«Savoir qui préside le Grand Conseil, ça n’intéresse personne»
Qu’est-ce qui vous frappe dans les résultats des élections qui se sont déroulées dimanche dans les cantons de Vaud et Berne?
Sean Müller: Ce qui est commun aux deux cantons, c’est un renforcement des pôles, le PS à gauche et l’UDC à droite. Qu’il s’agisse des municipales ou de la complémentaire au Conseil d’Etat dans le canton de Vaud, des élections cantonales dans le canton de Berne. En outre, la gauche radicale progresse à Lausanne de façon spectaculaire. Dans le canton de Berne, le PS conserve ses deux sièges au gouvernement et en gagne trois au parlement, au détriment des Verts dans ce dernier cas.
Et qu'en est-il à droite, dans le canton de Berne toujours?
L’UDC et l’UDF (Union démocratique fédérale), les deux partis d’extrême droite ou de la droite dure, gagnent neuf sièges à eux deux, dont sept pour la seule UDC. Laquelle obtient 51 sièges sur 160, de loin le parti le plus fort du canton, devant le PS, qui récolte 38 sièges.
Aux élections cantonales bernoises, la gauche radicale progresse-t-elle spécifiquement dans la ville de Berne?
La ville de Berne n’a pas vraiment une tradition d’extrême gauche. Il y a bien une liste Alternative qui conserve son unique siège, mais c’est tout. C’est surtout le PS qui progresse. A ce titre, la configuration n’est pas la même en Suisse alémanique qu’en Suisse romande.
A ce propos, à Lausanne, lors des élections municipales dont le premier tour s’est déroulé le 8 mars, la gauche radicale, réunie dans Ensemble à gauche, a fait un bond en avant, gagnant six sièges supplémentaires et devenant, avec 19 sièges, le troisième groupe du législatif de la ville, derrière le PS et le PLR. Le PS et les Verts perdent des plumes, les seconds très sévèrement. A quoi attribuez-vous le succès de la gauche radicale?
D’autant plus que le PS, tenu à la collégialité gouvernementale, était solidaire, voire partie prenante des coupes budgétaires. La gauche radicale a cet avantage sur les socialistes qu’elle peut se permettre d’être plus revendicative. Cela lui a visiblement été profitable. Cela dit, c’est un peu un hasard du calendrier.
Lausanne confirme son net ancrage à gauche au sein de l’exécutif de la ville avec six sièges sur sept. Quelles en sont les raisons, au-delà d’un alignement sur l'opposition aux restrictions budgétaires?
Même si ce sont des élections à la majoritaire pour l’exécutif, il y a des listes, et l’on constate que les électeurs, dans l’ensemble, font bloc, avec un bonus accordé aux sortants. Le nouveau venu POP arrivé septième dimanche au second tour et qui remplace un autre POP, a manifestement bénéficié de cette logique de bloc. Les blocs votent au regard de messages classiques avancés à gauche et à droite.
Quels sont les messages qui l’ont emporté?
Le logement, le social, le climat, la mobilité douce, la limitation à 30 km/h de la circulation pendant la nuit, autant de thèmes défendus par la gauche, en partie déjà mis en œuvre dans le passé. Visiblement, la population en veut plus.
Prenons maintenant le second tour de l’élection complémentaire du Conseil d’Etat, remporté par le PS Roger Nordmann face à l’UDC Jean-François Thuillard. Là aussi, que trouvez-vous de frappant?
On constate certes le traditionnel clivage villes-campagnes, les premières étant favorables aux socialistes, les secondes à l’UDC. Sauf que l'on observe quand même pas mal de rouge PS dans le vert UDC (voir la carte ci-dessous).
Carte des résultats de l'élection complémentaire du Conseil d'Etat
Ce manque de netteté est-il dû au fait que des citadins non UDC ou ne votant jamais UDC sont allés s’établir ces dernières années à la campagne faute de logements abordables dans les grandes villes?
Il a été longtemps conseiller national, chef du groupe PS à Berne, membre de la commission d’enquête parlementaire Credit Suisse. Il a fait une bonne campagne, a été présent partout dans le canton.
Jean-François Thuillard n'est quand même pas un inconnu...
On a eu le même cas à Berne avec un candidat UDC, président de l’association des communes bernoises, Daniel Bichsel, qui a perdu dimanche notamment face à la Verte Aline Trede, très connue comme conseillère nationale depuis quinze ans. Etre connu, c’est cela qui compte, dans une élection majoritaire. Concernant Roger Nordmann, je m’attendais même à un score beaucoup plus clair en sa faveur.
Pourquoi, à Berne comme dans le canton de Vaud, les Verts reculent-ils au profit, à gauche, du PS et de la gauche radicale?
Le thème du climat n’est plus omniprésent, même si les gens continuent de se soucier des effets du changement climatique. La thématique du pouvoir d’achat – logement, primes maladie, les subsides pour les crèches, l’égalité salariale selon le genre, etc. – l’emporte sur tout le reste. Cela requiert des réponses classiques, et ces réponses-là, c’est le PS ou la gauche radicale qui les porte plus clairement et depuis plus longtemps que les Verts.
La situation géopolitique – l’Iran, Gaza – peut-elle expliquer un vote plus polarisé?
Je verrais la chose en termes d’insécurité et d’imprévisibilité. On ne sait pas quelle guerre les Etats-Unis vont déclarer demain. Face à cela, on a tendance à prôner encore plus des valeurs rassurantes, avec des messages simples.
Lesquelles?
Plus de protection sociale, plus d’investissement et plus de redistribution à gauche, moins d’immigration et plus de souveraineté à droite. C’est ce qui est demandé dans cette situation d’incertitude globale.
