Pourquoi Paléo s'en sort mieux que d'autres festivals suisses
La foule est immense devant la scène, et toute la colline est noire de monde. Damon Albarn arpente le premier rang en tenue camouflage, serre des mains, prend des gens dans ses bras et lève le poing vers le ciel du soir. Les Gorillaz assurent au Paléo. Des bandes dessinées scintillent sur écran géant, entrecoupées de clips vidéo de Bruce Willis, et surtout, le groupe dégage un groove puissant.
La revue du concert de Gorillaz:
Plus d'une dizaine de musiciens occupent la scène, insufflant une énergie et une âme considérables à chaque morceau. Porté par une mélodie épurée, On Melancholy Hill déploie son statut de tube planétaire au point de donner presque irrésistiblement envie de serrer son voisin ou sa voisine dans ses bras, ce soir-là, sur la pelouse du Paléo. De la grande pop art aux accents excentriques, livrée en live au cordeau. Magistral.
Peu importe que la voix de Damon Albarn – et le chanteur lui-même – paraisse fatiguée. Cette imperfection ne dessert en rien la prestation, compensant la précision millimétrée des nombreux clips diffusés. Malgré ce déploiement technique imposant, l'esprit rock'n'roll demeure intact. A n'en point douter, on assiste à une grande soirée estivale.
Le vent en poupe
De manière générale, la saison s'avère radieuse pour les organisateurs. Alors que résonnaient habituellement les doléances face à des bilans gâchés par la pluie, le soleil domine cette année. Quiconque a mis sur pied un événement en plein air ces six dernières semaines a bénéficié de conditions idéales.
Pourtant, l'époque où les manifestations affichaient «complet» des semaines à l'avance est révolue, à l'exception du Paléo. A Nyon, quelques heures ont suffi pour écouler l'intégralité des sésames. L'événement, toujours très attendu, cultive sa singularité et attire chaque année 250 000 spectateurs.
Des chiffres qui font rêver d'autres acteurs du secteur, confrontés à la volatilité d'un public qui ne réserve ses billets qu'au dernier moment, une fois la fiabilité des prévisions météo confirmée.
A Lucerne, le festival B-Sides a tenté de contrer cette tendance en instaurant une billetterie incitative avec un rabais de 30 % pour les acheteurs précoces. Malgré tout, la majorité des places a trouvé preneur au compte-gouttes de dernière minute.
Marges minimes et coûts élevés
Si ce modèle fonctionne par temps de canicule, un trimestre estival pluvieux menacerait directement l'équilibre financier. La plupart des rassemblements bouclent leurs comptes au plus juste. Le seuil de rentabilité se situe fréquemment à un taux d'occupation d'au moins 80 %. Parallèlement, l'inflation touche les coûts techniques, artistiques et logistiques, tandis que le pouvoir d'achat du public diminue.
Faire appel à des superstars constitue l'une des solutions pour drainer les foules. Un artiste comme Bad Bunny remplirait les salles jusqu'au fond du Valais, Linkin Park sauverait n'importe quel rendez-vous rock et la billetterie pour Harry Styles serait liquidée dès le mois de février. Seulement, ces têtes d'affiche boudent souvent la Suisse au profit de tournées des stades.
Le Paléo fait figure d'exception avec trois pointures de premier plan: les Gorillaz, Katy Perry et Twenty One Pilots. Ailleurs, les programmations ont cette saison déçu les attentes par manque de notoriété, faute de budgets suffisants.
Le festival est la véritable star
A Nyon, les défis relèvent presque du luxe: la prestation des Gorillaz n'a pas suscité une euphorie collective absolue dans la nuit de jeudi à vendredi. En cause, non pas la qualité du groupe, mais le statut de l'événement lui-même, érigé en véritable vedette. Les billets ne sont pas achetés pour un artiste spécifique, mais pour participer à la fête.
L'interaction s'est avérée bien plus forte avec Disiz et Theodora, des artistes solidement ancrés dans l'espace francophone d'où provient la majorité des festivaliers.
Cependant, la seule réputation ne suffit plus à garantir le succès, comme en témoigne l'Open Air Frauenfeld. Autoproclamé «plus grand rassemblement hip-hop d'Europe», il a longtemps fait référence. Après avoir attiré plus de 180 000 spectateurs en période faste, et franchi le cap des 200 000 en 2022, la fréquentation est retombée à un peu plus de 100 000 billets vendus. Bien que considérable, ce recul s'avère important pour une structure dont le rayonnement dépend de son envergure.
Les promoteurs pointent l'absence de chanteurs et rappeurs majeurs, et la hausse des charges, des facteurs insuffisants pour expliquer cette baisse à eux seuls. Reste à savoir si le concept d'un week-end festif et onéreux correspond encore aux aspirations d'une jeunesse attentive à son hygiène de vie et à sa condition physique.
Plus critique encore que la billetterie, la chute des recettes aux bars traduit une baisse de la consommation d'alcool. Une évolution favorable pour les prévisions d'assurance-maladie, mais préjudiciable à la santé financière des structures organisatrices. Les fortes chaleurs procurent toutefois un répit bienvenu en stimulant la soif, chaque boisson écoulée aidant à boucler le budget.
Une règle sur les boissons qui plaît
Sur ce plan également, le Paléo se distingue en n'interdisant pas d'apporter ses propres boissons. Durant le concert des Gorillaz, canettes de bière et bouteilles de vin circulaient librement dans les rangs. S'il renonce à une part de chiffre d'affaires, le site préserve son identité et se dote d'un argument distinctif au sein d'un marché saturé.
La restructuration du secteur, annoncée de longue date, ne se matérialisera guère cet été, malgré la pause observée par un acteur majeur comme le Zürich Open Air. Si les conditions météorologiques ont vraisemblablement sauvé la saison, les problèmes structurels demeurent. Même après cet été caniculaire, de sombres nuages continuent de planer au-dessus de la scène musicale.
