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Guerre en Ukraine: 7 fausses vérités ou vrais mensonges

Les Etats-Unis ne suivront pas Poutine dans l'escalade nucléaire
Vladimir PoutineImage: sda
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Sept vrais mensonges ou fausses vérités sur la guerre en Ukraine

L'issue de ce conflit, qui entrera dans quelques semaines dans sa deuxième année, est encore totalement incertaine. Mais les ambitions et la stratégie de Vladimir Poutine sont claires.
02.01.2023, 09:2703.01.2023, 18:40
Phénix / slate
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Commencée comme une «opération militaire spéciale» destinée à renverser le régime ukrainien en sept jours, la guerre va, d'ici quelques semaines, entrer dans sa deuxième année.

Et dans sa quatrième phase, que l'on pourrait appeler celle du containment ou d'endiguement, caractérisée par les bombardements intensifs des infrastructures énergétiques, la construction de tranchées et de défenses, la russification accélérée des zones occupées, l'établissement de fronts censés fixer les troupes ukrainiennes pour les empêcher de reprendre l'initiative, et surtout, la mobilisation de centaines de milliers de réserves russes.

Cette étape intermédiaire prépare la cinquième phase, une nouvelle offensive de Moscou prévue au plus tôt fin janvier, et au plus tard début avril 2023.

A propos de l'auteur
Phénix est le pseudonyme d'un auteur qui souhaite préserver son anonymat, il ne montre ni son visage ni sa véritable identité. C’est une habitude acquise pendant les vingt dernières années: avant de commencer d'écrire. Spécialiste de la guerre en Syrie, des YPG et du groupe Etat islamique, du monde militaire et du renseignement, il est l'auteur de Code Némésis, de Hubris et de L'enlèvement de Whitney. Son prochain roman, Z, situé à Kiev au début de la guerre, sortira le 5 avril.

Si l'issue de la guerre reste toujours aussi incertaine, la stratégie de Vladimir Poutine est claire: sa victoire dépend avant tout de la fatigue de l'Ouest. Sans aide financière et militaire, l'Ukraine ne peut pas tenir. Or, rien ne sert davantage les objectifs du président russe que la propagation de fantasmes, fausses vérités ou vrais mensonges qui, mis bout à bout, constituent une réalité alternative.

A quoi ressemblerait un accord?

Selon un sondage Ifop publié le 26 décembre, 70% des Français préfèrent une résolution diplomatique à la poursuite de la guerre. C'est aussi ce que pensaient Neville Chamberlain et Edouard Daladier en 1938. L'idée qu'une solution négociée entre Moscou et Kiev soit préférable à la mort de milliers de civils et de soldats est évidente.

Pourtant, seule la poursuite du conflit conduira à des négociations susceptibles d'aboutir à un accord de paix et à son corollaire: un nouvel ordre stratégique européen.

Aujourd'hui, les deux points de vue, russe et ukrainien, sont irréconciliables. Toute négociation de paix conduirait à l'échec, à l'exaspération des opinions publiques occidentales et à la reprise de la guerre avec encore plus de férocité.

Pour s'en convaincre, imaginons le scénario d'un régime ukrainien prêt à tous les compromis par crainte de l'arrêt de l'aide (situation aujourd'hui impensable): à quoi ressemblerait un accord?

La Russie récupérerait le Donbass et la Crimée en échange de garanties de non-agression, on assisterait à la création d'une zone tampon à la frontière sous supervision de troupes de l'Organisation des nations unies (ONU), il y aurait un plan Marshall pour l'Ukraine, le repositionnement des ogives nucléaires russes hors d'un périmètre de sécurité, la reprise d'exportations énergétiques russes vers l'Ukraine à bas prix comme moyen de symboliquement payer des réparations, etc.

Ce ne serait pas la paix, ce serait un château de cartes. L'Ukraine, trahie, ne servirait plus de rempart contre la prochaine agression de la Russie en Europe de l'Est, l'Union européenne éclaterait entre pays de l'Est déterminés à en découdre et Europe de l'Ouest prête à tous les compromis.

Enfin, la Russie saisirait la première opportunité pour bafouer l'accord et terminer son projet de conquête de l'Ukraine. Le choix n'est donc pas entre la solution diplomatique et les moyens militaires, mais entre la possibilité d'une paix durable et la certitude d'une guerre beaucoup plus grave dans un horizon proche.

«Les sanctions économiques ne fonctionnent pas, il faut arrêter»

Pour justifier l'urgence de négociations avec Moscou, de nombreuses voix d'Europe de l'Ouest se plaignent de la soi-disant inefficacité des sanctions économiques. Regardons les faits: les sanctions, en poussant les prix du pétrole et du gaz vers des niveaux très élevés, ont augmenté la valeur en dollars des exportations énergétiques russes. Donc, elles semblent aider l'économie, puisque l'excédent de la balance des paiements, qui finance l'effort de guerre de Moscou, a cru significativement.

