Que vaut «Hamnet», le grand favori des Oscars?
Dimanche 12 janvier, lors des Golden Globes, Hamnet a remporté le prix du meilleur film dramatique, tandis que son actrice principale, l’Irlandaise Jessie Buckley, a été sacrée meilleure actrice. Deux trophées qui pourraient bien se répéter aux Oscars en février prochain, les deux cérémonies affichant souvent des palmarès similaires.
Inspirée du roman éponyme de Maggie O’Farrell, paru en 2020, cette adaptation prend la forme d’une tragédie explorant de manière fictive le deuil d’Agnès et de William Shakespeare après la mort de leur fils Hamnet, alors âgé de 11 ans. Une souffrance que William va transformer en énergie créatrice, donnant naissance à l’une de ses pièces les plus célèbres.
Historiquement, on ignore si le chef-d'œuvre qu'est Hamlet et son histoire de fantôme sont bien le fruit d'une douleur indicible. Cependant, il a eu un enfant bien réel, Hamnet Shakespeare, né de son épouse Anne Hataway et issu d'une fratrie de trois. Frère jumeau de Judith Shakespeare, il mourut en 1596, peut-être de la peste bubonique.
Produit par Steven Spielberg et Sam Mendes, le film est réalisé par la cinéaste chinoise Chloé Zhao, récompensée en 2021 par les Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisation pour Nomadland. Elle a également coécrit le scénario avec l'autrice du roman elle-même. Difficile d’imaginer un casting créatif plus prestigieux derrière la caméra, et le miracle opère donc à l’écran par la beauté picturale de chaque plan, l’interprétation magistrale de ses acteurs et la sublime partition musicale composée par Max Richter.
L'amour, la vie, la mort
Le film nous place aux alentours de 1600, à Stratford, une ville rurale située non loin de Londres. Will, incarné par Paul Mescal, est un fils de gantier bien plus érudit que manuel. À côté de l'entreprise familiale, celui-ci enseigne le latin aux enfants afin d’éponger les dettes de son père. Il fait la rencontre d’Agnès, interprétée avec maestria par Jessie Buckley, une jeune fermière aventureuse, que l’on dit née d’une sorcière de la forêt.
En effet, Agnès est la fille d’une herboriste. Elle vit avec son frère au sein d’une famille adoptive, après avoir perdu sa mère très jeune. Elle a hérité des croyances païennes de sa génitrice, notamment la connaissance des plantes médicinales et le respect de la nature comme entité vivante, passant le plus clair de son temps dans les bois.
Tombant follement amoureux l’un de l’autre, Agnès tombe enceinte et épouse Will, malgré le scepticisme de sa belle-famille. De leur amour naîtront trois enfants. Une existence d’abord idyllique, marquée ensuite par l’absence de William, parti à Londres accomplir son destin de dramaturge, et surtout par le décès de leur fils Hamnet que la fièvre a emporté.
Si le film évoque frontalement William Shakespeare et son oeuvre, le célèbre barde de la littérature anglaise brille par son absence, l’écriture étant sa fuite. C'est en effet auprès du personnage d'Agnès que se pose la caméra de Chloé Zhao et c'est par l'interprétation magistrale de son actrice qu'Hamnet brille autant qu'il ne bouleverse.
La cinéaste s'était auparavant distingué avec Nomadland en brossant le portrait d'une femme vivant en marge de la société américaine, elle poursuit son cinéma intimiste pour explorer l'amour d'une mère et la perte d'un enfant dans un naturalisme délicat, telle la lumière qui filtre à travers le feuillage.
Le long-métrage aborde le cycle de la vie à travers une nature empreinte de spiritualité. À une époque placée sous le poids de la religion chrétienne et de sa culpabilité, Hamnet convoque le paganisme, profondément ancré dans le folklore britannique, à travers des images d’une beauté sidérante et un symbolisme puissant. Un lyrisme qui invite le spectateur à renouer, lui aussi, avec ce qui l’entoure.
Etre ou ne plus être
Si Hamnet peut, de prime abord, sembler être un film sombre sur le deuil, il s’agit avant tout d’un récit de guérison, et paradoxalement d’un film lumineux. Paul Mescal y est à son meilleur dans la peau de ce dramaturge de génie en retrait, incapable d’exprimer ce qu’il ressent. Un personnage qui s’oppose à Agnès, profondément ancrée dans ses émotions, laissant éclore aussi bien la joie dans des scènes solaires que la tristesse et la colère, lorsque le couple se trouve séparé par les ténèbres.
C’est dans son art que Will cherche la résilience, entre les murs du Globe Theatre de Londres, où il présentera sa pièce mythique lors d’un final cathartique.
George Lucas disait: «La musique, c’est 50% d’un film». Une citation qui s'applique bien à Hamnet, puisque celui-ci est porté par la sublime composition originale de Max Richer, dont le célèbre morceau On the Nature of Daylight, pourtant usée jusqu'à la moelle au cinéma et à la télévision, trouve ici toute sa place.
Avec son dernier long-métrage, Chloé Zhao offre une relecture intime de l’origine d’un chef-d’œuvre. Peu importe qu’il s’agisse d’une fiction anachronique autour de Shakespeare: Hamnet est avant tout une histoire de rédemption par l’art, portée par une sensibilité à fleur de peau. On en ressort certes vidé de larmes, mais étonnement apaisé, nourri par l'espoir que tout passe. Tel est, parfois, le pouvoir du cinéma.
