La vraie question derrière la votation sur la SSR dépasse les 200 francs
Les Suisses ont massivement rejeté l’initiative «200 francs, ça suffit!», qui proposait de réduire la redevance radio-télévision de 335 à 200 francs par an et de supprimer celle payée par les entreprises. Comme lors de l’initiative No Billag en 2018, le débat public s’est largement focalisé sur une question simple: combien doit coûter la SSR?
Mais derrière ce chiffre se cache peut-être une interrogation plus fondamentale. Quel rôle doit encore jouer le service public audiovisuel en 2026?
Car lorsque la redevance a été créée, l’écosystème médiatique n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui.
Un modèle né... il y a un siècle
La SSR est fondée en 1931, à une époque où la radio constitue l’un des principaux moyens d’information de masse. A l’époque, elle nécessite des infrastructures coûteuses et une production nationale. La redevance sert donc à financer ces programmes dans les différentes régions linguistiques.
La télévision apparaît en Suisse dans les années 1950, et le système s’adapte progressivement pour financer également ce nouveau média.
Pendant des décennies, l’information audiovisuelle repose donc essentiellement sur la radio et la télévision. Autrement dit, les médias pour lesquels la redevance a été conçue. Mais depuis une quinzaine d’années, la manière de s’informer s’est transformée.
Apps, réseaux, podcasts: l’info change de visage
Aujourd’hui, l’actualité ne passe plus uniquement par le journal télévisé ou les émissions radio. Les plateformes numériques, comme les sites d’information, les apps, les vidéos, les podcasts ou autres newsletters, occupent une place de plus en plus importante dans le paysage médiatique.
La RTS elle-même s’est adaptée à cette évolution. Selon des chiffres publiés en 2025, ses plateformes enregistrent près de quatre millions de visites hebdomadaires. Les contenus diffusés sur les réseaux sociaux totalisent quant à eux plus de 12,5 millions de vues par semaine.
La télévision et la radio restent néanmoins très présentes: les chaînes RTS 1 et RTS 2 touchent chaque semaine environ 51,5% de la population romande.
Mais le financement, lui aussi, évolue. Il y a encore quelques années, le budget de la SSR se composait à 75% de la redevance et à 25% de recettes publicitaires. Mais, comme dans de nombreux autres médias, les recettes publicitaires diminuent.
Faut-il être présent partout?
Pour toucher tous les publics, et notamment les plus jeunes, la RTS s’est progressivement mise aux réseaux sociaux. Instagram, TikTok, YouTube ou Facebook sont devenus des canaux de diffusion d’information à part entière. Cette présence répond à une logique simple: aller chercher les auditeurs, les spectateurs, les lecteurs, bref, les consommateurs, là où ils se trouvent.
Mais elle soulève aussi une question: est-ce le rôle d’un média de service public que de mettre autant de force sur les réseaux?
La mission de la SSR est définie dans sa concession fédérale. Elle doit proposer une offre journalistique indépendante, diversifiée et accessible dans toutes les régions linguistiques du pays. Le texte ne précise cependant pas précisément par quels canaux cette mission doit être remplie.
Deux TV, quatre radios: un modèle toujours adapté?
Prenons le cas de la Suisse Romande. Avec la RTS, la SSR y exploite aujourd’hui deux chaînes de télévision, et quatre chaînes radio, avec La Première, Espace 2, Couleur 3, et Option Musique.
Avec l’essor du streaming, du replay et des podcasts, certains s’interrogent sur la pertinence de cette multiplicité à l’heure actuelle. La radio reste très populaire en Suisse, environ sept personnes sur dix l’écoutent chaque semaine, mais les usages évoluent, notamment chez les jeunes générations.
Dans ce contexte, la question d’une redistribution des moyens revient régulièrement dans les discussions sur l’avenir du service public. Faut-il conserver le même nombre de chaînes et de stations radio? Ou investir davantage dans les formats numériques pour s’adapter aux modes de consommation des plus jeunes?
Où sont les jeunes?
Lancée en 1982, l'ambition de Couleur 3 de proposer une radio différente, destinée avant tout aux jeunes auditeurs, avec un ton plus impertinent que les autres antennes du service public. Quelques mois après son lancement, près d’un Romand sur trois dit écouter la station, qui se positionne rapidement comme une radio emblématique pour toute une génération.
Aujourd'hui, elle s’adresse toujours en priorité à ce public, même si son audience a vieilli. Dans les années 2000, l’auditeur moyen avait dépassé la trentaine, alors qu’il avait 24 ans lors du lancement de la chaîne en 1982. En 2012, l'auditeur moyen a 39 ans. Et en 2026?
Par ailleurs, les jeunes ont aussi droit à leur média. Lancé en 2017 par la RTS, Tataki est conçu spécifiquement pour les 15-25 ans. Contrairement aux radios ou TV traditionnelles, le projet est pensé dès le départ pour les plateformes où se trouve ce public: Instagram, TikTok, YouTube ou Snapchat.
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En quelques années, Tataki est devenu l’un des projets numériques les plus visibles de la RTS auprès de ce public. Son existence illustre aussi une transformation plus large: pour toucher les jeunes, la radio et la télévision ne suffisent plus.
D’où la question que certains se posent aujourd’hui; si l’information et les contenus destinés aux jeunes passent désormais par des formats comme ceux de Tataki, quel rôle doivent encore jouer les vecteurs classiques?
Information, culture, sport… et divertissement
Le mandat du service public ne se limite pas à l’information. La RTS produit également des documentaires, des émissions culturelles, des programmes de divertissement et diffuse de nombreux événements sportifs.
Elle achète aussi des droits de diffusion, comme des films, des séries ou des compétitions sportives. Des choix éditoriaux qui suscitent eux aussi parfois le débat, comme lors de la diffusion, il y a quelques années, de la série Game of Thrones par exemple.
Frontière entre actualité et tendances
Sur les réseaux sociaux, la RTS publie parfois des contenus qui ne relèvent pas directement de l’actualité politique ou économique. Certains portent sur des phénomènes culturels, des tendances ou des sujets de société.
Ces formats courts sont souvent conçus pour toucher des publics plus jeunes ou pour rendre certains sujets plus accessibles.
Mais ils alimentent aussi un débat: où se situe la frontière entre information et contenu plus léger?
Une réflexion qui dépasse la votation
La votation de ce dimanche portait sur un montant de 200 francs. Mais le débat sur la SSR ne se résume pas uniquement à la question du financement.
Doit-elle prioritairement produire de l’information? Soutenir la création culturelle suisse? Diffuser du sport et du divertissement? Ou être présente sur tous les supports, des chaînes de télévision aux réseaux sociaux?
Les résultats de la votation du 8 mars prouvent que les Suisses sont toujours bel et bien attachés à leur service public, même si le non à l’initiative est moins massif qu’avec «No Billag» il y a quelques années. Mais la question de son rôle et de son déploiement, dans un paysage médiatique profondément transformé reste, elle, largement ouverte.
