Daniel D. est suisse et n'est pas issu de l'immigration. Il a grandi dans une famille catholique à Genève. Mais en 2015, alors âgé de 20 ans, il est parti pour le djihad, la guerre sainte de l'organisation terroriste Etat Islamique (EI ou Daech). Des photos de cette époque le montrent avec les cheveux longs.
Il a rapidement progressé au sein de l'EI. Selon les informations des services de renseignement, il faisait partie du département qui planifiait les attentats. Il se serait lui-même annoncé comme kamikaze. Il n'est pas passé à l'action, mais il aurait combattu pour Daech. En raison de sa position élevée au sein de l'organisation terroriste, il était considéré comme le djihadiste le plus dangereux de Suisse.
Quatre ans après son départ, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, l'ont arrêté à Baghouz, le dernier bastion tenu par l'EI. Depuis, il croupit dans les prisons syriennes dans des conditions précaires.
Un récent jugement du Tribunal fédéral révèle ce que les autorités suisses savent actuellement à son sujet: il se trouve dans la prison de Derik, à l'extrême nord de la Syrie, qui est sous contrôle kurde. Il est «jusqu'ici en bonne santé», mais souffre d'une ancienne blessure de combat - des éclats d'obus sont plantés dans son pied droit - et de problèmes respiratoires. Il est suivi médicalement.
Les autorités suisses ont perdu le contact avec Daniel D.. Ses contacts kurdes leur auraient en tout cas dit que les visites de prison n'étaient pas possibles. L'islamiste a toutefois déjà reçu plusieurs visites de journalistes, la dernière étant celle d'un cameraman mandaté par la télévision suisse il y a deux ans.
Daniel D., les cheveux rasés, les yeux cernés et le visage émacié, s'est assis devant la caméra et a porté des accusations de torture contre ses gardiens. Ils frapperaient les détenus, les tortureraient avec des décharges électriques et leur mettraient des clous dans la nourriture. Les autorités kurdes ont nié ces accusations.
Ce Genevois d'origine a demandé la protection consulaire de la Suisse. Mais le Département des affaires étrangères lui a fait savoir jusqu'à présent qu'il avait fait preuve de négligence et qu'il n'avait donc pas droit au rapatriement. En raison de l'insécurité qui règne en Syrie, il ne serait actuellement pas possible de faire plus pour lui.
Daniel D. a toutefois maintenant obtenu gain de cause devant le Tribunal fédéral. Le département des Affaires étrangères doit réexaminer sa situation et traiter le cas en priorité, comme l'indique le jugement. Interrogées à ce sujet, les autorités assurent qu'elles vont désormais le faire sans délai.
Son avocat Thomas Wenger trouve «incroyable» que Daniel D. attende maintenant depuis plus de deux ans une réponse du Département des affaires étrangères:
Il est un citoyen suisse qui se trouve dans une prison étrangère sans accusation et sans procédure judiciaire. La Suisse doit le reprendre:
Au total, les forces kurdes détiennent environ 2000 combattants étrangers de Daech dans des prisons et des dizaines de milliers de femmes et d'enfants dans des camps de prisonniers dans le nord-est de la Syrie. Depuis des années, les autorités kurdes appellent les pays d'origine à reprendre leurs djihadistes.
Pendant des années, les FDS ont été les principaux alliés et quasiment les troupes au sol de l'alliance dirigée par les Etats-Unis contre l'EI. Après le renversement en Syrie et la fuite du dictateur Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la situation de l'administration autonome kurde dans le nord-est de la Syrie s'est détériorée. Les vainqueurs de l'IS sont sous pression pour trois raisons:
Johannes Saal est expert en djihadisme et en radicalisation à l'université de Lucerne. Selon lui, «la chute d'Assad a mis en évidence l'instabilité de la situation en Syrie». Celle-ci comporte le risque que des combattants de l'EI capturés s'échappent ou soient libérés. L'EI y est parvenu à plusieurs reprises ces dernières années lors d'émeutes dans des prisons ou d'attaques ciblées. Johannes Saal estime que la Suisse a désormais une responsabilité. Car les djihadistes se sont radicalisés ici, en Europe. Mais les Etats occidentaux ont laissé les Kurdes seuls face au problème.
Le Conseil fédéral ne veut toutefois pas récupérer les partisans adultes de Daech en captivité comme Daniel D.. La stratégie définie il y a six ans est toujours valable, comme le confirme le Département de la justice. Le Conseil fédéral y précisait que la sécurité de la Suisse et la protection de sa population primaient sur les intérêts des personnes concernées.
Pour les mineurs, la Suisse examine toutefois un rapatriement. L'intérêt de l'enfant est déterminant. Les mères doivent toutefois être d'accord pour que leurs enfants rentrent en Suisse alors qu'elles-mêmes devront rester en Syrie.
Daniel D. n'est pas le seul islamiste de nationalité suisse actuellement détenu par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie. Selon les informations du Département des affaires étrangères, deux hommes et une femme du canton de Vaud ainsi que leur fille de sept ans se trouvent également en captivité. Cette dernière est née dans le califat de l'EI.
Les forces de sécurité kurdes ont arrêté la famille. Le père est depuis lors en prison, la mère et l'enfant se trouvent dans le camp de Roj. Un rapatriement a jusqu'à présent échoué, car la mère ne veut pas se séparer de sa fille.
Le conseiller national PS Fabian Molina estime qu'il est grand temps que le Conseil fédéral modifie sa «stratégie intenable et totalement dénuée de solidarité». Le politicien et co-président de Swissaid demande que «la Suisse récupère ses ressortissants capturés et que ces terroristes de l'EI soient soumis en Suisse à un procès en bonne et due forme».
Le Ministère public de la Confédération a déjà ouvert une procédure pénale contre Daniel D. Mais pour l'instant, seuls ses parents seront jugés dans le cadre d'une procédure séparée. Ils ont tout perdu: d'abord leur fils, puis leur argent.
Après avoir quitté le pays, Daniel D. a d'abord rompu le contact. Mais il l'a ensuite repris et a demandé de l'argent à ses parents. Ceux-ci lui ont versé en plusieurs fois tout ce qu'ils avaient: 50 000 francs.
Il leur a dit qu'il avait besoin d'argent pour payer un passeur afin de pouvoir quitter le pays avec sa famille. Dans la zone de guerre, il avait épousé une Française radicalisée. Ensemble, ils ont eu une fille de 6 ans.
Le Ministère public de la Confédération ne considère toutefois pas ce soutien comme une bonne action, mais comme un délit et accuse les parents de soutien au terrorisme. Il s'agit de la première inculpation de parents de djihadistes.
Le père, âgé de 70 ans, ne s'est pas encore présenté au tribunal parce qu'il était malade. Le procès reprendra donc dans deux semaines. La mère, âgée de 60 ans, a en revanche déjà témoigné. Elle n'aurait pas voulu soutenir la guerre, mais seulement son fils:
Elle a qualifié de fausses les photos de lui avec un fusil à la main. Il a peut-être été forcé de poser ainsi. Elle ne peut pas s'imaginer que son fils soit un terroriste, lui qui a toujours été si doux.
Traduit de l'allemand et adapté par Chiara Lecca