a effectivement plus de situations délicates qu’il y a dix ans. Ce phénomène est en partie lié à des changements dans la société. Les gens sont plus nerveux, se mettent plus vite en colère et réagissent de manière plus agressive.
On observe aussi un recul du respect mutuel dans la vie quotidienne. Dans ce contexte, il est important de réagir avec une approche plus globale, qui tienne compte du sentiment d’insécurité, de la polarisation des opinions ainsi que des tensions présentes dans la société.
Certains politiciens affirment que le climat s’est durci en raison de la situation géopolitique. Ils disent recevoir plus rapidement des insultes, voire des menaces de mort.
Avec les réseaux sociaux, il est devenu très simple d’insulter quelqu’un ou même de le menacer de mort. Il suffit d’enregistrer une vidéo et de la publier en ligne. Autrefois, pour atteindre quelqu’un, il fallait davantage s’exposer et affronter directement la personne. Derrière un écran, on se sent plus fort, parce qu’on agit depuis son environnement habituel, sans percevoir immédiatement les conséquences de ses paroles.
Les réseaux sociaux entraînent-ils une hausse des insultes et des menaces?
Nous pouvons le confirmer: le nombre de menaces a augmenté avec les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas forcément le cas de la criminalité en Suisse, malgré les impressions.
Cela signifie que la criminalité n’a pas réellement augmenté ces dix dernières années?
Cela dépend des infractions. Les vols ont reculé ces dernières années. En revanche, les violences domestiques, les délits violents et la propension à la violence de manière générale sont en hausse. Il s’agit d’une tendance apparue après la pandémie de Covid et largement répandue au niveau national. Les violences domestiques en particulier constituent un sujet très important.
Plusieurs grands évènements sont prévus en Suisse. Le Service de renseignement de la Confédération met explicitement en garde contre l’extrémisme violent de gauche et de droite ainsi que contre le terrorisme.
Le sommet du G7 pourrait également poser problème. Il aura lieu à Evian, en France voisine, du 15 au 17 juin. En 2003, lorsque le sommet du G8 s’y est tenu, des manifestations ont aussi eu lieu sur le territoire suisse.
A l’époque, la situation a pris des allures d’émeutes. Comment la police se prépare-t-elle pour le sommet du G7?
Compte tenu de la situation géopolitique, des affrontements violents pourraient à nouveau se produire sur le sol suisse. Nous avons déjà eu de premières discussions à ce sujet. Tous les cantons devront envoyer des policiers en Suisse romande afin de soutenir le dispositif des polices genevoise, vaudoise et valaisanne.
Combien de policiers seront mobilisés?
Nous ne le savons pas encore. Et pour des raisons tactiques, nous ne communiquerons pas ce chiffre publiquement. Mais une chose est claire: comme lors du Forum économique mondial, l’armée nous apportera un soutien subsidiaire.
En décembre se tiendra à Lugano la conférence ministérielle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). A quoi vous attendez-vous?
La conférence de Lugano sera d’une grande importance, et l’évolution de la situation en Europe et dans le monde déterminera l’approche sécuritaire mise en place.
Le dispositif de sécurité et le nombre d’agents provenant d’autres cantons pour soutenir la police cantonale tessinoise seront fixés dans les prochains mois – notamment selon ce qui se sera passé lors du sommet du G7.
A partir de la mi-mai auront lieu en Suisse les championnats du monde de hockey sur glace. Craignez-vous des problèmes?
En règle générale, les championnats du monde de hockey se déroulent dans le calme. Je ne pense donc pas qu’il y aura trop de problèmes. Comme lors de l'Euro féminin l’an dernier, il est important que nous puissions réagir rapidement et de manière coordonnée si des situations particulières doivent survenir.
Pour tous ces évènements, les évaluations du Service de renseignement sont cruciales. Les cantons l'ont critiqué, car il semblait trop occupé par ses problèmes internes. Serge Bavaud en est désormais le nouveau directeur. Qu’est-ce qui a changé?
Je sens chez lui une grande volonté de bien collaborer avec les cantons. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois ces derniers mois. Les échanges se font sur un pied d’égalité. Serge Bavaud est également ouvert aux suggestions. La collaboration évolue dans la bonne direction.
Un fait inhabituel s’est produit en février: la Suisse a envoyé des policiers en Allemagne lors de la 62e Conférence de sécurité de Munich. Pourquoi cette intervention internationale?
La Suisse a conclu avec l’Allemagne un accord bilatéral de coopération policière. Celui-ci prévoit notamment une assistance mutuelle. A la demande du ministère bavarois de l’Intérieur, plusieurs corps de police de Suisse alémanique ont envoyé une délégation d’agents pour soutenir le dispositif de sécurité de la Conférence de sécurité de Munich.
L’échange d’informations policières entre cantons est en revanche plus compliqué. Le Conseil fédéral veut l’améliorer d’ici 2029 avec la plateforme commune de consultation Polap. Qu'est-ce que cela représente pour vous?
Elle est très importante. Aujourd’hui, je dois passer par le ministère public si j’ai besoin d’informations provenant d’un autre canton. Nous n’avons aucun accès aux bases de données des autres polices cantonales. Cela complique fortement le travail. A une époque où nous pouvons consulter les données policières de 30 pays via le système d’information Schengen, cela paraît dépassé.
Une telle plateforme ne pose-t-elle pas des problèmes de protection des données?
Il s’agit uniquement d’infractions graves, comme la criminalité organisée, les crimes majeurs et les violences domestiques. Justement, dans les cas de violence domestique, il est important de savoir si un agresseur du Tessin a déjà sévi dans quatre autres cantons.
Il est toutefois clair que seules des personnes autorisées auront accès à la plateforme. Les consultations seront limitées aux informations nécessaires et feront l’objet d’un enregistrement complet. Polap permettra seulement d’accéder à des systèmes existants qui ont été examinés sous l’angle de la protection des données et qui sont contrôlés. (adapt. tam)