En revanche, elles ont aussi isolé la Russie, l'ont sortie du système financier international, ont accru les tensions entre le Kremlin et les oligarques (une quinzaine de «suicides» en un an), et ont nui à terme à l'économie russe (effondrement des importations, perte d'accès à de nombreux composants nécessaires aux industries des missiles, aéronautique, automobile, compétitivité technologique, etc.) La récession est estimée en 2022 entre 3% et 4%. Et ce n'est qu'un début.

Mais ce n'est pas le plus important. Les sanctions économiques sont indispensables à l'indépendance énergétique européenne, et donc à son indépendance politique et économique. Pendant vingt ans, les gouvernements des principales puissances de l'Union européenne se sont soumis (à l'initiative des Allemands) à une triple tutelle vis-à-vis de Moscou:

  1. Energétique: l'approvisionnement en gaz russe a permis à l'économie allemande de jouer son rôle de locomotive de la machine sociale-démocrate européenne;
  2. Militaire: le «pacte germano-russe» a conduit à la plus grosse baisse des dépenses militaires de l'histoire européenne –rappelons que les Russes tirent en deux jours l'équivalent de tous les stocks d'obus, de missiles et de munitions de l'armée française ou britannique;
  3. Politique: grâce à son formidable appareil de propagande (entre 300 millions et 1,5 milliard de dollars par an selon les estimations), Moscou a cherché à empoisonner l'Europe. Brexit, montée de l'extrême droite en France ou en Italie, blanchiment d'argent à échelle généralisée, corruption de médias et politiques, efforts systématiques de déstabilisation des institutions européennes, etc.

Avec les sanctions, l'Europe n'a pas d'autre option que l'affirmation de son indépendance énergétique et militaire.

2022 n'était que le début de la guerre

Les mêmes «experts» qui prédisaient l'effondrement de l'Ukraine en trois jours ou trois semaines professent maintenant, en privé, qu'un conflit Otan-Russie serait rapidement réglé, en raison de la supériorité de la technologie et de l'armement occidental, de la corruption en Russie et de la mauvaise formation de leurs soldats. Nouveau fantasme.

FILE - Ukrainian President Volodymyr Zelenskyy addresses a joint meeting of Congress on Capitol Hill in Washington, Dec. 21, 2022. President Joe Biden on Thursday, Dec. 29, signed a $1.7 trillion spen ...
Volodymyr ZelenskyImage: sda

Si la force militaire russe a été surestimée avant le début de la guerre, nous courons maintenant le risque de sous-estimer sa capacité réelle.

Le plan d'attaque du 24 février était remarquablement conçu et a failli réussir. Si Kiev avait été occupée en trois jours, le monde aurait été radicalement différent.

Toute personne étudiant l'histoire militaire sait que l'armée russe se bat dans la durée, cédant souvent du terrain dans la phase initiale du conflit, avant de se regrouper puis de faire appel à ses vastes ressources en hommes et matériels.

La faiblesse des débuts (hiérarchie étouffante, manque de délégation sur le terrain, subordination de l'armée de l'air et de la marine à l'armée de terre, problèmes d'équipement, bataillons interarmes composés de professionnels et de conscrits, schémas offensifs peu évolutifs, problèmes de coordination entre les corps, etc.) devient une force sur le long terme (mobilisation, occupation du terrain, patience, production d'armement).

Comme le dit Valeri Zaloujny, chef des armées ukrainiennes:

«La mobilisation russe fonctionne. Un tsar leur dit de partir à la guerre. Et ils partent à la guerre. Les Russes sont en train de mobiliser 200 000 hommes. Je ne doute pas qu'ils vont de nouveau essayer d'attaquer Kiev»

Dans la conception du temps russe, 2022 n'était que le commencement de la guerre.

L'Europe n'est pas armée pour une nouvelle guerre

D'abord, le gouvernement français peut difficilement être accusé d'avoir fait un usage cavalier de ses stocks de munitions ou d'armement puisqu'il n'en a pas ou presque... Les canons Caesar, sans remettre en cause leur efficacité, représentent bien peu face aux dizaines de milliards de dollars des Etats-Unis, ou aux 300 millions de dollars d'aide de la Lettonie.

Loin de limiter les livraisons d'armes, il faut au contraire les accélérer, pour deux raisons majeures. D'abord, les demandes incessantes du président ukrainien Volodymyr Zelensky aux Etats européens permettent aux états-majors de ces pays de mettre la pression sur leurs politiques pour reconstituer les stocks de matériels et de munitions de leurs armées, complètement inadaptés à une guerre de haute intensité (voir Titan, le projet capacitaire structurant de l'armée française).

Sans augmentation significative des budgets militaires, l'Europe ne pourra pas faire face à la prochaine guerre, directe ou indirecte, avec la Russie.

Ensuite, le conflit ukrainien est une proxy war (une «guerre par procuration») vouée à contenir les ambitions impériales de Moscou. Il n'est pas question de battre la Russie, mais bien de l'affaiblir afin de donner suffisamment de temps aux armées européennes pour rattraper le temps perdu.

Chaque tank russe détruit, chaque hélicoptère abattu, chaque Leer-3 (dispositif de guerre électronique) hors d'usage, est un pas de plus vers un nécessaire rééquilibre des forces, condition sine qua non à l'établissement d'un nouvel ordre géopolitique européen.

La Russie a l'arme nucléaire et est prête à l'utiliser

Nouveau fantasme munichois, l'idée que l'aventurisme de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan) conduirait à une troisième guerre mondiale, donc à l'apocalypse nucléaire. Oui, la Russie dispose des stocks stratégiques et tactiques les plus importants du monde. Et le dirigeant russe Vladimir Poutine, relayé par ses ministres et les médias russes, passe son temps à souffler le chaud et le froid avec la menace nucléaire: mise en alerte de la force de dissuasion, promotion du drone sous-marin Poséidon sur la télévision nationale, tests de Satan II, le missile balistique intercontinental qui vole à une vitesse hypersonique, etc.

Mais Vladimir Poutine n'est pas fou. Son manque de considération pour la vie des autres ne s'étend pas à la sienne et à ses proches. De plus, la doctrine nucléaire russe est claire: le pays peut recourir à l'arme atomique en «réponse à l'emploi contre la Russie et/ou contre ses alliés d'armes nucléaires et d'armes de destruction massive, et aussi en cas d'agression contre la Fédération de Russie à l'aide d'armes habituelles quand l'existence même de l'État est menacée».

Le mode opératoire s'inscrit dans la continuité soviétique. Il existe trois niveaux de décision: la Tcheguet (mallette nucléaire), qui permet au président d'ordonner le lancement, transmis à l'état-major, puis au personnel opérationnel pour le déclenchement de l'attaque. Et même l'utilisation, longtemps débattue il y a quelques mois, d'une arme nucléaire tactique contre des positions militaires ukrainiennes constituerait le franchissement d'un cap qui horrifierait les soutiens actuels de Poutine. Or, plus que jamais, il a besoin d'alliés.

Poutine n'acceptera jamais la défaite

En coupant la barbe aux Boyards (les aristocrates des pays orthodoxes non grecs d'Europe de l'Est), Pierre le Grand a créé cette illusion d'une Russie «quasi européenne» qui perdure à ce jour.

Or, c'est une puissance non pas européenne, mais eurasiatique où l'espace, ouvert et gigantesque, ne peut être défendu que par la domination des terres qui lui sont limitrophes.

En intégrant d'anciennes républiques de l'URSS et des pays satellites dans l'espace européen ou celui de l'Otan, l'Ouest a créé une situation insupportable pour Moscou. Vladimir Poutine est donc engagé dans une lutte existentielle. Il n'acceptera jamais la défaite, si défaite il y a. Dans son esprit, il se bat pour repousser les frontières de l'empire, injustement redessinées grâce à la duplicité de l'Occident et de leurs collaborateurs.

Là où les Européens voient des pertes, des échecs, des revers, les Russes voient le temps et l'espace. L'espace, qui leur permet de mobiliser des troupes et du matériel grâce à des réserves énergétiques inépuisables. Le temps, car s'il est toujours compté pour un général de l'Otan, il n'existe pas pour un tsar russe, immun aux sondages et aux médias. La Russie est engagée dans une confrontation civilisationnelle qui se compte en siècles.

La guerre en Ukraine refonde deux blocs

Oui, Vladimir Poutine a redonné un second souffle à l'Otan et a enfin relancé le débat des budgets de la défense en Europe. Il a convaincu deux pays historiquement neutres, la Suède et la Finlande, de rejoindre l'Alliance. Mais la soi-disant unité internationale s'arrête là.

La guerre en Ukraine est en train de refonder deux blocs, toutefois distincts de ceux de la guerre froide.

D'un côté, les Etats-Unis et leurs alliés, l'Europe (moins la Hongrie et la Serbie), la Corée du Sud, le Japon; de l'autre, une alliance composite faite de la Russie et de ses satellites, la Chine, la Corée du Nord, l'Iran, et dans une certaine mesure l'Inde et le Moyen-Orient.

En jeu, deux visions radicalement opposées du monde: l'auto-détermination des peuples dans un cadre économique et sécuritaire dominé par les Etats-Unis, contre un modèle de société fondé sur l'ordre et la reconstitution des zones d'influence des anciens empires. Encore une fois, deux points de vue irréconciliables.

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

Le costume de Miss Ukraine rend hommage à son pays
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Le costume de Miss Ukraine rend hommage à son pays
Le costume, accompagné d'une épée, est orné d'une coiffe avec des épillets traditionnels ukrainiens.
source: instagram @missukraine_universe
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